Les images les plus fortes sont en nous. La photographie n'est qu'une tentative d'en approcher.

Avant rénovation

On se débattait alors dans ce monde comme une blatte tombée dans l'écuelle de lait du chat. Un jour particulièrement chargé, A., sage-femme formée à la dure dans une maternité populaire parisienne, avait aidé dix-huit femmes à accoucher. Les hommes étaient priés de se tenir à l'écart, ce qui les arrangeait. Les salles où elle avait fait ses premières armes sentaient plus le caoutchouc que la blouse blanche.

Pourquoi ces souvenirs remontent-ils maintenant ? Ah oui, quelqu'un lui a demandé si, dans ces années d'après-guerre qui n'étaient pas encore les Trente Glorieuses pour tous, cela se faisait de donner naissance à la maison. Non, vraiment pas. Cette idée est revenue plus tard, dans d'autres milieux. A se souvient aussi de Fécamp, un port encore important quand elle y travaillait, et de la phrase brutale de cette patiente qui en était à son huitième enfant : « Chaque fois que mon mari me pisse dessus, il faut que je tombe enceinte! 

Drôle de marée que la mémoire. Pourquoi clapote-t-elle à 1400 mètres d'altitude tandis que les fourchettes râclent les dernières religieuses du caquelon ? La chaleur, peut-être. Gavé jusqu'au bec, le poêle ronronne derrière sa prison grillagée. On a aussi mis des bûches dans la grande cheminée, plus pour l'ambiance que par souci d'efficacité : elle ne chauffe que le dos de ceux qui sont assis tout près, le projet de rénovation de la cabane prévoit d'ailleurs de la supprimer.

En attendant, derrière l'horloge de bois carrée, suspendue à deux chaînes et  arrêtée depuis longtemps, son manteau a été repeint d'un jaune un peu vulgaire. Une idée des décorateurs de la télévision qui ont tourné ici une série d'émissions « Passe-moi les jumelles ». Ils avait aussi ajouté des rideaux aux fenêtres, et quelques fauteuils : l'image qu'on se fait d'un havre jurassien cosy dans les studios de Genève.

La cabane aura cent ans en 1921. Elle porte le nom de Laure Perrenoud,  de La Sagne, « décédée célibataire et sans profession », qui fit un legs de dix mille francs pour la construire au Crêt-Terni, non loin du Creux-du-Van. Nul ne sait pourquoi elle manifesta une telle générosité envers la section neuchâteloise d'un Club alpin qui, alors, n'acceptait aucune femme dans ses rangs et rechigna longtemps à le faire. Un parent fou de montagne? Une passion secrète ? Le secret a disparu avec elle.

Le bâtiment n'a pratiquement pas changé depuis sa construction. La perception qu'on en a, si. A l'époque, une notice vantait les WC, « installés avec un luxe qu'on n'a pas l'habitude de rencontrer sur ces hauteurs ». Aujourd'hui, la cuvette à clapet que l'on rince avec un grand broc de plastique diffuse ses odeurs dans un étroit couloir à courants d'air où il faut se partager un robinet d'eau froide pour faire sa toilette.

A. chantonne en se brossant les dents. Elle a toujours connu la cabane comme cela. Les élèves qui y font les fous dans les dortoirs, les montées à skis dans le brouillard, les retrouvailles régulières avec son amie C.

 

Quand les femmes ont enfin été admises au Club alpin, elles n'ont pas tardé à y montrer de quoi elles étaient capables. C. en est devenue la présidente, en plus de son activité d'agente de voyages organisant des treks au Népal ou au Tibet. Les boiseries foncées de la cabane résonnent de récits de voyage, le vent du large est venu s'ajouter au blizzard qui tord les arbres du Creux-du-Van en bonsaï.

Pas cette année, du moins pas aujourd'hui. A part une croûte durcie qui économise les raquettes, la neige a presque déserté le Crêt-Terni. On s'interroge à table : à quand remonte la dernière fois où il y en avait si peu ? D'autre enchaîneraient sur le réchauffement climatique, mais pas ici. Les caprices de la météo sont connus, d'ailleurs elle deviendra sibérienne dans deux jours. Si près de la civilisation et si loin.

Dans les cabanes comme dans les maisons asiatiques, la vraie vie se tient à la cuisine. Toujours bouillir l'eau de pluie accumulée dans le réservoir, pomper, vérifier le gaz, peler les pommes de terre (ou pas, si elles sont nouvelles), essuyer, ranger les bols. Les installations ressemblent à celles d'un vieux bateau à vapeur. A. s'y meut avec l'aisance de celle qui connaît la place de chaque chose. Pas de bousculade, pas de geste inutile.

Il n'est pas tard, mais il n'est jamais tard quand arrive l'heure de déplier les couvertures militaires par-dessus les sacs de couchage, car le dortoir refroidit vite quand le feu n'est plus alimenté. Il y a toujours un volontaire insomniaque pour le ranimer vers six heures du matin. En débouchant le bocal de confiture, on plaisantera sur le ronfleur de service.

Pourvu qu'ils ne la rénovent pas trop, la cabane Perrenoud.

Leica M10, Elmarit 21mm., 25-6 janvier 2020

 

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation