Les images les plus fortes sont en nous. La photographie n'est qu'une tentative d'en approcher.

Espaces

Embouchure de la Chambronne, Vidy, 8 décembre 2019

- Tu as vu ? Une oie chinoise.

- Ah bon ?

- Ils en ont parlé dans le journal, il paraît qu'elle passe l'hiver ici, dorénavant. Regarde le gars qui lui donne du pain, au milieu des cygnes…

- Les cygnes aussi sont originaires d'Asie. Il y a longtemps. Maintenant ils pullulent, à cause des gens qui les nourrissent, justement.

 

Pourquoi est-il désagréable avec moi ? C'est pourtant lui, Christian, qui a suggéré que nous descendions à Vidy. Promenade des vieux, des familles avec poussette, des gamins aux baskets fluo qui vous bousculent avec leur trottinette, des marathoniens bardés de compteurs électroniques, des ornithologues amateurs, des hyperactifs, des résignés, des couples de copines rattrapant les confidences de la semaine, des coeurs solitaires distrayant leur spleen sous de gros écouteurs Marshall. Promenade quand même. L'endroit contraste tellement avec la ville étriquée, dégagé sur les Muverans, les arbres y sont majestueux, les vastes pelouses apaisantes. J'ai beau y être venue je ne sais combien de fois, il me fait toujours le même effet, envie d'aspirer un bon coup, d'élargir la poitrine, se joindre au bal des mouettes bagarreuses. 

 

Et puis le soleil reparu enfin, la bise retombée après quatre jours de bruine glacée.

 

Je me sens bien. Je me sentirais bien si Christian ne semblait faire la gueule, ruminer des pensées qu'il n'a pas envie de partager avec moi. Pas encore. Son écharpe violette enserre son cou ; mains  calées dans les poches de son loden, il regarde droit devant lui, vers le sol. Il n'a même pas pris le soin d'arranger sa mèche en sortant de la voiture, lui si coquet d'habitude, elle balaie son front au rythme de nos pas. 

 

Je sais à quoi tu penses, Christian. Je crois savoir. 

 

Remettre le bureau à tes associés. Tant de projets réalisés - des habitations, des bureaux, la tour dans la métropole horlogère, cette magnifique résidence californienne pour un  magnat du vin, reproduite dans maints catalogues - d'autres restés à l'état de plans rangés dans les larges tiroirs métalliques, l'oeuvre d'une vie. Burger et Antoniadis, « B&A » comme on dit dans la profession. Une référence, un nom qui compte, 80 employés au siège de Lausanne et 35 dans la filiale de Buenos Aires. C'est ta fierté, Christian, cette filiale. Combien de fois en avons-nous parlé ! Tu te souviens des « bons » conseils qu'on te prodiguait alors ? « Qu'allez-vous faire dans cette mégalopole déréglée? Tout y est corrompu jusqu'à la moëlle, arrangé entre copains, sans parler d'une économie perpétuellement chancelante, des bouffées d'hyperinflation, des soubresauts politiques. Et puis les Argentins, sans être méchant, ils sont plus forts en gueule qu'assidus au boulot. Intelligents, certes, mais vélléitaires. Pas comme au Brésil. Si tu veux de l'air du large, cherche au moins du côté de Sao Paulo... »

 

Tu avais tenu tête. La filiale a été ouverte, ça n'a pas été facile au début, tu en as passé des nuits blanches à réparer les pots cassés, à remettre d'aplomb un bateau qui semblait voué au naufrage. Notre mariage a failli y passer, je t'ai haï à certains moments. « Je préférerais encore que tu aies une maîtresse, t'avais-je jeté un soir de crise, elle me sort par les trous de nez, ta « mission » d'architecte, va dormir au bureau puisque tu t'y plais tant, moi je n'en peux plus de ta tête de carême au salon. A quoi cela sert-il d'avoir dessiné le nid de nos rêves si c'est pour y tourner comme un ours en cage ? Hé ! ho ! Je te parle ! J'existe ! »

 

Et puis la vie nous rattrape, Christian. Pas comme ce vieux couple boitillant que nous venons de dépasser, mais quand même. Tu as toujours été beau gosse, je t'ai aimé pour ça aussi. Beau gosse et gouailleur, l'oeil malicieux, la mâchoire conquérante adoucie par ce petit sillon que j'aime embrasser, le mot pour rire. Tu l'es resté, tu fais un sexagénaire très présentable, tu sais. Quelques années de plus, à vrai dire. Ton associé s'est retiré, son nom est resté sur la raison sociale parce que la marque, le goodwill, tout ça… La roue tourne.

 

Un indépendant ne prend pas sa retraite, le mot n'existe pas. Il « remet » l'affaire, transmet, adoube, intronise, coopte. Bref, il se retire plus ou moins selon les tempéraments. Comme la marée, qui va, qui vient... Il y a toujours des projets à finaliser, des jurys à présider, des conseils à donner. Des idées à creuser. Ce n'est pas une question d'argent, B&A est une affaire qui roule désormais, les jeunes architectes se pressent au portillon pour y faire leurs armes, le bureau de Buenos Aires vient de remporter une distinction prestigieuse : premier prix pour le réaménagement de la Plaza Moneda. Nous en avons profité pour faire une croisière en Antarctique, dix jours dans les embruns salés, un tel luxe - dix jours les deux, sans téléphone ou presque - ne nous était pas arrivé depuis longtemps. J'ai adoré.

 

Mais toi ? Ce fameux jour où nous avons croisé l'iceberg d'une couleur jade irréelle, je t'ai observé à la dérobée, appuyé sur la rambarde du bateau. Dans tes yeux, j'ai vu ce voile de tristesse. Tu t'ennuyais, Christian. C'est là que j'ai réalisé que nous allions avoir un problème et que je devrais t'aider. Mais comment le faire si tu ne m'aides pas toi-même ? Le chalet aux Haudères, les randonnées sur les 4000 que tu collectionnes sans même y faire attention, ta licence de pilote qu'il faut entretenir… Cela ne te suffit pas. Tu aimes traverser les grands espaces mais pas t'y arrêter, ce n'est pas ton truc. Te souviens-tu du bouquin de Bruce Chatwin, « Patagonie », que je t'avais offert il y a quelques années ? Tu ne l'as jamais terminé. L'espace, tu as passé ta vie à le remplir, à y laisser ta patte. 

 

Il paraît qu'une retraite se prépare. Travailler le lâcher-prise, réorienter ses horizons, on écrit des bibliothèques là-dessus. OK, je devine ton sourire carnassier: « tu te fous de ma gueule, ou quoi ? »

 

Tiens, le petit restaurant en bois qui avait brûlé il y a trois ans a enfin été reconstruit. Pas trop tôt ! Comme de juste, il est fermé. Un dimanche ensoleillé, le jour où des centaines de personnes ont précisément envie d'un chocolat chaud pour se réchauffer les mains et l'estomac avant le chemin du retour ! Typique de la gestion communale : on cogite, palabre, organise un concours, un appel d'offres, consulte en processus par-ti-ci-pa-tif (c'est important, d'écouter la population pour une municipalité de gauche !), tout ça pour construire à grands frais un établissement public d'un gris triste qui fait la nique public quand celui-ci afflue !

 

Tes sourcils blonds se froncent, je sais que cela t'énerve aussi, même pas besoin d'en parler, entre nous il y a des complicités qui se passent de mots. 

 

Et puis tu bifurques vers le nouveau siège du Comité olympique. Belle réalisation, je dois le reconnaître ; toi aussi, qui as le compliment avare et la critique assassine, l'admets volontiers, même si, cette fois, le mandat t'a échappé. Ils sont quand même assez forts, ces Danois qui ont gagné. Comment déjà ? Ah oui, bureau 3T, un de ces noms à la mode. Lignes fluides, entremêlées et claires à la fois, reflets subtils du verre bombé, équilibre des volumes. Tu vois, j'ai bien appris de toi. Cela reste une carte de visite olympique, mélange de fric et de boy-scoutisme, mais ne soyons pas bégueule, en architecture c'est toujours l'argent qui finit par faire la différence. Plus un zeste de talent bien sûr, dont le tien. Je te charrie, Christian !…

 

Ou plutôt, j'exerce une légère  pression de ma main sur le bras de ton loden, message subliminal. Je suis avec toi, les enfants aussi, cool mec, ça va aller. 

 

Tu as levé la tête, ton regard se réveille, un sourire éclaire tes lèvres.

 

- Richard !

- Toi ici ? Ca fait longtemps…

 

Et flûte ! Richard, le président de commune qui avait mené avec toi le combat pour la tour de la métropole horlogère. « Bon sang, ça fait un bail, je pense à toi chaque fois que je prends mon café au restaurant du dernier étage », sourit le brave Richard, l'emmerdant Richard. « Ah, bien oui, il y a eu quelques autres choses depuis... », réponds-tu. Ca y est, te voilà reparti. Tu as desserré l'écharpe violette, machinalement passé ta main droite sur la mèche. Richard t'écoute avec sa bonne bouille de politicien honnête, d'abord un peu distrait, puis de plus en plus intéressé. « Non ? Buenos Aires ? Je ne savais pas. Bravo ! » Pas besoin de t'encourager, charmeur, tu démarres au quart de tour. 

 

Je m'éloigne de quelques mètres, vous laisse à vos souvenirs. Je regarde une petite fille en train de se balancer sur la nouvelle place de jeux, encouragée en anglais par son père. La quarantaine soignée, cheveux très noirs, ombre de moustache sur une bouche bien dessinée. Cadre Philip Morris ? Il m'aperçoit, me décroche un sourire distrait, revient à sa fille.

 

Il va y avoir du boulot, Christian.

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation