Bad Ragaz, gorges de la Tamina

"Êtes-vous sûrs que cette corde est solide?", s'enquit le comte Franz von Sternheim. Il devina plus qu'il n'entendit, recouvert par le grondement de la gorge, le léger gloussement de la belle Adriana à ses côtés. Il fallait donc descendre là, se glisser par cette fente noire dont on ne voyait pas le fond, faire confiance à ces paysans frustes qui l'observaient d'un oeil goguenard et s'exprimaient dans un dialecte étrange.

Soigner son corps, fort bien, mais dans quelles conditions ! Celui de Franz von Sternheim était malingre, comme comprimé par les étagères intimidantes de la bibliothèque du château de Rusterheim où il passait l'essentiel de ses journées, studieux et pâle comme un franciscain. Il n'avait entrepris ce "Grand Tour" que sur le conseil insistant de son père, et parce qu'il s'imaginait déjà déambuler, son carnet de croquis à la main, dans les galeries de Florence.

 

"Sur le chemin de l'Italie, entre Zurich et Chur, n'oublie pas de t'arrêter à Ragaz, avait intimé le paternel. Sa source chaude chargée de minéraux extrait les humeurs malignes, elle te fera le plus grand bien. Toi qui aimes les paysages romantiques, celui-ci devrait te plaire", avait-il ajouté avec une moue entendue.

 

Son père payait: la voiture, les chevaux, les deux domestiques accompagnant son Grand Tour, les frais d'hôtel, de bouche et dépens divers; les désirs de son père étaient des ordres.

Franz n'en avait pas moins apprécié le confort du Grand Hotel de Ragaz, ses salons capitonnés, la chambre claire et bien chauffée où il faisait son heure de violon quotidienne. Et puis, à l'heure du goûter, il y avait rencontré Adriana qui s'ennuyait après avoir fait trois fois le tour du parc et daigna jeter un oeil intéressé à son carnet de croquis. 

"Vos paysages sont charmants, mais sauriez-vous peindre l'Enfer? J'y vais justement demain...", le  taquina-t-elle d'un oeil espiègle. Il ne comprit pas tout de suite qu'elle parlait de la fameuse source aux vertus vivifiantes. Il pouvait difficilement se soustraire à ce qui ressemblait à une invite.

 

Le trajet d'une heure et demie à dos de mulet était spectaculaire, les noires parois de rocher assombrissant encore un ciel menaçant d'automne, mais les précédentes excursions de Franz l'avaient préparé à affronter ce chaos de rochers, surtout accompagné d'une femme spirituelle et plutôt jolie.

 

Ce n'est qu'arrivé aux anciens bains qu'il réalisa ce qu'entendait Adriana par ce mot: l'Enfer. L'accès à la source ne pouvait se faire en longeant la rivière Tamina, enserrée à cet endroit par des parois si lisses et étroites que celles-ci se refermaient dix à quinze mètres au-dessus des têtes, plus cavernes que gorges, exhalant une vapeur tiède qui semblait l'haleine même du Diable.

"Comment accède-t-on aux bains?", demanda Franz von Sternheim à ses guides. Il lui indiquèrent du menton un étroit sentier qui remontait en serpentant dans la forêt. Après un quart d'heure de marche, le petit groupe se resserra au bord d'une faille étroite, à demi-dissimulée par la végétation. Le guide déposa la longue corde qu'il avait enroulée autour de son épaule et mima le geste de deux mains retenant une charge que l'on descend. Franz réalisa alors que ce fardeau, ce paquet, c'était lui. Qu'on allait le faire gober par cette bouche tordue, avaler par ce sombre boyau, vers cette eau menaçante dont il entendait le meuglement en contrebas. Tout ça pour qu'il se ramollisse ensuite dans une source chaude et supposément bienfaisante selon les écrits de Paracelse dont la bibliothèque paternelle contenait un exemplaire...

"Serait-il possible de me bander les yeux?", s'enquit-il d'une voix mal assurée. Cette fois, la belle Adriana partit d'un rire franc et cristallin.

(La scène, imaginaire, est inspirée par le dessin ci-dessus, exposé dans les anciens bains de Bad Ragaz. Il n'est pas absolument prouvé que l'on descendait jadis les curistes à l'aide d'une corde. Ce qui est sûr en revanche est que l'accès en était très difficile. Certains acharnés barbotaient dans la source une dizaine de jours, n'en émergeant que pour leurs besoins pressants, et ressortaient avec une peau plus souple que la plus fine des soies...)

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Sept heures du matin, les jardiniers sont déjà à l'oeuvre, un promeneur de chiens emmène deux bêtes de race faire leur balade quotidienne tandis que leurs propriétaires dorment sans doute encore dans leur lit "king size" du Grand Hotel, 500 francs la nuit, jusqu'à 2000 francs suisses pour une suite. Et à ce prix, les bains privés baroques de l'hôtel, tandis que les bains publics, voisins, donnent dans le blanc hygiénique, leurs fenêtres ovales géantes semblant s'étonner de la présence toute proche de la montagne.

Etrange contraste entre ce monde douillet, au gazon millimétré, et le sauvage désordre naturel à qui il doit son existence. Un semblant de paradis pour mieux affronter l'enfer? 

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Dix ans. C'est, selon une notice explicative placée sur la passerelle permettant aujourd'hui un accès direct à l'ancienne source, le temps que met l'eau percolant des profondeurs de la terre pour remonter dans la gorge de la Tamina, où elle bouillonne à une température de 36,5 degrés Celsius, pure de toute bactérie, à raison de plusieurs millions de litres chaque jour. Les anciens bains ne sont plus utilisés et ont même failli être démolis avant d'être restaurés. L'eau est amenée par conduite à Bad Ragaz, où les activités liées aux curistes font vivre un millier de personnes.

Bad Ragaz, 22-24 septembre 2020. Leica M10 Monochrom, apo-Summicron 50mm. f2 et Summilux 35mm. f1.4 pour les images en noir-et-blanc, Fuji X100V pour la couleur.

... Et pour accompagner ces images, les "Trilles du Diable", de Tatrini, bien sûr.

© Jean-Claude Péclet 2020. Reproduction soumise à autorisation