Les images les plus fortes sont en nous. La photographie n'est qu'une tentative d'en approcher.

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne

Kleine Schanze, 2 décembre 2019

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne.

 

Parce qu'on s'y rend par les chemins de fer fédéraux tôt matin et qu'au-delà de Puidoux, entre fermes, bois et collines, le voyage nous enveloppe dans la ouate. Qu'allait-on y faire, au juste ? Cela semblait important mais, le nez contre la vitre embuée, ça le devient déjà moins. Bümpliz, maisons de cheminots alignées, jardins familiaux. Des blocs modernes ont surgi au milieu, austères offices fédéraux ou vitrines conquérantes d'entreprises logistiques, mais ils n'ont pas encore réussi à effacer l'atmosphère de maquette de train électrique. Le gong électronique a retenti dans le wagon, les fonctionnaires embarqués à Fribourg replient l'écran de leur ordinateur portable et enfilent leur manteau.

 

Dans les souterrains de la gare, les voyageurs ont l'air moins pressés qu'ailleurs. Gobelet de café dans la main, ils suivent les lignes blanches au sol. Tout droit, c'est la Spitalgasse, puis à droite la Bärenplatz et son marché dominé par la coupole du Palais fédéral. Mais on peut aussi obliquer tout de suite vers les escalators débouchant sur la verrière ondulée, les trams rouges et les grands magasins Loeb.

 

Pélerinage. Chez Loeb, tout était plus scintillant, plus chaleureux, les biscômes plus moëlleux. Ce ne sont pas des vendeuses qui ont arrangé ce paradis, mais sans doute des fées engagées spécialement pour les Fêtes. Elles ont lustré les balustrades du grand escalier et semé elles-mêmes chaque paillette d'argent sur les portes du calendrier de l'Avent. Un ours en peluche danse la polka dans la vitrine, ce sera mon copain. 

 

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne.

 

Ici, tous les cadeaux deviennent possibles, même ceux auxquels on n'avait pas pensé. Les lumières dorées enveloppent d'une lumière veloutée des objets qu'on ne trouve pas chez nous. Pas besoin de demander « je peux ? », ni d'écrire au Bon Enfant. Il habite ici, chez Loeb, oui le vrai : essayez de tirer sur sa barbe, elle ne se décollera pas !

 

Encore un moment, ma tante, il fait si chaud dans ce magasin, je n'ai pas encore vu tous les étages. S'en mettre plein les yeux, plein le nez d'odeurs d'orange, de biscuits et de bougies. Et puis gagner du temps avant l'autre rituel, moins plaisant celui-là : les vermicelles au marron. Le toupet de crème fouettée, passe encore, mais pas cet embrouillamini de vers de terre brun clair qui bétonne l'estomac. La cuillère à café s'attaque bravement au monticule sucré dans sa coque ronde de papier plissé. Encore une. « C'est bon, hein ? » Hochement de tête résigné. La première révolte avortée aura été celle des vermicelles au marron.

 

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne.

 

François Loeb, l'âme de ce lieu, yeux rieurs et barbe hirsute. Egalement conseiller national, il incarnait le prototype d'une espèce en voie de disparition : l'entrepreneur dévoué aux causes collectives, par amour des gens. Bien après les années-vermicelles, il avait surgi, improbable, du cockpit d'un drôle de cigare en plexiglas dans la ville allemande de Bingen où l'on vénère sainte Hildegarde. Il revenait avec quelques amis aussi farfelus que lui d'un périple de plus de dix mille kilomètres au grand nord pour prouver que les voiturettes électriques avec pédalage assisté sont l'avenir de la mobilité. C'était bien avant que le thème ne devienne à la mode, son exploit avait été accueilli par une indifférence polie. Nous avions pédalé un moment de conserve dans sa Twike sur les traces de sainte Hildegarde.

 

Quelques employés de la radio-télévision suisse squattent le « specialty coffee house » Nocciolato, bouchant le passage vers les WC. Ils prennent leurs aises et ont raison. Dans cette ville où le nombre de communicants dépasse de loin désormais celui des journalistes, ils sont le Pouvoir des médias publics mêlant ses entrechats au Pouvoir politique. Cosy. Les clients plus pressés – il n'y en a pas aujourd'hui – peuvent acquérir leur café « to go », prévient une ardoise. Des quotidiens sont soigneusement pliés sur le rebord de la fenêtre.

 

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne.

 

La Kleine Schanze fut un temps la honte de Berne. On s'y droguait sous les fenêtres du Palais ! Depuis, la Suisse a mis en place une politique de la drogue reposant sur quatre piliers. On aime bien les piliers en Suisse : trois pour la prévoyance-vieillesse, quatre pour la drogue, ça fait sérieux, solide. On s'y drogue toujours, mais de façon moins visible.

 

« Bip-bip-bip », le petit véhicule de la voirie trace son chemin sinueux entre les chalets de rondins qui font de la Kleine Schanze un village convivial et éphémère. Les éboueurs disent bonjour, tout comme les gérants des cabanes transportant des caisses pour reconstituer leurs stocks en vue de ce soir. Ce matin, c'est bruine et odeurs de copeaux autour de la statue célébrant l'Union Postale Universelle dans une ronde au réalisme Belle Epoque. Les étoiles – en bois également – suspendues aux arbres promettent un monde meilleur.

 

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne.

 

Les vignerons en colère n'ont pas reçu l'autorisation de manifester sur la Place fédérale – marché de Noël oblige, justement. « Ce n'est pas plus mal, dit l'un d'eux, philosophe, il vaut mieux se regrouper dans un endroit plus petit que d'avoir l'air perdus sur une place trop vaste. »

 

Effectivement, ils sont beaucoup moins nombreux que les quelque cent mille manifestants pour le climat d'il y a trois mois. Cent cinquante ? Au maximum. Et encore Daniel Marendaz est-il venu plus pour soutenir sa fille Virginie, qui a repris le domaine, que convaincu par les revendications. Baisser de 170 à 100 millions de litres le contingent de vins étrangers bénéficiant de tarifs douaniers préférentiels ? « Il faudra bien s'attaquer au problème de la production indigène », dit Daniel Marendaz sceptique. Il avait déjà participé à une grande manifestation paysanne dans les années 90. Là, il y avait beaucoup de monde et ça avait chauffé dur autour des grilles métalliques érigées par la police.

 

Apprend-on des combats précédents ? Ce matin, des jeunes activistes pour le climat qui ont surpris toue le monde en réunissant cinq mille personnes à Lausanne via les réseaux sociaux sont venus partager leur expérience avec les vignerons, dont plusieurs sont de la nouvelle génération comme Virginie. Les avis divergent parfois – sur l'emploi des pesticides en particulier – mais au moins on discute et on se réchauffe autour d'un verre en espérant que Guy Parmelin, conseiller fédéral et vigneron lui-même, prêtera une oreille plus attentive à ses frères de la terre qu'au lobbies de la pharma et des montres.

 

Il n'y a de vrai Noël qu'à Berne.

 

Sur le chemin de la gare, Michael von Graffenried ! Toujours rieur, toujours remonté contre l'interdiction des minarets. Le temps d'un café ? Mais bien sûr. Nous le prenons dans un de ces tea-rooms feutrés où l'on trouve encore la NZZ et le Bund sur une baguette en bois. L'Algérie, dont il fut un rare témoin des années noires en utilisant le stratagème d'un ancien appareil photo panoramique. Ses images y ont finalement été exposées, certaines des personnes qu'il avait photographiées à la sauvette se sont reconnues et sont venues vers lui, reconnaissantes de son travail et désireuses de raconter leur histoire. Ce qui a donné un film. Michael est retourné en Algérie récemment, il vit entre Paris et Marseille dont il chante les louanges - « c'est là que tu dois aller photographier les jeunes ! » - infatigable. 

 

Il vit encore un peu à Berne, au temps de Noël.

Kiosque à loterie devant les magasins Loeb, années 1980

Statue célébrant à l'Union Postale Universelle, 2 décembre 2019

Manifestation de vignerons, 2 décembre 2019

Daniel et Virginie Marendaz, 2 décembre 2019

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation