Jess

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Le yacht "Jess" amarré au port du Vieux-Rhône. Photographie au Rolleiflex, négatif scanné.

Tu ne m'as pas pris au sérieux quand je t'ai annoncé que je partais acheter un yacht.

 

Par une froide et pluvieuse matinée d'avril ? Moi qui n'ai jamais su faire autre chose que des nœuds de bistouclette impossibles à démêler d'un coup sec quand la manœuvre l'exige ? Vas donc, plaisant marin d'eau douce égaré dans ses méandres...

 

Rêveur, je te l'accorde. D'ailleurs nous sommes quelques-uns à nous croiser sur le sentier longeant le port du Vieux-Rhône ce vendredi 30 avril 2021. Des habitués du lieu alertés par la rumeur, ou par l'article paru quelques jours plus tôt dans le quotidien vaudois "24 Heures": « Jess navigue désormais… aux faillites ».

 

Le failli est devant moi, relié à la terre ferme par un ponton dont la main-courante en bois s'en va en morceaux. A la proue du bateau, un visiteur pensif soulève une bâche, observe un cabestan aux manettes rouillées où s'entortille un bout de chaîne, repose la bâche. Dans ce recoin du port où résonnent les « plouf » des carpes au milieu des roseaux, il règne sous le ciel plombé une atmosphère d'abandon qu'on aimerait figer pour l'éternité.

 

La commune de Noville ne semble pas partager cet avis. Vous avez dix mille francs ? Alors vous pouvez enchérir et peut-être vous offrir « Jess ». Les emmerdes commenceront après.

 

Evidemment, on ne s'entiche pas comme ça de 43 tonnes d'acier riveté. On tombe amoureux d'une histoire. Je vais te raconter ce que je sais de celle de « Jess ».

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La villa Ormond, aujourd'hui siège de l'EU Business School.

Imagine la baie de Montreux telle qu'elle se présentait avant l'invasion urbanistique, le golfe de Vernex et les coteaux qui le surplombent. C'est là que Rousseau situa le cadre de sa « Nouvelle Héloïse ».

 

"Vous, me chasser ! moi, vous fuir ! et pourquoi ? Pourquoi donc est-ce crime d'être sensible au mérite, et d'aimer ce qu'il faut qu'on honore ? Non, belle Julie; vos attraits avoient éblouï les yeux, jamais ils n'eussent égaré mon coeur, sans l'attrait plus puissant qui les anime.. Ce sont les charmes des sentiments bien plus que ceux de la personne que j'adore en vous."

 

Nul ne connaît l'emplacement exact des bosquets où s'exaltèrent les héros de ce roman d'amour épistolaire, mais le retentissement du livre – inimaginable de nos jours – fut tel qu'il en résulta un flot de tourisme romantique. Les plus fortunés se firent construire une maison à Clarens, tel Vincent Dubochet avec son Château des Crêtes, sa tour kitsch en briques rouges.

 

Ou Napoléon III, qui offrit à une de ses favorites, Augustine Pauline Plé, l'imposante villa Ormond. Elle existe toujours et abrite aujourd'hui le siège d'une « business school » qui annonce, pour le 5 mai 2021, une conférence de miss Lynn Yu, « CEO » de Jason Wu, la maison de mode qui a réalisé la robe que portait Michelle Obama à la cérémonie inaugurale de son président de mari.

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Je m'égare, je digresse ? Pas tant que ça, en fait. Un yacht n'est-il pas le sésame d'entrée dans le tourbillon des célébrités, passées ou actuelles ? Certes, ni toi, ni moi n'en faisons partie, ni même n'avons souhaité le rejoindre. Mais on s'amuse parfois à regarder par le trou de la serrure…

 

… Ou à travers les parois d'un cercueil de verre. Je reviens donc à Augustine Pauline Plé, la maîtresse de Napoléon-Le-Petit, qui finit un jour par expirer dans sa belle villa Ormond au bord du lac. La dame devait avoir une assez haute opinion d'elle-même car, si l'on en croit la « Promenade dans le temps » de Dave Lüthi qui se trouve aux archives de Montreux, elle se fit inhumer au cimetière de Clarens dans un cercueil transparent, baignant dans l'alcool. Dans quel état se trouve le sarcophage aujourd'hui ? C'est un mystère qu'il faudrait creuser.

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Laissons-la mariner dans son jus et intéressons-nous à la villa Ormond, qui fut rachetée par un riche Hollandais du nom de Vroeg. Je ne sais pas grand-chose de la carrière professionnelle de cet industriel. Le principal intérêt de monsieur Vroeg dans l'histoire qui nous occupe est d'avoir été très amoureux de son épouse, une soprano du Chicago House Opera connue sous le nom d'artiste de Louise Loring. Il en était suffisamment amoureux en tout cas pour lui offrir un bateau baptisé d'après son diminutif, qui était « Jessie ».

 

Nous y voilà.

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Annonce de concert avec Louise Loring et Fédor Chaliapine (Archives famille Vroeg, in "Nautisme Romand")

« Jess » fut construit quelque part dans le Nord, en Hollande ou en Grande-Bretagne, probablement en 1895. De la belle ouvrage navale, d'après un article de « Nautisme romand », ma source la plus complète sur le sujet: pièces d'acier moulées à chaud, ajustées par deux hommes l'une sur l'autre jusqu'à faire correspondre exactement les trous des rivets, chauffés eux aussi, ce qui assurait au tout une étanchéité sans pareil. Sur le yacht arborant son (petit) nom, la prima donna Louise Loring chanta quelques airs d'opéra. ce n'était peut-être pas "Titanic" mais devait avoir de l'allure.

 

« Jess » accueillit également la poétesse Anna de Noailles. Extrait de son roman « La Domination » :

 

« Et le je jeune homme se rappela le visage de sa maîtresse. Depuis six mois, il ne l'aimait plus. Un jour, il avait senti la fin de cet amour comme on sent l'abîme. Il avait lutté, non par tendresse pour l'autre, mais pour se sauver soi-même, pour ne point périr, pour arracher aux ténèbres et continuer, s'il le pouvait, tant de sensations d'adolescence, de rêverie, de confiance et de plaisir. »

 

Quand Monsieur Vroeg et son épouse s'établirent sur les bords du Léman pour y couler leurs vieux jours, « Jess » fut acheminé par la voie des eaux jusqu'à Bâle, puis à Montreux… par la route. Il fallut construire une remorque spéciale et raboter moult murs et ponts pour faire passer la coque longue de 21 mètres et large de près de quatre. Le transport prit quinze jours et coûta 15 000 dollars de l'époque, une fortune que paya le riche industriel.

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Le pont supérieur, réaménagé en salon. Photographie au Rolleiflex, négatif scanné.

La suite de l'histoire est moins romantique. A la mort de son mari, Jessie Vroeg continua d'entretenir le yacht et son équipage (un « capitaine » et un mécanicien) jusqu'en 1950. « Jess » fut ensuite repris par le loueur de bateaux Charles « Titi » Janin à Ouchy et promena des touristes. Le patron des chantiers navals Rhôna SA Hans Arnold le posséda un certain temps. En 1964, l'ingénieur François Brunner tomba amoureux du bateau et créa une fondation pour lui donner une seconde vie. Avec plus ou moins de succès. Lui-même bricola ce qu'il put, à son idée. Il est décédé il y a quelques années. Depuis sa mort, les factures impayées de « Jess » s'accumulent, les enfants ont refusé cet héritage encombrant, et la commune de Noville d'impatiente.

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François Brunner à la barre de "Jess" ("Nautisme romand").

« Un original, ce François Brunner », dit un homme couvant le yacht du regard. Assez âgé déjà, l'ingénieur aurait été victime d'un malaise sur son ponton, on l'aurait repêché in extremis, gémissant et en hypothermie au milieu des roseaux. Trop tard, il serait mort peu après, assure un autre. « Pas du tout, il est mort d'un cancer des années plus tard », corrige le syndic de Noville Pierre-Alain Karlen. « Un original ? Non, mais un homme sympathique », sourit un sexagénaire rencontré au village, katogan et barbe bien taillée, qui a plusieurs fois partagé le verre de l'amitié à bord du yacht. En sait-il davantage sur le bateau, son dernier propriétaire ? « En fait, pas grand-chose, admet-il. Vous savez ce que c'est, on discute de tout et de rien, il y a des questions qu'on oublie de poser. »

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Ce qui est sûr, c'est que la petite communauté du port du Vieux-Rhône veille sur « Jess » discrètement depuis le décès de François Brunner afin de prévenir le vandalisme. La commune a fait changer les cylindres des serrures pour éviter qu'une héritière avec qui elle est en délicatesse pénètre à l'intérieur. Plainte de l'héritière, inspections et convocations ignorées, location de la place et autres frais impayés – à hauteur de quelque 50 000 francs, calcule le syndic – l' avenir hypothétique de « Jess » commence par un sac de nœuds juridique.

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Dans la partie inférieure, un bar avec poêle et cheminée, une cuisine, une douche, deux compartiments couchettes

« L'autorisation de naviguer a été retirée par le Service des automobiles et de la navigation. Le bateau est vendu sans place d'amarrage et sans remorque de transport. La vente a lieu sans garantie quelconque », prévient l'avis de l'Office des faillites de l'arrondissement de l'Est vaudois. Pour donner un peu de consistance à mon rêve, je me suis inscrit pour la visite, comme un acheteur potentiel, et suis accueilli par un jeune employé charmant qui paraît surtout soucieux de dissiper d'éventuelles illusions.

Je l'écoute d'une oreille distraite tandis que mon regard furète. Y-a-t-il, accrochées au parois, des reproductions d'époque de « Jess ». Peu de choses, en fait. Des cocardes d'un « marathon 1960 », des cartes postales, un poème de Baudelaire, « L'Albatros »…

 

« Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers. »

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Vue arrière du yacht. Photographie au Rolleiflex, négatif scanné.

Si François Brunner ne vivait pas tout le temps à bord de « Jess », il l'avait aménagé de façon à pouvoir le faire. Sur deux niveaux, le bateau offre l'espace et (presque) le confort d'un trois-pièces avec cuisine, douche, WC, bar et même une cheminée de salon. Tout cela sympathique et passablement hétéroclite. Une image du bateau dans son état antérieur, reproduite par « Nautisme romand », le montre beaucoup plus dépouillé. L'actuelle cabine supérieure n'a rien à voir avec la légère superstructure de « Jess » quand il était amarré dans le golfe de Vernex. De plus, la coque de cette époque fait apparaître quatre fenêtres à bord supérieur arrondi, remplacées depuis par des hublots.

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"Jess" dans le golfe de Vernex, années 1920-30 (Archives Famille Vroeg, in "Nautisme Romand").

Quel était le moteur d'origine ? « Si ce yacht fut construit en 1895, je doute qu’un moteur à benzine assez puissant ait été disponible sur le marché pour assurer la motricité d’un tel bateau, à cette époque. Ce qui me fait dire qu’il devait être probablement à vapeur », suppute Jean-Claude Cochard, ancien mécanicien de la compagnie Suisse Atlantique. Encore un rêveur : il a été jusqu'à dessiner ce à quoi pouvait ressembler « Jess » tout frais sorti du chantier naval. « Seule sa coque présente un intérêt historique évident », écrit-il dans « 24 heures ». Si personne ne devient acquéreur de cet objet, j'espère que la commune de Noville ne le livrera pas au chalumeau des ferrailleurs. » Plus observateur que moi, il a aussi retrouvé à côté du bateau l'ancien gouvernail de "Jess" et une pièce de l'ancien moteur (voir ci-dessous).

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Dessin-reconstitution de Jean-Claude Cochard: un moteur original à vapeur?

A gauche, l'ancien gouvernail. A droite, un palier en fonte qui provient certainement de la chambre des machines (photos Cochard)

Des intéressés, il en rôde quelques-uns en ce vendredi pluvieux, tous arborent une mine mêlant l''envie et le regret. « Cent mille francs pour retaper le bateau ? Il faut au moins compter le double ou le triple, estime un d'entre eux. Ce n'est pas dans mes moyens. » Surtout qu'il y a une inconnue : à la demande du Service de la navigation, l'acheteur devra piquer le béton coulé à même la coque (à fins de lestage) pour vérifier si la paroi intérieure de cette dernière est rouillée. Loterie. « En même temps, poursuit l'amateur intéressé, ce serait une affaire en or pour un investisseur s'il peut conserver la place d'amarrage dans ce lieu paradisiaque ! » (un fonds de pension genevois aurait manifesté de l'intérêt avant de renoncer).

 

Conserver le lieu d'amarrage si romantique ne paraît pas impossible, laisse entendre le syndic de Noville Pierre-Alain Karlen. « Je crois que la concession dure encore quarante ans. La location annuelle de la place coûte actuellement 5144 francs par an. Nous entrerions en matière si le repreneur était d'accord de rembourser les frais que nous a occasionné le bateau ces dernières années... » Pierre-Alain Karlen joue habilement du chaud et du froid : « Cela dit, nous trouverions demain un autre locataire pour cette place. »

 

Un grand yacht moderne en plastoc avec vitres fumées ? C'est un scénario, peut-être le plus réaliste. En l'état, « Jess » n'est plus navigable. Ses dernières sorties remontent à plusieurs années, et ce fut chaque fois une aventure. « Il n'y a pas de gouvernail, seule la rotation horizontale de l'arbre vertical en Z permet le changement de direction, détaille l'article de "Nautisme romand". Pour la marche arrière, il faut donc une rotation de 180 degrés, soit six tours de barre. Chaque manœuvre doit être anticipée : il faut compter avec une minute environ de temps de réaction due à l'inertie de la masse. »

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Une restauration fidèle, avec un moteur plus conforme au yacht original ? La facture approcherait le million de francs. Reste à trouver le mécène. D'autres idées ont circulé : transformer « Jess » en gîte de luxe, voire en petit resto-chic (peu probable vu les restrictions touchant la réserve naturelle des Grangettes), le couler au large et en faire une attraction pour les plongeurs, le hisser sur un rond-point…

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Deux couples de grèbes huppés klaxonnent leur parade d'amour, les carpes continuent de trainasser le long de la rive. En quittant le port du Vieux-Rhône, on longe les longs linceuls ondulants qui accélèrent la pousse des légumes, une corneille s'envole.

 

Dans un de ces champs de la plaine du Rhône, on retrouva en 1978 le cercueil et le corps de Charlie Chaplin que des maîtres-chanteurs à la petite semaine avaient dérobés et dissimulés.

 

Fantômes, qui après nous courez...

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Noville, 30 avril 2021. Rolleiflex et Fuji X100-V. Images d'archives tirées de "Nautisme Romand".

© Jean-Claude Péclet, 2021. Reproduction soumise à autorisation