Les drôles de vacances (34)

Bien sûr, il y a encore mille choses à dire, maints débats en suspens...

Mais je vais arrêter là ces billets sur les "drôles de vacances" - le blog, lui continue.

Car elles touchent à leur fin. Je m'en suis convaincu hier en fin d'après-midi dans un parc Valency à l'atmosphère très... vacancière. Entre deux jours de pluie, une bonne centaine de personnes s'y prélassaient au soleil, par petits groupes. Des jeunes femmes en justaucorps montaient et descendaient vingt fois la même rampe d'escaliers, d'autres faisaient du jogging, des mamans surveillaient leurs bambins.

La plupart avaient sans doute lu ou entendu les nouvelles du jour: comme d'autres pays, la Suisse prépare prudemment la réouverture de tous les magasins, restaurants, musées, piscines, écoles... Le 11 mai: c'est demain ou presque; le 8 juin, après-demain.

 

Nous continuerons de faire attention, mais il n'est plus question d'enfermer tous les vieux comme "groupe à risques"; les stocks de masques, désinfectant et autres tests ainsi que l'expérience acquise - on l'espère, du moins - permettent d'envisager avec un certain calme les éventuels rebonds de la pandémie Covid-19.

Certains craignent une "normalisation" trop hâtive. D'autres dénoncent une surréaction au virus qui a créé un problème (économique) pire que le mal (sanitaire)? Ainsi Elon Musk, le bouillant patron de Tesla devenu, à l'instar de Trump, un as de la désinformation sur la pandémie. Plus proche et plus modéré dans ses critiques, Jacques Pilet passe néanmoins au lance-flammes le directeur de l'Office fédéral de la santé publique Daniel Koch, coupable selon lui d'incompétence, d'impréparation, de mensonges et surtout d'avoir inutilement affolé la population (lire aussi la réponse de Marc Detrey, co-équipier du voilier "Chamade" avec Sylvie Cohen).

 

Cette discussion va durer des mois. Qui de la Suède ou des Etats-Unis a le mieux réagi? Réponse dans deux ans. Mon avis est plus nuancé que ceux exprimés ci-dessus. La tête de croque-mort de monsieur Koch ne m'a jamais effrayé; au contraire, je l'ai trouvée plutôt rassurante. A aucun moment je ne me suis senti "contaminé" par un discours alarmiste, si ce n'est par certains tics des médias contre lesquels j'ai la chance d'être immunisé.

 

Le gouvernement suisse a résisté à la tentation d'un confinement strict, à un flicage trop envahissant. Quand on voit les dérives autoritaires d'autres pays, tous ceux qui pataugent dans l'exercice planétaire d'équilibrisme entre intérêts sanitaire, économiques et de respect de la sphère privée, la Suisse ne s'en sort pas si mal jusqu'ici.

Mon avis est sans doute anecdotique, le voici quand même: je suis fier de la population que je vois autour de moi. Disciplinée mais pas paniquée. Les gens avec qui je parle se montrent dans l'ensemble sereins et mesurés. Paisibles. Leur confiance en l'avenir n'est pas ébranlée.

Fier mais pas naïf. Cette impression d'ensemble cache des souffrances individuelles, des situations difficiles. Un tiers de la population active se trouve en ce moment au chômage technique. Même si la grande majorité retrouvera son travail, il y aura des dégâts. Les aides promises et parfois annoncées à grand renfort d'auto-publicité politique cachent des clauses susceptibles de les vider de leur substance. Ainsi les remises de loyer aux commerçants... qui doivent être agrées par la régie. Ou les indemnités de chômage partiel dont le remboursement traîne.

 

Il y a aussi les angoissés à qui les réseaux sociaux ne suffisent pas, qui remplissent les consultations psychiatriques ou se défoulent sur leur conjoint(e).

Et il y aura des déçus, ceux qui attendaient de l'électrochoc un monde différent et constatent déjà que ce ne sera pas le cas - en tout cas pas dans l'immédiat.

 

L'aide accordée à la compagnie aérienne Swiss est emblématique à cet égard. Seules les garanties financières et les incertitudes concernant les négociations entre la maison-mère Lufthansa et le gouvernement allemand ont conditionné l'octroi du crédit fédéral. Les contreparties en matière d'atteintes au climat? Elles n'apparaissent à aucun moment dans les considérations du Conseil fédéral. Interpellée à ce sujet, la présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga a répondu que de tels engagements existent déjà. Si elle se regarde honnêtement dans un miroir, elle sait que c'est du pipeau, que la taxation des compagnies aériennes est une profonde injustice héritée de l'époque où on les considérait comme vitales pour le prestige national.

 

Entre l'urgence du redémarrage et l'urgence climatique, le gouvernement a déjà fait son choix. On verra si le Parlement corrige le tir. Le combat contre le virus était celui de tous contre un ennemi minuscule et vicieux, ceux qui nous attendent nous renvoient à des rapports de force plus classiques.

* * *

J'ai essayé d'émailler les réflexions de ces 45 jours de quelques poèmes et histoires, pour garder la distance. En voici une que j'aime bien, signée Joëlle Kuntz dans "Le Temps". Elle parle d'Edward Hopper, "peintre de la solitude" dont les tableaux ont été abondamment montrés et détournés pendant cette période.

Saviez-vous que Hopper avait une épouse, Josephine née Nivison, elle-même aquarelliste? Marié en 1924, le couple installé "dans un petit studio sans toilettes ni frigo sur Washington Square" s'est aussitôt querellé. Jalousie, frustration des deux côtés, leur vie commune a été un enfer. Lui est devenu célèbre, elle pas. Elle s'est inclinée, devenant son modèle, la gestionnaire du succès. "C'est un monstre", disait-elle de Edward, ajoutant: "mais comment vivre sans lui?"

Hopper fut sans doute un grand artiste. C'était aussi un homme, avec ses faiblesses. 

Hier soir, avant le retour des nuages, je suis sorti sur le balcon. Vénus brillait d'un éclat inhabituel. J'ai fouillé dans un tiroir, retrouvé de vieilles jumelles. Dans le tremblement des lentilles grossissantes, j'ai, pour la première fois, vu non seulement un point lumineux, mais une petite sphère. 

Cela m'a fait penser à cette très belle chanson de Bashung qui clôt le film "Comme un avion", de Denis Popalydès: