Les drôles de vacances (3)

Prilly, rue de la Confrérie, 16 mars 2020

« Prends bien soin de toi, hein! »

« Il va falloir être solidaire, prendre soin de soi et des autres. »

 

Deux textos, même message. Depuis aujourd'hui, une partie de la Suisse - de l'Europe, du monde ! - entame des vacances forcées à domicile. Claude Defago, ancien collègue et fan de ski de randonnée, annonce qu'il range ses skis car il ne veut pas prendre le risque d'encombrer inutilement les hôpitaux en cas d'accident. Ses amis le félicitent.

 

Nous voilà tous aux petits soins pour nous-mêmes, nos proches, le personnel hospitalier à ménager. C'est admirable, bien sûr, rien à redire à cet élan de civisme. Alors pourquoi l'expression provoque-t-elle chez moi une sorte de malaise ? Peut-être parce que, pour l'essentiel, nous ne sommes pas malades, juste prudents et obéissants. Celui qui brise la règle n'est pas un rebelle mais un traître à la collectivité, pas très bon pour son image, ça. Le presque septuagénaire que je suis sortant faire ses courses à la Coop devient suspect, même une balade dans la nature en respectant la « distance sociale », comme on dit depuis une semaine, suscite une sourde désapprobation. Calmez-vous, les hyperactifs, ou dépensez-vous sur les réseaux sociaux.

 

Les initiatives pleuvent : liste des musées qui montrent leurs collections en ligne, 700 classiques du cinéma à télécharger gratuitement... Canal Plus, Mediapart et le site Bon Pour La Tête offrent tout ou partie de leur contenu en libre accès. La RTS invite le public à filmer son quotidien « confiné » et à envoyer les vidéos faites avec le téléphone mobile pour constituer une grande fresque de cet état d'exception. Qui connaît un bon programme de scrabble se jouant à plusieurs sur ordinateur ? L'application "Vevey solidaire" mettant en contact ceux qui ont besoin d'aide et ceux qui en offrent fait des émules.

Une des idées les plus originales date de... 2013 et émane de Céline Grandjean, une des directrices de choeur de la Fête des Vignerons. Pour son travail de master, elle avait mis sur pied un choeur virtuel qu'on voit et entend chanter du Brahms ci-dessous. Techniquement, je ne sais pas très bien comment ça marche, mais cette version en ligne des Italiens chantant sur leur balcon me plait. 

J'aimerais avoir une idée photographique originale à la hauteur du défi posé : raconter ce que vivent les gens… que je n'ai plus le droit d'approcher. "Aller en-dessous de la surface", dit Pierre-Antoine Grisoni du collectif Strates, que l'idée démange aussi. L'appareil photo n'est peut-être pas l'outil pour cela, trop obsolète. Idem pour ce journal que je tiens surtout pour dérouiller une pratique d'écriture au fond bien inutile. Obsolète je suis. Prends soin de toi.

 

L'avenir se dessine d'une autre manière, en ce moment, par d'autres outils. Le quotidien Le Temps de ce jour est une première : il a été entièrement réalisé en télétravail. Hier, la rédaction était vide. La technologie actuelle permet de téléphoner, skyper, consulter les archives et les documents officiels depuis son domicile, y rédiger son article, le mettre en pages et l'envoyer à l'imprimerie. Les séances de rédaction, ces interminables séances de rédaction où la majorité des participants luttaient contre l'ennui en baissant la tête, sont remplacées par une visioconférence et des échanges de courriels.

 

Pourquoi cette performance ne m'enthousiasme-t-elle pas ? Parce qu'il y manque le verre que l'on partageait jadis au marbre ou autour de la rotative, plus récemment les pizzas que l'on découpait entre deux ordinateurs quand l'actualité mobilisait tout le monde, les coups de gueule d'un chef, les conversations de couloirs, d'un bureau à l'autre, la vie quoi.

 

Le Temps est devenu ennuyeux, soutient les causes qu'il faut accrocher à sa boutonnière, les médias se sont standardisés. Enlevez l'actualité du coronavirus, que l'on pourrait copier-coller d'un titre à l'autre, il ne reste pas grand-chose. Chacun chez soi. J'assume le regret d'une époque où l'on exprimait des avis forts et, plus souvent qu'aujourd'hui, divergents.

