Les images les plus fortes sont en nous. La photographie n'est qu'une tentative d'en approcher.

C'était 2019...

18 janvier. Sans intention précise, je suis sorti avec mon Rolleiflex de 1938. Sur le quai de gare de Lausanne, des cohortes de jeunes débarquent des trains. Intrigué, je les suis. Au bas du Petit-Chêne, ils sont déjà des centaines, cinq mille au final. Eux-mêmes surpris, les organisateurs de cette première manifestation pour le climat osaient à peine en espérer le cinquième quand, mi-décembre 2018, ils ont commencé à battre le rappel des troupes sur les réseaux sociaux...

Je "grille" trois bobines de douze poses et mets en ligne une sélection d'images sur Facebook. "La Matin Dimanche" les repère et en publie quatre sur une page entière. Luc Debraine, directeur du Musée Suisse de l'appareil photographique à Vevey, est intéressé à son tour par cette déclinaison "à l'ancienne" d'un thème très contemporain et me propose une exposition. Elle se déroulera de février à août 2020.

L'image ci-dessus a une histoire particulière. Le jeune levant la main s'est vu dans "Le Matin Dimanche" et m'a contacté pour avoir la photo, me précisant que c'était la première fois qu'il manifestait, le jour de ses 17 ans en plus ! Je lui ai envoyé un tirage sur papier argentique. En  retour, ce fils de vigneron m'a fait la grâce d'une bonne bouteille. Le genre d'échanges qui me plait en photographie...

Janvier, Renens, Longemalle. J'aime parcourir les quartiers industriels le dimanche ou les jours fériés, quand ils sont déserts, offrant leur poésie hétéroclite et absurde au promeneur solitaire. C'est alors qu'ils témoignent le mieux de la vanité vaguement déprimante, parfois drôle des activités humaines.

21 janvier, portrait d'Etienne Barilier. Je viens de terminer son roman historique "Dans Khartoum assiégée" et l'ai trouvé très réussi, abouti. J'appréciais déjà le travail de cet écrivain-essayiste au temps de "L'Hebdo", auquel il collaborait, et suis allé à la présentation du roman au Lausanne-Palace. Je l'ai trouvé dans la position ci-dessus avant sa conférence, enfoncé dans les rideaux, essayant de se concentrer face aux pépiements de ses fans (généralement des dames d'un certain âge). Quand je lui ai proposé de faire son portrait chez lui, il m'a averti: "Je ne suis pas au mieux de ma forme, mon épouse souffre d'Alzheimer". Effectivement, j'ai trouvé un homme fatigué, au visage marqué. Voyant les rideaux dans son salon, je lui ai demandé de reprendre la pose qu'il avait au Palace. Je ne pense pas qu'il aime cette image, où il affiche un air songeur et "dévasté", comme il dit. La photographie est cruelle parfois. 

"La foi, c'est aimer Dieu sans le voir, mais en sentant sa puissance et sa miséricorde à travers notre parcours dans cette vie."

Février. Imane. L'image ci-dessus fait partie d'un projet en cours et ne peut être vue sans le texte qui l'accompagne. J'ai réalisé au Centre culturel musulman de Lausanne, à côté de chez moi, une vingtaine de portraits de croyants en demandant à chacun(e) de m'écrire en une phrase ce que représente la foi pour eux. Il ne s'agit - surtout - pas de valoriser l'apparence ou l'ego de la personne, d'où le regard à la fois direct et impersonnel, "à travers le photographe", que je leur propose; le but est de réfléchir à travers une série de photographies / phrases sur ce mécanisme mystérieux qu'est la croyance.

Quand j'ai proposé le projet au CCML, je m'attendais à de la résistance, l'islam considérant l'image avec méfiance. Or j'ai rencontré des personnes ouvertes, que j'ai pu photographier avec mon studio portable dans les locaux mêmes de la mosquée, certaines femmes tenant à poser sans voile, d'autres comme Imane avec. A chaque fois, nous avons eu un moment de discussion intéressant sur la religion, leur métier, leur famille...

J'ai retenu ce portrait ci-dessus parce que je me souviens de ce que cette jeune femme m'a lancé en partant, avec un sourire en coin: "J'espère que vous trouverez ce que vous êtes venu chercher..." Bien vu, Imane, quelle est ma quête ?

Mars, Arthur et Anna. Le boulanger et la boulangère de Prilly ont eu un fils ! Comme ils travaillent beaucoup au magasin tous les deux, le petit Arthur y gigote souvent dans son berceau, pour la plus grande joie des clients dont je suis. Je leur ai proposé une séance photos dans la boulangerie avec mon studio mobile. J'ai choisi cette image à cause de la courbe du bras solide d'Anna à laquelle répond en miniature celle des petits bras d'Arthur.

Avril, Mollens. En préparant cette rétrospective, je réalise que la photographie de paysage est le parent pauvre de l'année, alors qu'elle joue habituellement un rôle important dans mon travail. Je me suis tordu méchamment la cheville au printemps, une hernie discale a limité fortement mon périmètre de marche d'août à novembre... Il y a eu aussi un choix, plus ou moins conscient, de me concentrer davantage sur le portrait. Reste une particularité de ce millésime: je me suis mis à lire de la poésie. A cause de Bertil Galland, qui disait une fois: "il y a des gens qui aiment le gros rouge, d'autres qui préfèrent de bonnes bouteilles..."; à cause de Corinna Bille, de Gustave Roud, du chansonnier Gilles dont on lisait des textes dans la cave d'un joli manoir à Mollens. En sortant sous la pluie, je me suis attardé quelques minutes dans le jardin d'en face avec le Rolleiflex.

23 mai, Sarah Gysler à bord de son bateau "Dune" à Port-St-Louis-du-Rhône. Une des belles rencontres de l'année. "L'aventurière fauchée" a flashé sur ce voilier des années 80 et, bien que ne connaissant rien à la navigation, l'a acheté avec les recettes de son livre "Petite", le reste en financement participatif. Comme d'habitude, elle s'est lancée au coup de coeur. Le tatouage sur son bras dit: "Et puis au pire on meurt". 

Juin, mon fils Vincent prépare le repas du soir sur sa dinette de voyage. Nous venons de débarquer au Danemark en faisant la route Berlin-Copenhague à vélo. Les accueillants Danois ont aménagé, à quelques minutes du port, de belles cabanes en rondins où l'on peut déplier sa natte et son sac de couchage sans bourse délier. Le regard interrogateur d'un fils sur son père qui traverse une période, disons, mouvementée.

Pendant tout le printemps, je photographie des "architectures à aimer", selon l'intitulé d'un concours organisé par le promoteur Bernard Nicod pour les 40 ans de son entreprise. Je compulse des sites, des résultats de "distinctions", me balade à Bienne, Genève, Le Vaud. Ici: un jeu de reflets sur la façade du siège de Japan Tobacco International dans le quartier de Sécheron, qui me fait penser à un liquide en train de se cristalliser. Aucune de mes trois images n'a été retenue. Le jury a sélectionné une voie de chemin de fer photographiée au téléphone portable depuis une fenêtre du nouveau Musée cantonal des Beaux-Arts et la photo d'une ruine industrielle. Chacun sa conception de ce qui est "aimable" en architecture...

Eté. Parmi les (trop) rares balades nature de cette année, celle le long de la rivière Verzasca, deux jours de marche depuis le haut de la vallée jusqu'au barrage.

11 août, dernier jour de la Fête des Vignerons. Initialement, je n'avais pas l'intention de "couvrir" cette manifestation surmédiatisée. Je suis quand même allé voir une des dernières répétitions et suis tombé sous le charme de l'atmosphère unique qui régnait autour des arènes, la beauté des costumes, la gentillesse des figurants. A l'ère du selfie et du droit à l'image, pratiquer la photographie de rue est devenu plus compliqué, mais quand les gens ont une raison supérieure de se rassembler, comme à Vevey pendant la Fête, tout redevient simple.

J'ai travaillé exclusivement au petit téléobjectif pour réaliser au final quelque 300 portraits de figurants. Les émotions étaient particulièrement vives lors de l'ultime représentation. A l'entrée ouest des arènes, j'ai repéré ces deux "fourmis" qui ont improvisé une sorte de ballet en croisant leurs antennes - comme si elles le faisaient juste pour moi - le concluant par une longue accolade. Un moment magique.

Canicule. En raison de la chaleur, la commune de Lausanne et d'autres annulent le cortège de la traditionnelle fête des écoles. Prilly tient bon ! La voirie a la bonne idée d'installer des jets vaporisateurs le long du parcours emprunté par le cortège. Très vite, ils deviennent un terrain de jeu. Les urbanistes se cassent la tête pour imaginer des places "conviviales" - généralement ratées au final - alors que ce sont souvent des idées toutes simples et peu coûteuses qui créent le lien. Image faite avec un Rolleiflex des années 50 donné par une amie qui en a hérité de sa mère. C'est désormais mon troisième. Il faut jongler pour les utiliser tous sans faire de jaloux...

Octobre. Autour de chez moi, les Grands Travaux se chiffrent en milliards. Les chemins de fer fédéraux organisent une journée portes ouvertes pour faire découvrir le futur "saut-de-mouton" de Malley, qui permettra à des trains de passer par-dessus d'autres trains sans ralentir aux croisements. Les deux enfants sur cette image improvisent une course-poursuite qui humanise un tout petit peu cet univers de béton et lignes droites.

Octobre toujours. Depuis peu, nous partageons avec Yves Lassueur un bout de studio dans les locaux de l'association Strates à la rue de la Borde, à Lausanne. C'est un luxe que d'avoir un espace assez grand, haut de plafond, où nous pouvons laisser les flashes dans une armoire. 

Cindy et Diane sont deux jeunes femmes rencontrées par hasard lors d'une "fête de la mobilité" à l'avenue d'Echallens. Je les avais photographiées dans la rue au Leica et leur avais envoyé l'image en leur signalant que, si elles le désiraient, nous pourrions organiser une séance de pose au studio. Je n'attendais pas vraiment de réponse, mais elles sont venues, s'encourageant l'une l'autre, pour "sortir de leur zone de confort" comme elles me l'ont dit en arrivant. Au final, ce fut un moment amical, décontracté, amusant. Je ne parle pas des résultats photographiques, mes prises de risque à moi sont encore trop timides pour obtenir des images vraiment fortes, mais j'aime bien celle ci-dessus, qui montre la complicité entre ces deux copines de coloc'.

Moudon, je me rends au musée Burnand écouter un concert a cappella. En montant la rue du Château, plusieurs chats se royaument sur le rebord d'une fenêtre. "J'en ai encore d'autres !", lance le garçon parsemé de tâches de rousseur qui revient bientôt à la fenêtre en exhibant les derniers-nés.

Beaune, Bourgogne. Je sors, lentement, d'une période agitée, dépressive. La guérison passe parfois par l'estomac. Au Relais de Saulx, où l'on nous sert des oeufs en meurette à se relever la nuit, je demande à la patronne si elle est d'accord de poser pour le Rollei à la devanture de l'établissement avec son cuisinier de mari (qui a une tête de punk). Lui n'a pas trop envie, mais l'apprenti est partant pour le remplacer.

12 décembre, studio Strates. Alexandra est une copine de Carole, qui a déjà posé pour moi... C'est souvent ainsi, par bouche à oreille, que fonctionnent les contacts. Comédiennes toutes les deux. Alex, qui a reposé ses valises en Suisse récemment, me dit à la fin de la séance que celle-ci a représenté pour elle, outre le rafraîchissement de son "book" et de son site "une forme de thérapie" après quelques virages plus difficiles à négocier que d'autres. Au-delà de l'aspect formel, c'est ce qui me plait dans l'alchimie du portrait posé, où l'on prend du temps avec le modèle. C'est, à chaque fois, un mini-voyage dont on ne sait pas où il va nous mener.

Pour terminer, ce portrait d'un skater rencontré dans le passage Cérésole à Vevey. Il fera partie de l'exposition au Musée de l'appareil photographique à partir du 13 février 2020. J'ai essayé de capter l'atmosphère étrange de ce lieu plutôt sombre où surgit un jeune dont on ne sait ce qu'il pense derrière le sourire figé de sa cagoule.

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation