Au Musée Improbable de l'An 2020

Chapelle sur la côte albanaise, 2018

Bienvenue au Musée Improbable de l'An 2020. Mon nom est Séverine, je suis Médiatrice de l'Improbable et vous guiderai pendant cette visite qui durera environ deux heures.

 

Nous ne verrons qu'une infime partie des salles de ce bâtiment, qui en compte à ce jour plus de dix mille. L'architecte qui a conçu ces lieux est mort depuis longtemps, son nom oublié ; les successeurs de ses successeurs y travaillent toujours, sans plan d'ensemble. A la différence de la cathédrale Gaudi à Barcelone, personne n'envisage d'achever un jour le Musée Improbable, qui prend le nom de l'année en cours. Car rien ne s'arrête jamais.

 

N'oubliez pas votre badge et fixez-le bien à votre vêtement, une puce émettrice y est sertie qui permet de vous retrouver au cas où vous vous éloigneriez du groupe. Sans elle, il est probable que vous ne sortirez jamais du bâtiment si vous vous égarez. Au terme de la visite, une collation – incluse dans le prix du billet – vous sera servie à la cafeteria-jardin Lucien Chevallaz.

Un mot peut-être sur ce Chevallaz – pas le conseiller fédéral auteur d'un manuel d'histoire. Lucien, né à Montherod en 1840, a lui aussi été ministre, mais « des fleurs », titre qui lui a été conféré par le prince Aleksandar Bogoridi. Lucien Chevallaz était un des architectes, ingénieurs et jardiniers suisses invités à Plovdiv, dans l'actuelle Bulgarie, pour aménager des rues, ériger des bâtiments et dessiner des parcs. Le nouveau pouvoir voulait donner au pays un aspect moderne et européen, après des siècles d’occupation turque. Par ses interventions de grande ampleur, Chevallaz est parvenu à optimiser le microclimat de Plovdiv, bâtie sur six collines dont certaines, alors déboisées et nues, emmagasinaient la chaleur et rendaient les nuits insupportablement chaudes. Ses plantations ciblées ont rafraîchi l'atmosphère, freiné l’érosion des sols et créé des zones de loisirs à proximité du centre. Les jardins Czar Simeon et Dondukow existent toujours, ils sont l'exemple de ce qu'un homme imaginatif et compétent peut faire pour améliorer la vie de toute une population.

Mais commençons notre visite, si vous le voulez bien. Derrière cette tenture se trouve la Salle des Rachats. Elle est très vaste, comme vous le constatez, et en perpétuelle mutation. Ses murs sont tapissés de billets de banque, les plus frais collés récemment par l'entreprise Nestlé, qui vient de terminer un programme de rachats d'actions à hauteur 20 milliards de francs. Nestlé a déjà réservé l'espace pour 20 autres milliards, dont le rachat commence justement en janvier 2020. Seules les sociétés suisses exposent dans cette salle qui, malgré sa taille, ne pourrait accueillir celles du monde entier. Imaginez qu'Apple, à elle seule, a racheté pour des centaines de milliards de dollars de ses propres actions.

 

Pourquoi ces rachats ? Demandez-vous. La question fait débat. Les dirigeants de ces sociétés font valoir qu'ils se protègent ainsi des raids hostiles, soutiennent le cours de l'action et agissent dans l'intérêt général, celui des actionnaires en tout cas. D'autres, comme l'économiste italo-américaine Mariana Mazzucato, pensent qu'ils servent d'abord leur propre intérêt, leur salaire dépendant en partie du cours en bourse. Les rachats ont un autre attrait: ils sont traités favorablement sur le plan fiscal. Mais ils interpellent sur la capacité des sociétés qui les pratiquent à investir dans l'innovation.

 

Ceux qui ont conçu cette salle ont néanmoins voulu montrer que l'économie est globale. C'est pourquoi vous trouvez en son centre quatre bustes en or massif – ceux d'Eric Schmidt (Google), Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (Facebook) et Tim Cook (Apple) – entourant le buste en fonte de Pascal Broulis, ministre vaudois des Finances jusqu'en 2021, accompagné d'une citation de Mark Twain : « Les politiciens, comme les couches pour bébés, doivent être changés souvent, et pour les mêmes raisons ».

Par contraste, la salle où nous pénétrons maintenant - dite Salle des Douleurs Intimes - est plus petite, occupée par une seule œuvre au fusain. « Kuroi ame», d'Alain Huck se lit comme un palimpseste. Le titre signifie « pluie noire » en japonais et s'inspire d'un roman racontant la vie des survivants d'Hiroshima. Regardez-la attentivement, vous décèlerez sous les stries noires une citation du « Triomphe de la mort » (1338-39) attribué à Buonamico Buffalmaco, faisant ainsi référence à d'autres catastrophes, la peste en l'occurrence, qui ont jalonné l'histoire de l'humanité. Faut-il la lire au premier degré, tel un avertissement solennel face à nos aveuglements collectifs, ou au contraire y voir une distance ironique face aux « collapsologues » qui, au début du XXIe siècle, ont prédit la fin prochaine de l'humanité ? Chacun est libre de son interprétation, dépendant de son vécu. On peut aussi avoie en tête ces lignes de Marguerite Duras dans « Hiroshima mon amour » :

 

« Je me doutais bien qu'un jour tu me tomberais dessus. Je t'attendais dans une impatience sans borne, calme. Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu'aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. Nous allons rester seuls, mon amour. La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne. Jamais. Jamais plus. Enfin. Tu me tues. Tu me fais du bien. Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté. Nous n'aurons plus rien d'autre à faire, plus rien que pleurer le jour défunt. Du temps passera. Du temps seulement. Et du temps va venir. Du temps viendra. Où nous ne saurons plus du tout nommer ce qui nous unira. Le nom s'en effacera peu à peu de notre mémoire. Puis, il disparaîtra tout à fait.»

 

Je vous laisse observer le tableau. Nous nous retrouvons ensuite devant l'ascenseur sur votre gauche.

Tout le monde est là ? Entrez, il y a assez de la place. La musique que vous entendez pendant que nous descendons au 34e sous-sol est un remix d'un ancien album d'Amon Düül II, groupe rock peu connu des années 1970. Fermez les yeux en l'écoutant, elle permet de vous mettre en condition avant de pénétrer dans…

 

… la Salle de la Colère et du Dilemme. Ainsi que vous le constatez, elle est actuellement plongée dans la pénombre. Des sièges disposés en cercle, regardant vers les murs, vous attendent. Prenez-y place, revêtez le casque sensoriel équipé de lunettes 3D suspendu au-dessus de chaque siège, en prenant garde de bien ajuster les capteurs et la courroie sous le menton. Une fois que c'est fait, pressez le voyant rouge à l'extrémité de l'accoudoir droit. L'ordinateur auquel est relié chaque casque va effectuer une analyse individuelle de votre personnalité et de vos souvenirs, cela ne prendra qu'une dizaine de secondes, le voyant rouge deviendra alors vert. En le pressant, vous activerez dans vos lunettes 3D différentes séquences choisies en fonction des votre profil.

 

Chacun ne verra que les séquences le concernant personnellement. A certains moments, vous serez amené à faire des choix de type binaire, au moyen du levier à bascule sur l'accoudoir gauche. La question qui les sous-tend est toujours la même : qu'est ce qui me révolte vraiment ? Que suis-je prêt à faire dans une telle situation ? Protester, mais comment ? De façon non-violente ou pas ? Suis-je prêt à tuer, à être tué, à assumer les conséquences de mes actes ? Le résultat de votre choix vous apparaîtra dans un flash et s'effacera aussitôt. Bien que non dangereuse, cette expérience interactive est déconseillée aux personnes de moins de 18 ans ou souffrant de troubles cardiaques ou autres problèmes de santé.

 

Des questions ? Vous êtes prêts ? Allons-y.

Voilà. Nous nous retrouvons vers l'ascenseur. Je vois à vos visages que le passage dans la Salle de la Colère et du Dilemme, s'il ne laisse aucun souvenir précis, n'est pas anodin. Nous écouterons une musique différente en remontant – une improvisation du pianiste Andrew Hill inspiré d'une flânerie hivernale dans les rues désertes de Montreux – et ferons une pause pour nous désaltérer avant de poursuivre.

Après les sensations de votre cerveau « profond », c'est votre sens tactile que nous allons solliciter dans la Salle des Dix Doigts. Vos yeux s'écarquillent devant son architecture, c'est normal : nous avons basculé d'un monde dématérialisé à celui des surfaces que l'on caresse, reliefs, nœuds, échardes, objets que l'on tâte, empoigne, retourne, soupèse. Ici, tout est en bois et parfois en métal, chevillé, cerclé, cloué. Monde de rebut débouchant sur de nouvelles vies, peut-être. C'est le grenier des ancêtres où certains d'entre vous, parmi les plus âgés, ont tenté de saisir entre leurs doigts les volutes de poussière tournoyant dans la lumière. Monde des rêves, terrain vague, malle magique, craquements venus de nulle part.

 

Allez-y, touchez, prenez, démontez, assemblez, jouez, cassez si vous le désirez. Le Musée Improbable de l'An 2020 vous invite à modifier ce que vous traversez, à y laisser votre trace. Rien de ce qui se trouve ici n'était pareil hier et ne le sera demain. Tout se transforme en permanence. Vous êtes à la fois les conservateurs et les iconoclastes de ce lieu dont le seul objet protégé derrière les parois de verre que voici est une chaise avec cette légende : « La pire invention de l'homme ». Etes-vous d'accord avec cette affirmation ?

D'expérience, nous savons que les visiteurs passent volontiers du temps ici, mais l'heure file et nous devons enchaîner avec la salle suivante, dite des Vraies Valeurs. Attention, n'y pénètre pas qui veut ! Pour y accéder, il faut passer par le Sas de la Transparence, où chacun est invité à déclarer publiquement son revenu et ce qu'il possède. Un détecteur de mensonges bloque le sas en cas de déclaration incomplète ou manifestement inexacte. Il porte le nom de Philippe van Parijs, du nom de ce philosophe professeur à l'Université de Louvain qui, lors d'un débat sur le revenu inconditionnel de base, avait détaillé son salaire devant une salle comble, ajoutant qu'il l'estimait excessif par rapport à celui de la femme de ménage nettoyant son bureau. Quelqu'un préfère renoncer à visiter cette salle ? Pas de problème, vous nous retrouverez à la salle suivante en empruntant ce couloir.

 

Pour les autres, nous voici maintenant dans la Salle des Vraies Valeurs, évolutive comme la précédente. Elle rend compte des efforts de l'humanité, depuis Platon et d'autres philosophes de l'Antiquité jusqu'aux économistes contemporains comme Mariana Mazzucato déjà citée, en passant par François Quesnay, Adam Smith, Ricardo ou Marx – bref, des efforts de ceux qui ont tenté de définir la « juste » valeur des biens et services que les hommes échangent entre eux et sur laquelle se fondent nos hiérarchies économique, sociale et politique.

 

Vaste sujet, certes ! Peut-on affirmer comme le faisait Quesnay que seule la nature « crée » quelque chose – le grain devenu épi de blé grâce au soleil, à l'eau et aux nutriments du sol – l'homme ne faisant que transformer ce que lui offre la nature ? Ou, comme le faisait Marx, que le travail humain peut devenir la mesure commune ? Et si c'est le cas, comment évaluer le travail des uns et des autres ? Pourquoi un notaire gagne-t-il dix fois plus qu'une vendeuse en pratiquant un métier sans grands risques et moins pénible ? Comment rémunérer le capital ? Comment distinguer ce qui est « productif » de ce qui ne l'est pas ? Ces questions ont occupé toutes les religions, les philosophes, les rois puis les élus du peuple.

 

Mais depuis la chute du communisme à la fin des années 1980 et le triomphe d'une économie toujours plus financière et virtuelle, la complexité des enjeux et l'opacité entretenue par ceux qui y trouvent leur intérêt a étouffé le débat. Aujourd'hui domine l'attitude des cyniques qui « connaissent le prix de toute chose et la valeur de rien » (Oscar Wilde) ou celle des résignés pour qui« l'argent va à l'argent et accompagne le pouvoir, tel est le dernier mot de l'organisation sociale » (Michel Houellebecq).

 

La Musée Improbable de l'An 2020 vous invite à questionner cette résignation. Si nous vous avons fait passer par le Sas de la Transparence, c'est par souci de cohérence : qui s'entoure d'opacité dans les questions d'argent se prive du droit d'estimer la valeur des autres. Dans cette salle, messieurs-dames, sont exposées sous différentes formes – tableaux, sculptures, installations – des oeuvres symbolisant les biens et activités humaines auxquels nous vous invitons à donner une valeur d'échange exprimée en PUC («points d'utilité collective»), le nombre le plus élevé exprimant la plus grande utilité selon vos priorités (durabilité, formation, pénibilité, etc.). Il va sans dire que chacun de nous en a une vision différente. Les valeurs que vous donnez sont enregistrées anonymement, puis agrégées pour former des moyennes qui changent bien entendu au fil des visites. Vous pouvez les consulter sur notre site, notre ambition est que des salles semblables soient créées dans d'autres musées du monde pour établir des comparaisons internationales.

Après cet exercice plutôt exigeant, je vous propose de vous relaxer un peu dans la Salle des Selfies. Conçue de façon ludique comme un terrain d'aventures, elle vous propose différents décors – comme les anciens studios de photographes, mais de façon beaucoup plus réaliste et contemporaine – pour faire votre autoportrait avec votre téléphone portable. L'originalité de cette salle est que si vous envoyez votre selfie au numéro que je vais vous indiquer, vous serez mis en contact avec une personne qui a vécu EN VRAI, la situation que vous simulez. Bien entendu, vous êtes libres de donner suite à ce contact ou pas.

L'heure avance, et notre visite approche de son terme. Nous venons de jouer avec des écrans, des images, mais qu'en est-il des mots ? Qui d'ailleurs lit le compte-rendu que j'en rédige pour les archives du Musée Improbable de l'An 2020 ? Presque personne. La proportion d'élèves suisses « très faibles en lecture » est de 24 % selon la dernière étude PISA. Un sur quatre. Parmi les autres, combien lisent autre chose que des textes courts sur écran, ou des livres réputés « faciles » ?

 

Le monde que nous le percevons est constitué d'informations, films, discussions, bavardages, anecdotes, que nous tissons quotidiennement, relève la prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk. La façon dont nous pensons et – plus fondamentalement encore : racontons – le monde a une importance capitale. Nous l'avons vu précédemment dans la Salle des Vraies Valeurs : celles-ci ne sont pas une donnée objective mais évoluent selon le narratif que nous en faisons. Les mots façonnent notre monde. Il n'est ni immuable, ni prédéterminé. C'est une vérité connue des historiens et, aussi, des tyrans : celui qui maîtrise le narratif détient le pouvoir.

 

Le défi actuel, poursuit Olga Tokarczuk, est que nous semblons manquer de narratifs non seulement pour l'avenir, mais aussi pour un présent très concret, pour un monde en transformation rapide. Ceux qui se plongent encore dans les livres – les trois quarts au-dessus de la barre « très faible », pour être très optimiste – sont confrontés à une polyphonie de narratifs du « Je ». La littérature basée sur des expériences personnelles, positives ou (le plus souvent) négatives, a connu une véritable explosion. L'individu est devenu le centre subjectif du monde. Les récits du « Je » résonnent auprès d'un certain nombre de lecteurs, on s'y identifie, c'est la raison de leur succès. Nous avons un trop plein d'expériences personnelles et un déficit de mythes pour les structurer. Les mots en seront-ils encore le vecteur à l'avenir ? Seront-ils remplacés par autre chose ? Les utopies débouchent-elles inévitablement sur des dystopies?

Nous voici précisément dans la dernière salle, dite Salle du Langage Commun. Comme vous le voyez, elle est vide. Aucun tableau, rien aux parois ni sur le sol à part ces caissettes jaunes de vendanges sur lesquelles vous pouvez vous asseoir. Vous entendez en sourdine le choeur des "Trois Soleils" de la Fête des Vignerons 2019. Pourquoi? Parce que ce spectacle mis en scène par Daniele Finzi Pasca, impliquant 5500 figurants amateurs qui l'ont répété pendant un an et joué devant des centaines de milliers de spectateurs, renouvelle un de ces récits collectifs dont nous parlions tout-à-l'heure, avec les outils de son époque.

 

En dépit des tensions et imperfections qu'implique une tentative de cette ampleur, c'est un exemple rare de Langage Commun touchant aux émotions par la musique et le visuel, bien que les mots y aient aussi leur importance, révélée dans un second temps. Les "Trois Soleils" interviennent à un moment clé du spectacle, juste avant le couronnement des meilleurs vignerons qu'elle éclipse presque par la force solennelle de son hymne. Cela a été voulu ainsi. Car si la récompense individuelle du beau travail est nécessaire, elle n'a de sens que reliée aux autres humains et à la nature, dans une lente montée en puissance.

Tel est le message de cet hymne et de ce spectacle, sur quoi je vous laisse dans la salle. Faites-y ce que bon vous semble. Restez ou sortez. Parlez entre vous, ou gardez le silence, chantez, dansez si le coeur vous en dit. Quel récit commun auriez-vous envie de construire ? Avec qui? Comment surmonter la gêne, la peur ? Comment relier le particulier au général ? Je vous laisse avec ces questions, me retire et vous retrouverai derrière cette porte.

N'oubliez pas la collation.

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation