Les drôles de vacances (20)

Baudelaire (probablement) dépassant de la toile de fond devant laquelle pose Thomas Arnauldet pour Carjat

(© Musée d'Orsay)

Le cinéaste Fernand Melgar se reconvertit en apiculteur et ornithologue, annonçait-il il y a quelques jours sur Facebook. La nouvelle, en soi, n'est pas banale. Elle l'est encore moins quand je lis ceci dans "24 Heures":

- Pour vous, les images ne sont plus une priorité avec les crises que nous traversons. Relativisez-vous le pouvoir du cinéma?


- Non. Plutôt les images de manière générale, qui ont perdu du sens ou sont faites pour être oubliées. Les images nous écartent du monde. D’où mon souhait de m’engager dans le monde réel.

Venant d'un documentariste qui sait particulièrement bien "faire parler" les images, ces propos interpellent le photographe amateur que je suis. Des images "faites pour être oubliées" qui nous éloignent de la réalité au lieu de nous en rapprocher? Diable, voilà que l'objet chéri de mes loisirs s'écrase avec un bruit mou dans la poubelle de la futilité...

L'image photographique (avant d'être cinématographique) a suscité les critiques depuis sa naissance. Baudelaire, dont on célébrera le bicentenaire de la naissance en 2021, la méprisa tout en s'en servant à son avantage. Seules les "insensés" croient que "l'art, c'est la photographie" sous prétexte que celle-ci "nous donne toutes les garanties désirables d'exactitude", persiflait-il dans son pamphlet de 1859 "Le public moderne et la photographie".

Le reproche du poète se situait aux antipodes de celui de Melgar. A trop bien représenter la réalité, la photographie se confine à "son véritable devoir", qui devrait être - martèle Baudelaire - de servir les sciences et les arts, mais en "très humble servante, comme l'imprimerie et la sténographie, qui n'ont ni créé ni suppléé la littérature". 

Baudelaire avait raison et tort à la fois: l'appareil photo, la caméra ne sont que des outils au même titre que le crayon, la gouge, le pinceau ou le violon. Un tempérament créatif en tirera quelque chose qui rencontre notre sensibilité tandis que d'autres ne produiront que banalités et répétitions.

Le constat de Melgar est plus troublant: même les images originales, bien faites, vraies, ont fini par lasser nos regards blasés. Les siennes n'ont pas fait avancer le monde comme il l'espérait, les vols spéciaux pour requérants d'asile déboutés que dénonçait un de ses films se poursuivent comme avant. Sa démarche renfermait un piège difficile à éviter: la volonté (frustrée au final) d'être un acteur du changement dans un monde de voyeurs - y compris parmi le public sympathisant avec sa cause.

Ce n'est pas un hasard que Melgar annonce son changement de cap en période "d'exil doucereux" comme la décrit joliment Frédéric Vallotton, de brusque ralentissement et remises en question. La culture n'est pas la moins concernée par le rejet d'un consumérisme effréné que suscite l'atmosphère de mobilisation générale (voir l'analyse de Thibaud Croisy, déjà évoquée sur ce blog). Qu'est-ce qui est vraiment indispensable au bon fonctionnement de nos sociétés, comment distinguer l'essentiel du superflu, rémunérer l'un et l'autre en conséquence? Reprendrons-nous nos vieilles habitudes, selon quelles priorités?

 

Certes, le confinement suscite dans l'immédiat un foisonnement d'initiatives. On se (re)met à l'aquarelle, on tient un journal intime en images de ces moments particuliers, on exhume les archives, on investit le web. Beaucoup de gesticulations ressemblent aux appels à l'aide d'un sémaphore - "Hé! J'existe encore!" - et il n'est pas aisé d'y déceler l'émergence d'un langage collectif façonnant le monde de demain. L'image en fera-t-elle partie, et quel sera son rôle? Je ne trouve pas anodin pour ma part que Juliette Vernier, candidate tirée au sort par les grévistes du climat à la récente élection partielle vaudoise, ait récolté 23% des voix au premier tour en février dernier sans que l'on voie un seul portrait d'elle sur les affiches.

Fernand Melgar a peut-être raison: le temps est à l'action sur le terrain, pas à l'esthétisation de la crise. 

Quant à Baudelaire, pour le punir d'avoir dit du mal d'un hobby que je continue de pratiquer avec plaisir malgré tout le mal que lui et d'autres en ont dit, il apparaît ci-dessus presque comme un fantôme, en arrière-plan du portrait d'un certain Thomas Arnauldet retrouvé en 2014 par le marchand d'art Serge Plantureux. Les recherches historiques identifient le poète avec une forte probabilité, mais pas une absolue certitude, ce qui ajoute au charme. Merci à Arnaud Bédat de l'avoir signalé.

De Baudelaire, enfin, comment ne pas citer ce poème du confinement par excellence :

 

Au lecteur

 

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C'est l'Ennui ! - l'oeil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère !