Les drôles de vacances (17)

Dès que le Conseil fédéral a décidé de restreindre la liberté de mouvement, le 13 mars 2020, puis de suspendre une bonne partie de l'activité économique trois jours plus tard, le titre générique de ces notes sur le Covid-19 s'est imposé de lui-même. Nous aimons les vacances librement choisies, quand elles permettent de souffler, découvrir d'autres horizons, retrouver des amis ou la famille. Même ainsi, nous les prolongeons rarement au-delà de deux à trois semaines.

Mais des vacances forcées, coincés seul ou en famille à la maison, à se serrer la ceinture pour certains tandis que les factures s'empilent, que les enfants s'énervent dans un étouffement anxiogène globalisé, avec pour principale distraction une anthologie médicale des contaminations et pour principal espoir une courbe qui s'aplatit...

Même la dictature chinoise n'est pas parvenue à les imposer plus de neuf semaines.

 

Alors, quand Alain Berset assène qu'il est "illusoire" d'attendre un retour progressif à la normale dès fin avril, qu'un haut gradé tout gonflé de son importance soudain acquise affirme que nous aurons de la chance si nous y arrivons cet été, mais plus probablement en août ou septembre, on se demande sur quoi se fondent ces gens pour imposer leurs vues. Le nombre de cas, de décès? Excusez messieurs, vos chiffres sont sommaires ! Tous les spécialistes soulignent la nécessité d'un outil de pilotage plus fin, ainsi Bertrand Kiefer: "Plutôt qu’évoquer une sortie du confinement, mieux vaut avancer avec prudence vers un déconfinement intelligent. Plusieurs pistes, pour cela. Les tests, d’abord. (...) Autre piste, une des plus intéressantes et crédibles:organiser un tracking par smartphone, qui a fait le succès de Singapour. Mais avec une App où les données soient moins susceptibles de dérive contrôlante." 

Savons-nous comment la Confédération prépare le déconfinement? Niet, secret d'Etat. Et comme le Parlement a opportunément renoncé à sa session de printemps, tout cela se décide sans débat, entre gens dont le degré  de préparation à cette crise n'a pas sauté aux yeux en début d'année quand le virus s'étendait en Chine. Pourtant, le risque de pandémies a fait l'objet d'interventions parlementaires en Suisse depuis quinze ans, a été analysé par une commission d'experts; le rapport sur les pandémies de 2018 fait 125 pages. 

Savons-nous combien de tests on pratique quotidiennement en Suisse en ce moment? Non, et pour cause: même l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) n'en a pas une idée précise, relevait il y a quelques jours la NZZ. Le même OFSP se faisait transmettre par... fax une partie des cas détectés. L'insuffisance de tests, de stocks de gel désinfectant a frappé tout le monde - au pays des pharmas ! - et le discours actuel sur l'inutilité de généraliser le port des masques paraît plus dicté par les réserves épuisables en cinq jours (NZZ encore) que par des considérations scientifiques et médicales, comme le relève Anna Lietti

Si, dans l'ensemble, la crise sanitaire est plutôt bien gérée grâce à la compétence et à l'engagement du personnel hospitalier, le débat sur la suite est lancé, comme je le notais vendredi en signalant l'éditorial de The Economist, la prise de position de l'UDC (rejoint depuis par le PLR) et l'excellente analyse d'Annick Chevillot sur le remède pire que le mal.

Ce lundi, nos voisins autrichiens ont présenté leur plan de sortie de crise (résumé dans cet article de la NZZ, en allemand). Les petits commerces respectant des mesures de protection strictes pourront progressivement rouvrir dans trois semaines, les écoles peut-être à mi- ou fin mai. Restaurants, hôtels et grandes manifestations attendront un peu plus longtemps. Ce calendrier est susceptible d'adaptations selon l'évolution de la pandémie, l'important est qu'il existe. 

Faute d'une telle perspective en Suisse, les voix dissidentes se font plus fortes. Pascal Décaillet, connu pour son tempérament sanguin, s'impatiente: "Les moralistes à la petite semaine, ça suffit. Les délateurs de balcons, ça suffit. Les confinés salariés qui se permettent de faire la leçon aux indépendants et aux PME, ça suffit. La rugosité prétorienne des exécutifs, ça suffit, et M. Berset vient de déraper en évoquant l'hypothèse d'un couvre-feu. L'inexistence parlementaire, ça suffit. Nous avons mieux à construire que cette Ligne Maginot de l'extase défensive. Le salut n'est pas dans la forteresse, mais dans le mouvement. Il est dans l'offensive, pas dans la léthargie."

Sur le site Antipresse, Catherine Riva et Serena Tinari observent "avec préoccupation que la couverture médiatique actuelle de l’épidémie de coronavirus est avant tout anxiogène et émotionnelle. (...) Le public suisse ne dispose pas des informations nécessaires dont il aurait besoin pour juger si les mesures prises au nom de sa protection lui semblent acceptables et justifiées, notamment au regard des effets négatifs que lesdites mesures déploient déjà et déploieront de plus en plus, en particulier sur la santé des habitants. (...) Le conseiller fédéral Alain Berset a pu affirmer que «la crise» allait «durer jusqu’en mai» sans que le média qui l’interviewait ne lui demande d'expliquer ce qu’il entend concrètement par-là, et sans que les médias qui l’ont cité par la suite ne jugent nécessaire de chercher à en apprendre davantage."

Si Alain Berset croit qu'il entrera dans les livres d'Histoire pour avoir répété aux Suisses de rester chez eux, il se trompe lourdement. La qualité des hommes d'Etat se mesure à leur capacité d'anticiper les événements. Face à cette crise, celle du Conseil fédéral reste à démontrer. Les 42 milliards qu'il a posés sur la table (augmentés à 62 milliards récemment) seront vite épongés par une paralysie économique de cinq à six semaines. Au-delà, ce sera le grand saut dans l'inconnu.