Les drôles de vacances (24)

Dimanche vers 6 heures, roulant seul sur la N1 en direction d'Yverdon pour capter les lumières matinales, j'ai vu un renard debout au bord de l'autoroute. Nos regards se sont croisés, il avait l'air de se demander ce que je faisais là. Je me suis posé la même question.

 

Ce matin au parc Valency, même heure, une bibliothécaire retraitée a entamé la conversation et m'a invité à suivre les spirales de deux écureuils jouant à cache-cache sur un tronc d'arbre.

 

Ca se passe ? Ca se passe. Sauf que nous ne sommes pas là pour faire dans le bucolique, avertit Camille Islert, doctorante en lettres modernes à la Sorbonne-Nouvelle et membre de l'association Les Jaseuses. Plutôt dans le bubonique. J'en cite ici deux extraits, mais la lecture du texte entier mérite le détour, elle est tonique!

 

« Depuis le début de la propagation du virus Covid-19, on voit fleurir des articles, des statuts, des dessins, des discours sur les bienfaits écologiques et humains du confinement. «Un peu de répit pour la planète» par-ci, «l’occasion de développer de nouvelles solidarités» par-là, «tout le monde à égalité devant le virus», sans compter les éternels déplaceurs de débat qui s’écrient en larmoyant «nous sommes le véritable virus de ce monde». Alors, oui, il fait beau et le ciel est clair, mais non, ce virus n’est bon pour rien, ni personne, et il serait temps d’arrêter de vouloir nous remonter le moral à grands coups de projections aussi sensationnelles qu’indécentes. »

 

« (...) Non, le confinement n’est pas avantageux pour la planète, et il est encore moins un message que mère Nature nous envoie. Trois mois sans dégueulasser le monde ne sauvera rien du tout, et il y a de fortes chances, vu l’entêtement lunaire de nos dirigeants, que tout reprenne exactement comme avant à la fin des mesures. C’est déjà ce qu’ils nous disent, quand à l’heure où les trois quarts de la planète se rendent compte que leur travail n’est pas indispensable (oups), on force la moitié de ces trois quarts à continuer de produire. »

 

Camille Islert nous remet les pieds sur terre. Pourquoi pas, les gens comme elle sont utiles quand les esprits s'enflamment. Mais réfléchissons une seconde à son scénario du "rien ne bougera". Et s'il était, précisément, la raison nécessaire et suffisante pour s'imprégner pleinement de l'instant présent, comme le fait une pertinente amie : « Je savoure au quotidien le silence ambiant, le chant des oiseaux, le ciel si pur, sachant que jamais plus on n'aura cette chance-là, cette période de suspension et de silence, dans un état vaguement abruti par tant de temps libéré de toute obligation. »

 

« Jamais plus », c'est moi qui souligne. Réaliser que ce moment est unique, que même en cas de nouvelle pandémie, l'effet perturbant / grisant de la pause brutale ne sera plus le même. S'en laisser pénétrer par chaque pore de notre épiderme, chaque circonvolution du cerveau. On fera les comptes après, les débats sur le redémarrage, ce qui changera ou pas, s'amorceront bien assez vite, ils ont déjà commencé.

 

Propos de privilégié, direz-vous. Absolument. Je fais partie de ces seniors en faveur desquels nous prenons tant de précautions - merci encore ! -, qui n'ont pas de soucis financiers immédiats, habitués déjà à vivre en marge des « actifs », revendiquant une certaine solitude plus qu'ils ne la subissent. Privilégié et même pas culpabilisé. Cette crise entraîne son lot de souffrances inégalement réparties, beaucoup de choses ont été écrites là-dessus, mais cessons par pitié - par décence ! - d'y chercher des comparaisons avec la grippe faucheuse de 1918, ou même d'y voir « le plus grand défi depuis la Deuxième guerre mondiale ».

 

Sur le fond, Camille Islert a-t-elle raison d'être pessimiste en affirmant que la bouffée d'air pur sera de courte durée et qu'il y a de fortes chances pour que tout reprenne exactement comme avant?

 

La vérité est que personne n'en sait rien. Les crises sont des accélérateurs de changement ; encore faut-il que les sous-jacents soient orientés favorablement, écrivait (je crois) l'économiste Milton Friedman. Quelques indices pointent dans ce sens. Le ras-le-bol d'un consumérisme tournant à vide se fait sentir depuis des années. Voir comment notre fascination des téléphones mobiles s'est transformée en détestation des antennes 5G et de la surveillance électronique. Aucun de nos deux fils majeurs ne possède une voiture, ils sont loin d'être seuls dans ce cas. Les réseaux parallèles qui se sont mis en place en deux semaines pour éviter d'avoir à se nourrir auprès du duopole Coop-Migros sont remarquables d'énergie et d'inventivité.

 

A ce propos : les paysans, dont l'utilité publique est aujourd'hui saluée de tous côtés, se trompent quand ils martèlent sur les réseaux sociaux que « les gens se rendent compte que nous sommes indispensables, et non de gros pollueurs ».

 

Indispensables ET pollueurs - pour une part non négligeable d'entre eux. Le débat sur les sols saturés d'engrais, biologiquement morts, celui sur la quantité et qualité des eaux, celui sur le climat ne vont pas s'évaporer quand le virus sera sous contrôle. Au contraire. Les politiciens avisés comme Antonio Hodgers proposent un « Green Deal » où les aides, inévitables, de l’État seront conditionnées à des injonctions fermes pour réduire drastiquement, par exemple, la pollution des avions, et surtout les prix de dumping qui ne prennent pas compte de cette pollution. Et pourquoi pas un « Social Deal » aussi pour rééquilibrer durablement les salaires de celles et ceux qui sont au front, souvent sous-payés ? Comme le dit joliment ce slogan :

Sans doute, résistances et pesanteurs ne manqueront pas. On entend déjà geindre les constructeurs automobiles qui, vu l'effondrement de leurs ventes, veulent différer les objectifs climatiques qui leur ont été fixés. Les joueurs de poker pétrolier, après avoir cru profiter de la crise pour écarter l'un ou l'autre adversaire de la table, ont changé de tactique et se serrent les coudes pour limiter les pertes. La finance et les géants américains de l'informatique voudront profiter de l'occasion – ils le font déjà – pour conforter leur position dominante. Ils ont leurs entrées dans les cénacles du pouvoir, savent à quelles portes frapper.

 

Voilà les « fortes chances » qu'évoque en filigrane Camille Islert. Elles peuvent nous mener vers l'impasse résumée dans la formule du « Guépard » : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Pour nourrir son pessimisme, la chercheuse invoque un autre argument plus politique, à savoir « l’entêtement lunaire de nos dirigeants ». Sans être exclusivement français, il exhale, dans la façon dont il est amené ici, un parfum de patchouli hexagonal. On attend tout du roi Macron et de sa cour en crachant d'avance la déception qu'ils nous infligeront. J'ai toujours été fasciné par ces émissions spéciales précédant les présidentielles où des animateurs salivant de bonheur, goûtant par personnes interposées l'audace qu'ils n'auront jamais, donnent la parole aux "Français(es) d'en bas" pour que chacun(e) puisse présenter SON problème, SON souci. Et les candidats répondent, comme s'ils allaient prendre l'affaire au sérieux. Aucun qui n'ait l'honnêteté de dire: "Si on m'élit, ce sera pour défendre l'intérêt général, pas pour pour résoudre votre cas personnel."

 

Cessez d'attendre, braves gens, agissez ! Le futur n'est pas entre les mains d'une brochette de ministres, mais entre les nôtres. Consommons moins, voyageons plus intelligemment, soyons plus attentifs les uns envers les autres – pas seulement en période de crise – gavons-nous moins de nouvelles anxiogènes et soyons plus curieux. Je sais, c'est plus vite dit que fait, mes bonnes résolutions se heurtent aux mêmes limites que les vôtres, mais ce n'est pas en enfouissant les frustrations dans notre subconscient ou en s'en déchargeant sur d'autres que nous avancerons. C'est en discutant ouvertement de nos peurs et de nos espoirs.

 

Je constate chaque jour comment cette crise souligne les tempéraments nationaux. Les Allemands ont réagi efficacement et assez égoïstement, au début en tout cas. Les Italiens ont donné une leçon de solidarité à l'Europe. Les Grecs dont on dit tant de mal se sont montrés très disciplinés, précisément parce qu'ils n'attendent pas grand-chose de leur système de santé en cas de coup dur. Les Français cultivent l'art de s'épuiser en débats sur tout et rien. Les Anglais, fidèles à leur habitude de ne rien faire comme tout le monde, ont d'abord adopté la stratégie de "l'immunité de groupe" avant de se ranger à la même politique que leurs voisins. On peut le regretter, nous aurions ainsi eu un point de comparaison pour départager les partisans du confinement et ceux qui, comme l'anthropologue genevois Jean-Dominique Michel, pensent que c'était une mauvaise réponse. Les Américains paient chèrement les fissures d'une société qui se disloque depuis des lustres. Leurs journaux "sérieux" enquêtent avec la minutie qu'on leur connaît pour démontrer que Trump savait mais n'a pas agi à temps - oubliant un peu vite qu'eux-mêmes n'ont que très tardivement compris ce qui se passait et se sont bien gardés d'anticiper l'enjeu.

 

Les Suisses, dans cette affaire, s'en sortent plutôt bien jusqu'ici. Pas de fossé entre les autorités et la population, grâce notamment aux nombreux relais qu'offrent le fédéralisme et le tissu associatif. Bien sûr, nous avons aussi notre part de personnes qui souffrent en silence, d'anxieux, de râleurs, mais ce qui compte au final est la réponse globale de la société. Elle a été, jusqu'ici, cohérente et assez sereine. Le débat sur l'après-urgence s'annonce plus compliqué, l'unanimisme boy-scout qui domine actuellement va disparaître.  A suivre ces tous prochains jours.