Les drôles de vacances (18)

André Kertész a toujours été un de mes photographes favoris. Qu'il fasse des clichés de sa famille et de sa Hongrie natale, de mode, des rues de Paris et New York. de nus, des natures mortes (oui, la célèbre fourchette posée sur le rebord d'une assiette est de lui), il a toujours manifesté le même émerveillement espiègle face aux beautés de ce qu'il avait sous les yeux.

A la fin de sa vie, pouvant difficilement se déplacer, il avait soigneusement choisi la vue que lui procurait l'appartement donnant sur Washington Square et là, sous différents angles, à différents moments du jour et de l'année, photographiait ce qu'il voyait depuis sa fenêtre: parfois les compositions que lui offrait le parc sous la neige ou de nuit, parfois des statuettes en verre à travers lesquelles nuages et paysage se paraient de teintes et de formes oniriques. Un confiné, en quelque sorte, qui ne cessait de reculer les limites de ce que lui suggérait son imagination.

Je pense à lui souvent, j'ai plusieurs livres de ses images dans ma bibliothèque, le plus ancien de 1976, je suis allé voir la grande rétrospective qu'on lui consacrait à Paris il y a une dizaine d'années. Bref, il était naturel qu'André Kertész me fasse un clin d'oeil malicieux en ces temps où il est fortement conseillé de ne pas bouger de chez soi.

 

Nous avons, depuis fort longtemps, trois objets en verre groupés sur une table du salon, dont une boule d'une quinzaine de centimètres parcourue d'une légère spirale grise. J'avais déjà remarqué les jeux que la lumière et les formes environnantes y forment; je me suis dit qu'il était temps d'en capter quelques-uns avec le Rolleiflex sur l'objectif duquel est monté une bonnette, prêtée par Géraud Siegenthaler, qui permet de se rapprocher de ce que l'on photographie.

L'image ci-dessus a été faite en posant la boule sur un bac à fleurs au balcon, le matin. Un petit phénomène d'optique et physique est venu y ajouter une touche d'imprévu et de mystère: la boule de verre  concentre comme une loupe les rayons du soleil qui se sont mis à griller des copeaux de bois étendus sur la terre fraîche, d'où la fumerolle sur la gauche...

Les autres images ci-dessous ont été réalisées à la cuisine, au salon et dans ma chambre à coucher. Le film est un Ilford Delta 400 - périmé depuis l'an 2000, selon la boîte ! - que m'a donné le photographe Jacques Straesslé. Il n'est plus de toute première fraîcheur (le film, pas Jacques, donc !) mais convient encore tout-à-fait pour ce genre d'exercice. Et nous rappelle que la fin, quelle qu'elle soit, reste un suspense... jusqu'à la fin. N'est-ce pas, ami Dick Annegarn, poète apocalyptico-satirique enrhumé que j'écoutais en 1973 au folk-club de la rue Quincampoix dérouler "L'Univers" ? Chanson qui convient aussi bien à cette série d'images qu'à nos humeurs inquiètes...