Les drôles de vacances (29)

On l'attendait, "Le Temps" l'a fait. Il a publié hier un article intitulé "le cri de détresse des soldats mobilisés". Détresse face à l'ampleur des souffrances humaines qu'ils affrontent, à l'ampleur insurmontable de leur tâche?

Pas du tout: ils s'ennuient. Le nombre de véritables engagés est très inférieur aux effectifs mobilisés, admettait hier en conférence de presse le haut gradé qui coordonne la - très coûteuse - opération. Un certain nombre de militaires remplissent les fonctions de civils mieux formés qu'eux, beaucoup n'ont pas grand chose à faire et se sentent inutiles, voire "utilisés pour faire la propagande de l’armée", dit l'un d'entre eux. Mais pour les chefs, quel pied! Un exercice de protection civile en temps réel à l'échelle nationale, le rêve.

Face à un  virus dont on ne sait encore pas grand chose, à commencer par son origine, mieux valait se montrer trop prudent que pas assez. C'est ainsi qu'à mi-mars, le Conseil fédéral a pris un train de mesures extrêmes pour en freiner la propagation. La plupart des pays ayant fait de même, il est difficile de savoir si elles étaient toutes pertinentes. Des indices nous montrent que certains Etats comparables au nôtre - l'Allemagne - s'en sortent mieux que nous en nombre de cas détectés et de décès, mais le manque de recul et de curiosité des médias fait que nous ne savons pas vraiment pourquoi. 

Contrairement à d'autres, le gouvernement suisse n'a pas décrété un confinement strict, encore que les conseils distillés à longueur de journée reviennent à peu près au même.

 

Or il faut rappeler - marteler! - que ces mesures constituent UNE ATTEINTE HISTORIQUE SANS PRECEDENT AUX LIBERTES FONDAMENTALES: liberté de se mouvoir, de rencontrer qui on désire, liberté entrepreneuriale et du commerce. Les aides accordées pour faire passer la pilule n'y changent rien. Jamais depuis que ce pays existe, jamais dans l'histoire de l'humanité nous n'avons vécu une telle constriction des libertés - que le beau temps persistant et l'atmosphère générale de vacances forcées auraient tendance à nous faire oublier...

C'était cela ou devenir co-responsable de la mort de milliers, voire de dizaines de milliers de personnes, nous disait-on. L'argument était imparable: qui n'obéissait pas contribuait à saturer les hôpitaux et devenait un traître à la Patrie. A sa famille. A ses voisins. Nous avons obéi. Tant mieux peut-être, nous n'avons pas le recul pour en juger.

 

Aujourd'hui en revanche, après une salve de titres plus alarmistes les uns que les autres, nous savons que la saturation hospitalière n'a jamais été atteinte, et de loin dans beaucoup de cantons. Le nombre de personnes atteintes du Covid-19 aux soins intensifs a diminué d'un tiers, des structures de détection et de tri ferment (alors qu'il faudrait, peut-être, multiplier les tests pour répondre à cette question basique: quelle part de la population a été atteinte par le virus?)

Grâce à une minutieuse enquête de la NZZ, nous avons aussi appris que les mêmes personnes qui nous ordonnaient de nous cloîtrer, le chef de l'OFSP Daniel Koch en tête, minimisaient les risques du virus trois semaines auparavant, tandis que d'autres spécialistes comme Christian Althaus ou Marcel Salathé tiraient la sonnette d'alarme.

 

Sur le papier, la Suisse était parfaitement préparée. Sur le papier seulement. Elle s'est révélée aussi mal dotée que ses voisins en masques, gel désinfectant, tests, tenues de protection quand le danger s'est précisé. Des erreurs ont été commises, qui ont empêché une détection et une lutte précoces.

On aimerait penser qu'elles ont été corrigées, ça aiderait à y voir clair sur les risques d'une "deuxième vague". Mais à écouter les responsables fédéraux en conférence de presse, on réalise qu'eux-mêmes n'en savent pas grand chose et paraissent peu pressés de se donner de meilleurs outils de pilotage.

 

Comme on pouvait s'y attendre, le plan de sortie de crise du Conseil fédéral est un tissu de contradictions. Il est permis de se rendre chez un tatoueur dès le 27 avril, mais pas d'aller dans une librairie. Que dire aux seniors qui n'ont pas vus leurs familles depuis six semaines? Tout baigne dans le flou, les médias continuent d'être la voix de son maître, les voix critiques s'autocensurent (à part Jacques Pilet), probablement par crainte du "syndrome Boris": le premier ministre britannique qui défendait "l'immunité de groupe" face au virus n'a pas eu l'air malin quand il l'a lui-même attrapé. S'y ajoute l'ostracisme social: aux yeux de tout ce que les réseaux sociaux comptent de gauche bon chic bon genre, celui ou celle qui se prononce pour une reprise rapide de l'activité passe pour un suppôt du Capital. L'Etat-Papa veille sur nous, restons confinés et aimons-nous les uns les autres...

 

Pour l'instant, la patience, le bon sens et la prudence dominent. Mais n'en doutons pas, la pression pour un retour à la normale va augmenter très rapidement. Les Romands n'aiment pas qu'on le leur rappelle, mais les grandes décisions politiques de ce pays se font Outre-Sarine, où le ton est très différent (et l'impact du virus moindre). "Es reicht jetzt mit dem Lockdown" ("Ca suffit avec le confinement"), écrivait dimanche Arthur Rutishauser, rédacteur-en-chef de la SonntagsZeitung. La veille, la libérale NZZ titrait: "Nous ne vaincrons pas l'épidémie avec le socialisme. Après la crise du coronavirus, il ne faut pas davantage d'Etat, mais moins".

 

Ayant été un des premiers à souligner que l'épidémie renforçait triplement le rôle de l'Etat, je suis à l'aise pour ajouter qu'il ne faut pas en attendre trop. Sur le plan philosophique tout d'abord, la maîtrise d'événements exceptionnels comme celui que nous traversons repose d'abord sur la RESPONSABILITE INDIVIDUELLE de chacun. Limiter ses sorties inutiles, se laver les mains et garder ses distances, rendre service au voisin et s'occuper davantage de ses parents, etc.: ces mesures sont les plus efficaces et les moins coûteuses.

Sur le plan macro-économique, je ne suis pas expert pour juger de l'impact qu'auront les milliers de milliards injectés par les gouvernements et les banques centrales. Les expériences passées incitent à la méfiance: ce genre d'opérations profitent d'abord à ceux qui maîtrisent les arcanes de la finance, c'est-à-dire les banques, renforcent les forts face au faibles comme on l'a vu après la crise financière de 2008. Ce genre de scénario ne devrait pas trop réjouir la gauche. Le Parti socialiste (voir sa stratégie à trois piliers) demande un "plan d'investissement et de relance", des "mesures de stimulation", sans préciser lesquelles sur ce document. 

Là aussi, comme pour le revenu de base inconditionnel, je me méfie des fausses bonnes idées. L'Etat doit encourager l'initiative privée, en particulier après un choc économique. Dans ce sens, la simplification administrative des aides publiques fédérales et cantonales accordées depuis le début de cette crise est exemplaire (d'ailleurs citée comme telle en Italie). Il a aussi un rôle d'arbitre à jouer dans le partage des sacrifices. Vaud l'a fait en mettant à la même table propriétaires immobiliers et locataires, les premiers accordant 50% de réduction sur deux mois de loyer, l'Etat versant 25% en plus pour qu'au final, la facture des seconds se trouve allégée des trois quarts pendant cette période critique.

 

La question du versement de dividendes, celle des aides accordées à des sociétés ayant leur siège dans les paradis fiscaux relèvent du même arbitrage. Ainsi que les conditions apportées à certains soutiens, au secteur aérien ou automobile par exemple. J'approuve totalement, pour ma part, l'attitude intransigeante de la conseillère aux Etats Lisa Mazzone concernant les compagnies aériennes. Certaines courbettes des élus plus sensibles au poids économique des lobbies qu'à l'intérêt général doivent être férocement dénoncées et combattues.

Dans ces fonctions d'arbitrage et d'encadrement via des incitations (fiscales notamment), un Etat fort est souhaitable. Mais l'Etat-arrosoir n'a jamais été une garantie de dynamisme économique. Et la crise actuelle ne nous empêchera pas de réfléchir à certains dysfonctionnements. Ainsi, il paraît d'extrême mauvais goût quand crépitent les applaudissements aux balcons sur le coup des 21 heures de défendre des mesures d'économie pour les hôpitaux. Or certaines sont objectivement nécessaires, précisément pour conserver et développer leur capacité de réaction en cas d'imprévus.

Quand les craintes et les émotions se seront atténuées, nous nous remettrons à réfléchir.

 

Nous réaliserons alors que malgré quelques bons côtés dans lesquels certains veulent voir la préfiguration d'une société idéale, les semaines que nous traversons anticipent en réalité un monde malsain parce qu'il endort l'esprit critique, favorise les dérives autoritaires en nous habituant - au motif hautement honorable de la santé publique -  à un flicage généralisé. La NZZ raconte l'histoire hallucinante de Milo Hsieh, un étudiant taïwanais rentré d'Europe en mars  et, pour cette raison, placé en quarantaine et surveillé chez lui via son téléphone portable. La batterie de ce dernier s'étant vidée, le téléphone est resté inactif pendant 45 minutes un dimanche matin. Trois petits quarts d'heure. Pendant ce temps, Milo Hsieh a reçu quatre appels de la police et, à peine avait-il rebranché son appareil que des hommes en uniforme se présentaient à son domicile.

Est-ce ce monde dont nous voulons? Un monde de moutons sains, fussent-ils écologiquement irréprochables? Un monde où les médias ronronnent au service de l'Autorité? Un monde où les vieux sont infantilisés, réduits à l'état de légumes pour qu'ils puissent durer un peu plus longtemps en faisant tourner l'industrie pharmaceutique?

Moi pas.