Les images les plus fortes sont en nous. La photographie n'est qu'une tentative d'en approcher.

Zone de confort

Autoportrait à l'évier, 1970

Un piano égrène les notes mourantes d'une sonate, les projecteurs révèlent un  podium rectangulaire où se devinent des cavités de formes diverses qui avalent au ralenti un voile blanc entortillé sur lui-même. Une forme humaine palpite sous le voile.

 

Cauchemar récurrent d’adolescence: descendant au sous-sol de la maison de mes parents, réaménagé en salle de culture physique par mon père, j'y découvrais mon propre cadavre allongé sur un des larges rebords de béton consolidant les murs. Cette découverte m’ennuyait plus qu’elle ne m’effrayait: le corps commencerait bientôt à sentir mauvais, à couler sur la moquette, je serais grondé, probablement, d'avoir été si négligent. 

 

La question de savoir pourquoi j'étais en même temps mort et vivant n'apparaissait jamais dans ce rêve, la seule évidence était qu'il fallait profiter de la nuit pour évacuer la chose. A cette fin, je l’enveloppais dans un drap - auquel me fait penser le voile aspiré par les trous - pour envelopper et tirer le cadavre laiteux, l'enfouir quelque part dans la pelouse derrière la maison. 

 

L’opération s’avérait laborieuse, voilà que le drap s'ouvrait, des lambeaux de corps se détachaient sur le gazon, il fallait les récupérer un à un, creuser, enfouir, reboucher. Las ! Sitôt au bout de mes peines, je découvrais en replaçant les outils à la cave un nouveau cadavre de moi-même qui m'obligeait à tout recommencer. C'était sans fin.

 

La sonate s'est tue, le voile aspiré dans une cavité. La danseuse japonaise Kairo Ito en émerge. Un masque - blanc lui aussi - cache la moitié de son visage. Elle l'ôte précautionneusement et, à quatre pattes, cherche par gestes saccadés, hésitants, les pièces de plastique moulé qui ressemblent aux éléments épars d'un exosquelette. « Robot, l'amour éternel » est le titre du spectacle. Elle plaque des pièces moulées sur sa jambe, se redresse en titubant, prête à chuter de nouveau. La lenteur frustrante du préambule fait aussi son intérêt, je repense aux mouvements englués du rêve. Et puis il va arriver quelque chose à ce robot, n’est-ce pas? Ceux que l'on fabrique aujourd'hui ne sont-ils pas plus agiles que nous, parfois ? Ou alors, l'humain va surgir.

 

Danse, expression du corps.

 

Rien de tout cela ne se produit. Kairo Ito a rejoint sa tanière. Accoudée à un des trous du podium, elle regarde l'écran d'un téléphone portable. Suit un long intermède sonore avec la voix impersonnelle d'un assistant électronique qui dévide ses messages. Il y est question de la vie trépidante et superficielle d'une artiste courant le monde et les salles de spectacles - la sienne ?- ponctuée de « je n'arrive pas à me reposer ». Le spectateur, lui, aimerait bien se reposer un peu moins. Ca va décoller ?

 

Ca ne décolle pas. Fin des messages, la danseuse se tortille dans ses trous comme une souris dans un morceau de Gruyère. Tantôt surgissent ses bras, sa tête, ses jambes. Les orteils qu’elle agite comme de petites marionnettes sont assez expressifs. Pas assez cependant pour dissiper l'impression d'escroquerie qui commence à s'installer. Tiens ! La voici enfin debout, entière, qui se met à danser. Enfin, d'une certaine manière : son déhanché mécanique se mue en parodie de disco. Je pense à Christian Triventi, champion du monde de « popping » - une danse funk aux mouvements hyper-précis - dont j'ai fait le portrait à Vevey. J'ai regardé ses vidéos: c’est d’un autre niveau que la pantomime de Kairo Ito.

 

Sans doute n'est-ce pas son propos. On se demande justement quel est-il, où veut-elle en venir ? Une musique lugubre aux fortes basses envahit la scène tandis qu'une voix « off » nous assure qu’elle « pense souvent à la mort ».

 

Pourquoi pas ? Sauf qu'il ne suffit pas de le répéter sur un ton caverneux pour avoir l’air profond. Beaucoup de gens pensent à la mort, c'est même la matière première d'une industrie moins florissante sous nos cieux qu'aux siècles passés, mais toujours très active : la religion. La finitude, le néant, l'après, enfer et paradis, l’âme, la Grande Lumière, ectoplasmes ou fantômes, décomposition,  réincarnation, esprit-es-tu-là ?, Dieu, le Grand Tout,… Appelez cela comme vous voulez, la mort est probablement le thème le plus cogité au monde. Le plus codifié aussi. Les Tibétains, pour ne parler que d'eux, ont consacré moult traités détaillés aux états intermédiaires entre le royaume des vivants et celui des disparus, la plupart des religions proposent à ceux qui veulent bien s'y intéresser des myriades de textes et pratiques pour approcher, apprivoiser l'idée de la mort. Cette obsession de cerner l’incernable a nourri les arts, les sciences, c’est un objet d’études, pour certains un investissement spirituel.

 

Et vous, Kairo Ito, petite souris jouant à cache-cache avec le public, qui nous dites platement « penser à la mort »…

 

Cherchez-vous ainsi à le désennuyer, ce public ? Car vous sentez bien qu'il vous échappe, que la minceur de votre récit ne suffit plus à le retenir captif. C'est capricieux, un public. Il pense aux enfants à embrasser avant d'aller se coucher, aux soucis scolaires de l'aîné, à l'aube grise du lendemain matin, il digère, il a une attaque de paupières, le cou qui gratte, une hanche douloureuse qui se réveille justement sur ce fauteuil de théâtre. Ou, comme moi, il pense à l’amie assise à ses côtés, à laquelle il a pensé faire plaisir en lui faisant découvrir votre spectacle, et qu’il craint de décevoir. Votre échec, Kairo Ito, devient le mien, vous transformez le plaisir attendu en malaise, la bonne idée en maladresse, le ciel en boue. Je vous en veux.

 

Je ne vous fais pas l’injure de croire que vous vous moquez intentionnellement des gens qui sont venus vous voir, curieux et pleins d’attente. Vous êtes animée d’ambitieuses intentions. Puisque tout a été pensé, dit et dansé, il faut à tout prix – terrible exigence... - se renouveler, briser les codes. Sortir le spectateur de sa zone de confort ! Phrase qui figure désormais au tampon-encreur officiel sur tous les programmes de tous les théâtres qui se respectent.

 

Or ce n’est pas de l’inconfort que je ressens, juste de l’agacement mêlé de pitié. Je passe sur les dernières pirouettes de votre courte prestation et vous quitte, Kairo, non sans évoquer un autre spectacle qui, lui, m’a propulsé hors de ma zone de confort.

 

C'était en 1973, je crois, pendant les six mois où je travaillais à Paris et partageais un appartement avec un ami, Bernard, employé par les Chargeurs Réunis – j'aimais beaucoup le nom de cette entreprise qui fleurait bon les meubles en bois verni et les restes d'empire colonial. 

 

Je ne sais plus lequel de nous deux a entendu parler du one-woman-show qui faisait courir le tout-Paris branché d'alors, ni le nom de la strip-teaseuse qui en était la vedette.

 

Oui, une effeuilleuse, une fleur du Moulin Rouge, une danseuse nue lestée d'une solide expérience dans l'art d'allumer une étincelle dans l'oeil des messieurs en enlevant le dernier confetti de tissu lui servant de slip ou de soutien-gorge. Cette artiste en avait eu assez de ces rituels égrillards et décidé de renouveler le genre en empoignant, si j'ose dire, le taureau par les cornes. C'est-à-dire le désir sexuel brut des hommes – frontalement, et surtout publiquement.

 

Comment s'y prenait-elle ? Pardonnez mes souvenirs flous. A la manière du toréador prenant d'abord la mesure et les réactions de la bête sacrifiée, elle entamait son numéro de façon assez traditionnelle. Vous êtes venu vous rincer l'oeil ? Vous en aurez pour votre argent. Bientôt, elle paradait à  poil sur la scène.

 

Et là, changement de cap, elle entamait un dialogue avec les spectateurs des premiers rangs. Pas de ces fausses questions chuchotées face à la salle pour meubler comme vous le faites, Kairo. Non : des interpellations sonores qui n'admettaient aucune échappatoire. Les yeux dans les yeux, le cou tendu. Oui, vous monsieur, pas votre voisin, mes seins vous plaisent, vous voulez les palper ? Venez les toucher ! Vous ne voulez pas ? Attendez, c'est moi qui viens vers vous.

 

Commençait alors la partie du spectacle qu'on qualifierait aujourd'hui d' « interactive ». La strip-teaseuse descendait de scène et menait avec différents spectateurs des échanges aussi physiques que verbaux, brutaux. Ceux qui tentaient de l'éviter, recroquevillés sur leur fauteuil, semblaient l'attirer comme des aimants. Elle les enveloppait de son corps, les poursuivait de ses questions intimes, ne les lâchait que terrassés, muets de malaise, à l'extrême limite de la violence rebelle, vaincus. La tension dans la salle  montait de minute en minute. Dans toutes les têtes enflait la même pensée obsessionnelle : « Pourvu que ça ne tombe pas sur moi ! »

 

Bernard et moi étions assis à l'arrière de la salle et pensions rester ainsi à l'abri. Erreur. La terreur nue enjambait les rangées par-dessus les têtes chevelues ou chenues, se rapprochait dangereusement. Par chance pour nous, elle a jeté son dévolu sur un monsieur chauve assis deux rangs devant. Je ne sais plus ce qu'elle lui a dit, mais je n'oublierai jamais la tête du gars, ses plis graisseux vers le col de veste, enserré comme dans un étau entre les cuisses musclées de la strip-teaseuse. Je ne voyais que cela mais devinais son nez enfoui dans les poils du sexe féminin. Le pauvre gars étouffait, son crâne luisant passait du rose au rouge, du rouge au mauve, du mauve au violet. « Il va nous faire une apoplexie », pensais-je. Nous étions tous tétanisés, paralysés tandis que l'effeuilleuse-tortionnaire poursuivait ce qui était devenu un monologue de folie.

 

Au moment où allait surgir dans notre gorge un sursaut désespéré de courage pour crier « Assez ! », elle a lâché prise, aussi soudainement qu'elle l'avait pris à partie. Faussement indifférente, comme si elle venait d'échanger en bonne compagnie quelques innocents propos sur la pluie et le beau temps, elle est remontée sur scène et a disparu. Il n'y a pas eu d'applaudissements, personne ne lui a demandé de revenir.

 

La salle s'est vidée en silence. Bernard et moi nous apprêtions à passer la porte quand, des coulisses, nous est parvenu un long cri de bête qu'on égorge, hurlement d'agonie. C'était l'effeuilleuse en train de décompresser après le spectacle.

 

La mort, quand elle nous frôle vraiment, prend de drôles de formes, et c'est là tout son intérêt.

Ruine de ce qui devait être le musée Deutsch, Belmont/Lausanne, années 70

Exposition "Le Vivant et l'Artificiel", Avignon, 1984

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation