Dürrenmatt

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Sur la terrasse d'ardoises grises, une borne invite à y insérer la fiche de ses écouteurs, s'allonger sur la chaise longue et écouter - « en regardant le ciel » - une création musicale d'Olivia Pedroli inspirée d'un récit de Friedrich Dürrenmatt qui raconte la rencontre de l'écrivain avec une chauve-souris. (Vous pouvez écouter cette musique en lisant ce billet en copiant - collant le lien suivant dans un nouvel onglet: https://oliviapedroli.bandcamp.com/album/mathilde).

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Le ciel, justement, se dégage dans un joyeux chahut de nuages après cinq jours de pluie. Chauve-souris ? J'y retrouve plutôt Unterschied, le chat laineux au regard torve qui m'a accordé trois caresses en montant ici. Friedrich avait soigneusement choisi sa retraite. Résister au miroir du lac qui aveugle et déconcentre. Sa maison, banale, tient du nid d'aigle ; de la terrasse, on voit - pas trop - le lac de Neuchâtel, et au-delà les montagnes où son télescope malicieux repérait parfois des exercices militaires. C'est l'avant-dernière avant la roche de l'Ermitage, dont les anfractuosités mordantes auraient accueilli un moine désertant l’abbaye de Fontaine-André. Hasard ? Probablement pas. L'univers de Dürrenmatt s'insinue dans maintes cavernes

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« Qu'es-tu venu faire ici »? demande Unterschied.

Mêle-toi de tes affaires, le chat. Me promener : jardin botanique, le vallon boisé, peut-être un saut jusqu'à Chaumont.

Non, mauvaise réponse. Dürrenmatt m'attire, depuis toujours. Son tranquille et féroce humour de Bernois. Sa rugueuse honnêteté. « Des histoires possibles y en a-t-il encore, des histoires possibles pour un écrivain ? Car s'il renonce à parler de soi, à se raconter, à étaler son moi, (…), s'il prétend vouloir travailler à la manière du sculpteur qui pose devant soi le sujet et l'objet, qui œuvre sur sa « matière » et se comporte en « classique », sans avoir à désespérer aussitôt de l'inanité de son effort : oui, dans ce cas-là, écrire devient une chose de plus en plus difficile, de moins en moins justifiable, de moins en moins légitime, de plus en plus absurde. »

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Je suis venu ici confesser ma difficulté d'écrire. Cela peut sembler paradoxal pour un ex-journaliste dont les collègues enviaient la relative aisance avec laquelle il rédigeait enquêtes, compte-rendus, chroniques et éditos. L'actualité dictait le rythme, donnait le ton. Les styles pouvaient varier, mais les règles, grosso modo, restaient les mêmes.

 

Ecrire, c'est autre chose, surtout si l'on préfère comme Dürrenmatt « vivre sa vie privée et se garder, avec courtoisie, de toute indiscrétion à son sujet ». Ecrire, c'est la capacité d'inventer des histoires. Des histoires qui font sens.

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Ce défi à peine posé, Dürrenmatt lui apporte une réponse magistrale et doublement prophétique dans « La Panne », publiée en 1958. La première : « C'est dans un monde hanté seulement par la panne, dans un monde où il ne peut plus rien arriver sinon des pannes que nous nous avançons désormais, avec des panneaux-réclames tout au long de ses routes et les petits monuments de pierre dressés ici et là, à la mémoire des accidentés. Et dans ce monde, il ne reste plus guère que quelques histoires possibles, où perce encore timidement un semblant de réalité humaine à travers l'anonyme visage de quelqu'un, parce que parfois encore la malchance, sans le vouloir, va déboucher dans l'universel, une justice et sa sanction se manifestent, et peut-être la grâce aussi, qui sait ? »

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La seconde prophétie se dévoile dans l'histoire qu'il raconte ensuite dans "La Panne". Celle d'un représentant de commerce qu'un incident mécanique et un hôtel complet obligent à passer la soirée et la nuit chez un juge à la retraite. Au cours d'un repas pantagruélique et copieusement arrosé va se dérouler, comme un jeu d'abord, puis de façon de plus en plus lancinante, le procès du représentant. Ivre de vin, de bonne chère et du sens que prend soudain son existence banale à la lumière d'un fait d'apparence anodine, il revendiquera sa culpabilité jusqu'à s'y fracasser.

Entrés depuis vingt ans dans un siècle qui peine à s'inventer, qu'y faisons-nous, sinon barboter dans la culpabilisation stérile?

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Ce livre, je l'ai découvert il y a longtemps, relu récemment. Un tel compagnonnage devrait suffire, y a-t-il besoin de se balader dans le mausolée de l'écrivain, fût-il aménagé par Mario Botta ? La bibliothèque – 4000 ouvrages, précise le guide, comme si le nombre seul devait imposer le respect – est soigneusement rangée. Des titres allemands pour ce qu'on en voit depuis le seuil, couvertures cartonnées aux teintes fades. Presque une bibliothèque de juriste. Ce n'est pas dans cette pièce claire que réside le secret de l'alchimiste.

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Juste à côté se trouve la « chapelle sixtine », surnom que l'écrivain et ses proches avaient donné à d'étroits WC dont Friedrich Dürrenmatt avait recouvert les parois et le plafond de peintures aux couleurs vives où grimacent le Minotaure, quelques monstres bienveillants ou malveillants (comme dans les temples bouddhistes du Tibet, me vient-il à l'esprit) et ses têtes de Turc préférées. Amusant, sans plus.

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Un escalier métallique descend vers la partie principale du centre, creusée en sous-sol dans la roche. On y trouve surtout les peintures et dessins de Dürrenmatt, qu'il n'exposait pas de son vivant. Mais il pratiquait très régulièrement, en autodidacte – sa maïeutique à lui. Esthétiquement, cela fait penser à Kokoschka, aux expressionnistes allemands, avec une touche de Jérôme Bosch.

 

Dürrenmatt racontait à leur sujet l'anecdote suivante : en 1937 (il avait seize ans), il pédala jusqu'à Munich, c'était son premier voyage à l'étranger. Un peu par hasard, il put visiter l'exposition d'art « dégénéré » que les nazis faisaient tourner en Allemagne pour édifier les foules galvanisées. « Tiens, ma peinture ressemble à celle des dégénérés », réalisa-t-il alors.

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Que l'on aime ou pas ces tableaux, peu importe; l'important est ailleurs. Il se trouve dans leurs sources d'inspiration qui, comme pour les livres, remontent à son enfance. Tandis que sa mère lui lisait des passages de la bible, son père pasteur l'initiait aux grands récits de la mythologie grecque. Ces histoires de dieux féroces et si humains ont marqué sa vie, elles sous-tendent son œuvre.

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Je ne me souviens plus si on me racontait des histoires quand j'étais petit. De dieux grecs, certainement pas. Mon ignorance à leur sujet est telle que quelques jours après la visite du Centre Dürrenmatt, je me suis mis en quête d'une introduction à ce monde et suis tombé sur une ancienne édition des « Dieux de la Grèce » d'André Bonnard.

 

Bonnard (1888-1959), un des plus fins connaisseurs de la matière, sympathisant communiste aussi, ce qui lui valut d'être jugé pour trahison, condamné à une peine légère, et tardivement réhabilité après avoir été enterré en 1959 sans aucune cérémonie. La Suisse d'après-guerre n'appréciait guère ceux qui ne filaient pas droit. On a appris récemment que Dürrenmatt lui-même fit l'objet d'une surveillance par les services secrets de la Confédération pendant un demi-siècle.

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« Le monde est peuplé de dieux, écrit Bonnard. Il n'y a pas d'astre au ciel, pas de cime solitaire ou de désert de sable, pas d'abîme sous-marin que ne visite la race des dieux. » Dürrenmatt n'aurait pas désapprouvé. Les étoiles furent sa passion depuis l'enfance, où il dessina celles qu'il connaissait avec une étonnante précision, jusqu'à sa mort. Peut-être est-ce cette aspiration vers le cosmos qui fait de lui un écrivain au-dessus de la mêlée, en cela si peu suisse.

Ceux qui lui rendent hommage saluent volontiers (pour souligner leur propre ouverture d'esprit?) ses critiques acerbes de la mesquinerie et de l'opportunisme helvétiques. "Notre poil à gratter", déclara le conseiller national Ulrich Bremi en 1991 quand fut présentée au Parlement sa pièce "L¨Hercule et les Ecuries d'Augias". Hercule est chargé de débarrasser le fumier qui envahit peu à peu ce pays éternellement louvoyant qu'est la Suisse. Las! les commissions créées à cette fin n’arrivent pas à s’entendre sur la manière de s’y prendre, et finalement rien n’est fait.

Cette représentation officielle devant les notables était-elle un geste de récupération politique? Les milieux culturels et politiques en débattirent vigoureusement. Sans Dürrenmatt: il était mort six mois plus tôt.

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Finalement, j'ai passé près de deux heures dans le Centre. J'en ressors pour atteindre peu après le rocher de l'Ermitage. Des escaliers mènent au sommet où des jeunes filles rieuses à queue de cheval et cuisses bronzées font griller leur pique-nique. De là, on a effectivement une vue plongeante sur Neuchâtel et son château. Le chemin repart ensuite, soit pour monter vers Chaumont par la chemin du temps (un pas = un million d'années), soit pour redescendre vers La Coudre en passant par un étang où se poursuivent d'énormes libellules vertes et bleues.

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Comme toujours, je repars sans réponse. Mais apaisé par la beauté de la balade et vivifié par la présence tutélaire de Dürrenmatt et Bonnard.

 

Du second, je retiens la fin de l'introduction à sa traduction de « Prométhée enchaîné » : « Dans le monde des hommes, Prométhée, par ses inventions, ouvre à l'humanité la voie du progrès. Mais, créant le devenir humain, il ouvre un conflit avec l'immobilisme jaloux où s'enferme encore le pouvoir de Zeus. Il faut que le monde divin s'ébranle à son tour, pour que le conflit s'apaise. Dès lors, le monde tout entier – humain et divin – est en marche. La Justice est son terme. »

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Accessoirement, on célèbre en 2021 le centième anniversaire de la naissance de Friedrich Dürrenmatt. Même pas une rognure d'ongle d'orteil sur le sentier du temps.

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Neuchâtel, 8 août 2021. Photographies Jean-Claude Péclet et oeuvres de Friedrich Dürrenmatt