Les drôles de vacances (12)

Lausanne, samedi matin 28 mars 2020, traditionnellement jour de marché

Aujourd'hui, deux textes ont retenu mon attention parce qu'à contre-courant de beaucoup d'affirmations qu'on lit ou entend ces jours. Le premier ci-dessous est signé par Sylvain Prudhomme dans "Libération" (merci Anna de l'avoir signalé).

 

Ce virus qui nous sépare

 

"On a beaucoup dit que le Covid-19 resserrait les liens, réveillait solidarité et fraternité, rappelait le pays à des valeurs d’humanité négligées ces derniers temps. «Ce ne sera plus jamais pareil» : on entend souvent ce type de phrases. J’en forme aussi le vœu.

 

Je suis surtout frappé à ce stade par le contraire : le virus sépare. Isole. Discrimine extraordinairement. Creuse les fractures, aggrave les écarts. Les révèle avec une violence rare. Entre soignants au bord de l’épuisement, en première ligne depuis le début et pour longtemps encore, et reste d’une population impuissante à aider autrement que par le respect du confinement et par quelques salves d’applaudissements chaque soir aux fenêtres. Entre riches et pauvres. Entre favorisés partis se mettre au vert loin des grandes villes et locataires prisonniers de studios étroits, sans parler de ceux qui n’ont pas de toit. Entre familles heureuses de se retrouver et personnes isolées, qui le sont plus que jamais.

 

Entre foyers connectés et laissés-pour-compte de la fracture numérique. Entre couples soudés et ménages violents. Entre convertis de la première heure au télétravail et employées et employés obligés de continuer à s’exposer chaque jour au virus, dans les supermarchés, les services de première nécessité, les entrepôts d’Amazon. Entre actifs hyperintégrés qui pour un peu se réjouiraient presque de ce ralentissement forcé, et travailleurs et travailleuses fragiles dont l’activité se trouve dévastée, et peut-être ne se relèvera pas. Entre ceux que la maladie touche déjà de près ou de loin et ceux pour lesquels l’épidémie garde une sorte d’irréalité lointaine.

«On se recentre sur l’essentiel», disent beaucoup de gens. Je ressens ça aussi. Pour une fois les forces centrifuges sont vaincues, la spirale de dispersion toujours prompte à nous éparpiller retombe. On prend soin des siens, on se retrouve, on se pose. On cultive son jardin, au sens propre pour ceux qui ont la chance d’en avoir un. L’effet du Covid-19 est de redonner une place de premier choix à une valeur qu’on avait un peu délaissée : la famille. De gré ou de force, elle redevient la cellule de base de la vie. Mais toute la vie est-elle là ? Tout le principe de la fraternité et de la solidarité ne repose-t-il pas sur le dépassement de la sphère familiale, l’ouverture à ceux et celles qui, précisément, ne sont pas de la famille ?

Il sera temps de se retrouver, de s’embrasser entre amis. On se le dit beaucoup. De «refaire du commun». On se jure qu’on a compris mille choses. Les dirigeants aussi le jurent. Des initiatives s’inventent peu à peu ici et là, dons, renforts de personnels médicaux, offres d’aide bénévole ou d’hébergement. Pour l’heure, malgré tout, cela reste un fait : comme rarement on est à soi, et surtout à soi. Avec des différences vertigineuses dans le confort ou l’inconfort, l’exposition au danger, la prise de risque. C’est sans doute une cruauté supplémentaire de ce mal : il ne permet pas beaucoup de se serrer les coudes. On ne peut pas descendre ensemble dans la rue contre lui. Le mieux qu’on puisse faire, le plus responsable, c’est le contraire : ne pas descendre dans la rue. Se terrer chez soi. Piètre courage. Bien faible motif de satisfaction.

 

(...) Ne nous racontons pas trop de fables sur une solidarité qui serait déjà retrouvée. Regardons les choses en face : les soignants sont seuls à lutter, ou presque. Rappelons-nous que, depuis des décennies, nos dirigeants, c’est-à-dire, que nous le voulions ou non, nos représentants, c’est-à-dire, que nous le voulions ou non, nous-mêmes, n’avons pas pris grand soin d’eux. Et maintenant que beaucoup de certitudes se fissurent, maintenant que l’importance du service public et de la recherche saute aux yeux, maintenant que les bienfaits écologiques d’un simple ralentissement de notre frénésie productrice sont si frappants, veillons scrupuleusement à ce que cette promesse, «ce ne sera plus jamais pareil», ne soit pas oubliée dès que le virus nous aura laissés en paix."

Le second texte est dû à la plume de Fred Valet, rédacteur en chef de La Télé. Le voici (légèrement condensé).

Dehors, c'est dangereux

 

"Voilà quinze jours que nous nous confinons. Une nouvelle semaine s’amorce. Sur les écrans, nos élus et médecins fédéraux et cantonaux continuent sans relâche de se passer la seringue pour injecter des choses graves dans le gras de notre hippocampe. Ils ont des recommandations sous le coude et des cernes sous les yeux. L’internaute en chaussettes et claquettes s’agrippe aux communications officielles qui défilent en direct sur son mur Facebook comme un ivrogne au comptoir qu’il n’a plus. Il avale de l’angoisse cul sec, mais les fesses serrées: c’est qu’il n’y a plus vraiment d’intermédiaire(s). Les conférences de presse se passent de la presse. Le pouvoir a les pleins pouvoirs. Quelques humoristes sont réquisitionnés comme autant de soldats pour ne plus être drôles. « C’est important. » Parce que, dehors, c’est dangereux.

Nous tutoyons une étrange époque où la prison se rend désirable. Enfermez-nous! Ne nous faites pas confiance!  (...) Il semble pour l’heure moins dommageable de maintenir les gens à domicile que d’anticiper la réouverture prochaine et indispensable des cages. Le temps presse. Oui. Déjà. Mais dehors, c’est dangereux.

Si, depuis le début de l’année, quelque chose comme 15 millions d’êtres humains sont morts sur cette planète, 30 000 d’entre eux ont été crucifiés sur le panneau des scores. (29 mars, 11h47 et des gouttelettes de secondes.) Nous voilà lovés contre des courbes vagues, mais généreuses. Des ingénieurs et des médias rivalisent d’habileté pour dégoter les meilleurs algorithmes permettant d’afficher la tendance en simultané. (...) Une addition morbide qu’on voudrait aussi efficace qu’un bracelet électronique. Nous aurions pu nous concentrer sur les rémissions, mais l’effet (et l’audience) aurait été moindre. La Chine nous cacherait des morts? L’Europe nous éloigne des guéris. Distance de sécurité.

 

Parce que, dehors, c’est dangereux. Au moins jusqu’à la mi-mai, ou début juillet, ou fin décembre, ou l’année prochaine, suivant le spécialiste que l’on décide d’écouter. Toute estimation est bonne à prendre puisque l’on exècre l’inconnu. Mais dehors, c’est la vie. Pour ceux (foutrement nombreux) qui devront la trimballer dans un état déplorable. Les plus faibles vont le rester, les autres vont le devenir. Il faudra se réengager pour le climat tout en recousant son porte-monnaie. Redonner la rue aux démunis. Rouvrir les échoppes, mais aussi les frontières. Contenir les extrêmes et lâcher les chiens. Surfer sur une société nouvelle en redoutant la deuxième vague. Fractures et factures ouvertes. Dehors, c’est dangereux, mais dehors il y a la démocratie directe, les hôpitaux démembrés, la collégialité politique et la balançoire du quartier qui s’impatientent un peu.

Dehors, c’est la clé. La seule. Certes, l’ennemi la porte encore jalousement à son ceinturon. Mais c’est quand nous sommes trop nombreux à avoir un ennemi commun que les vrais amis viennent cruellement à manquer."