 

Le virus et son côté « tirons tous à la même corde ! » nous emmène un peu vers une société de cocooning, vertueuse par nécessité, dotée d'une sorte de revenu minimum garanti en échange d'un fort contrôle social. Un monde où les frontières nationales et le noyau familial reviennent en force, pourquoi pas mais souvenons-nous qu'il n'avait pas que des avantages. D'accord avec Jacques Pilet quand il souligne le risque consistant à "souhaiter le basculement du capitalisme forcené à la société idéalisée de nos ancêtres. Ce que le sociologue polono-britannique Zygmunt Bauman appelait, en 2016 déjà, le passage de l’utopie à la rétropie."

Agacement aussi face aux appels boy-scout à "profiter" de cette crise pour "refonder" les rapports sociaux. Rien en sera plus comme avant? Voire. Me revient le souvenir du 11 septembre 2001 et des débats enflammés qu'avaient suscités les attentats terroristes. Dans notre rédaction, nous avions établi et publié une liste de ce qui ne serait "plus comme avant". Comme Madame Soleil, nous étions assez largement à côté de la plaque.

En attendant les grands bouleversements, les problèmes urgents. Lundi soir sur le plateau de la Télé, l'entrepreneur Toto Morand avait presque les larmes aux yeux. Il a perdu 70 % de son chiffres d'affaires de mars, 100 % de celui d'avril, doit verser dans quelques jours les salaires de ses employés et ne sait pas quelle aide – si aide il y a, à part le chômage partiel – il va recevoir. Son propriétaire Mobimo lui a fait sèchement savoir qu'il n'était pas question de réduire le loyer de ses magasins de chaussures, les locataires n'ayant qu'à faire des réserves pour les circonstances exceptionnelles. A Martigny, Léonard Gianadda s'est montré plus grand seigneur en prenant l'initiative de baisser le loyer des appartements qu'il possède pendant cette période.

 

Si le pays est en état de mobilisation pour la crise sanitaire, il nage dans le flou pour la crise économique qui s'annonce. Lundi, le chef du Département fédéral de l'Economie Guy Parmelin n'avait pas jugé utile de se présenter devant les médias avec son collègue de l'Intérieur Alain Berset, a relevé Toto Morand. Pour les détails, on verra plus tard. Des détails dont dépend la survie de milliers de PME, de petits commerces. A côté de Toto se trouvait sur la plateau de la Télé le représentant de Migros-Vaud. Il a parlé de solidarité, rappelé que le grand M doit lui aussi fermer des magasins non vitaux. Avec ses clichés de jeune cadre et son menton de gladiateur, il peinait à convaincre. Il a surtout admis que tout le monde, lui le premier, a été surpris par l'ampleur de la ruée sur les pâtes, le riz, le PQ et tout le reste dans les supermarchés. Première leçon à retenir de cette crise : la connerie et l'égoïsme ont de beaux jours devant eux.

 

Je sens en les écrivant l'amertume de ces lignes, je ferais mieux de m'arrêter ici. Un mot encore, celui d'une amie reçu hier : « C'est étrange de penser que nous faisons suffoquer la planète et que maintenant nous suffoquons avec ce virus ». Juste retour des choses, pourrait-on ironiser. Ceux qui croient à l'Enfer et au Paradis y verront une forme de châtiment divin pour nos péchés. Leur avatar contemporain, « collapsologues » de tout poil, y espèreront la concrétisation d'un de leur vœux les plus chers : que le "système" pourri s'effondre. Les nostalgiques du Grand Soir, n'ayant jamais eu la force de le réaliser par leurs seules forces, se raccrochent toujours aux appuis extérieurs : une crise financière ou, pourquoi pas, un virus. Aux Etats-Unis, certains veulent se convaincre qu'il emportera Donald Trump, qui a voulu mettre la main sur un vaccin développé en Allemagne, mais dont l'usage serait réservé aux seuls Américains. Trump est une ignominie ambulante, d'accord, mais que proposent les démocrates en face ? Eux aussi misent sur leur Grand Soir.

 

Ni enfer, ni paradis, l'univers tourne et tournera aussi sans nous si, pour cause de virus ou d'excès consuméristes, nous disparaissons de la surface de la planète. Les églises, bistrots et autres lieux de réunion étant fermés, nous voici face à nos divers écrans pour y réfléchir chacun dans notre coin. En prenant soin de nous et des autres.