Les drôles de vacances (35)

Attrapé!

J'avais annoncé dans le billet précédent la fin de ce journal de pandémie, sur une image de vie au parc Valency. Mais un article de Sarah Elisabeth Lewis dans le New York Times interpelle le photographe que je suis avec cette phrase: "Visualiser les choses est un outil puissant pour nous aider à saisir la gravité de la situation tandis que nous luttons pour freiner la progression du virus. Or les visuels dont nous aurions le plus besoin dans ces circonstances nous font défaut."

Ce qui manque, ce sont les images de mort. La grande absente est la mort tout court, plus que jamais escamotée à nos yeux pour raisons d'hygiène.

Dans un précédent texte présentant plusieurs approches photographiques liées au Covid-19, je constatais à mi-mars que "documenter photographiquement le crise du coronavirus est un défi que je n'ai, à ce jour, pas su, ou pas voulu relever". Cela reste vrai aujourd'hui. D'autres l'ont fait. Parmi les professionnels se distingue le travail du Genevois Christian Lutz, dont les images offrent le "plus" qui dénote un regard original. Je pense en particulier à celle ci-dessous, qui résume les lentes heures du confinement sans recourir aux symboles (masques, etc.) beaucoup vus ailleurs. Cette cage d'escalier pourrait celle de notre immeuble, ce moustachu en short jaune notre voisin, sa moue songeuse la nôtre. La banalité même du décor avec sa barrière en alu, la porte ouverte sur l'appartement racontent l'universalité des préoccupations. Chapeau. Vous pouvez écouter une interview de Christian Lutz sur Léman Bleu.

© Christian Lutz, "Home Town"

D'autres, comme le photographe canadien Laroque, tiennent un journal intime visuellement intéressant du temps suspendu (merci Peter Köppel de me l'avoir signalé).

Mais quelles images retiendrons-nous de cet événement planétaire, le premier de ce genre? Quand on tape "Covid-19" sur Google, voici ce qu'on obtient:

Des graphiques, des représentations du virus, des affiches et des cartes. Mais rien qui parle à nos émotions. Christian Lutz le dit dans son interview: le fait de vivre sur un axe routier où circulent les ambulances, d'entendre leurs sirènes anxiogènes a été un des déclencheurs de son projet. D'une manière générale, on s'identifie à une situation de crise à partir du moment où on connaît une victime, quand on s'imagine soi-même ou un proche en victime. 

Là encore, le virus nous joue des tours. Si j'affine ma recherche Google en tapant les mots-clés "virus hôpital ventilateur patient", voilà le genre d'images que j'obtiens:

Encore celle-ci nous montre-t-elle un bout de peau du patient, ce qui n'est souvent le cas. Le tragique d'une mort par coronavirus, relève une amie, réside dans cette ultime vision: "un masque, une charlotte, des gants, un fantôme bleuté dans lequel il doit être difficile de reconnaître un frère humain". Telle est précisément celle qu'a eue Serge Michel, directeur de Heidi-news, de son père Jean-Paul, mort du Covid-19. Une journaliste de Heidi.news pas particulièrement sensible avoue avoir pleuré en passant vingt-quatre heures aux urgences du CHUV. D'anciens baroudeurs ayant couvert les conflits de la planète ont été plus secoués par les "scènes de guerre" vécues dans un hôpital du Bronx ou de Queens que par les obus du Liban ou du Kosovo. Leurs récits sont souvent forts, mais les images qui les accompagnent frustrantes. Entre les habits de protection, les draps et les tubes, on ne distingue pratiquement aucun visage. Les seuls regards sont ceux des infirmiers et infirmières émergeant des masques.

La première image de mort due au Covid-19 est, dans mon souvenir, celle d'un homme allongé sur un trottoir en Chine. La légende ne permettait d'ailleurs pas de connaître la cause de son décès, cela aurait tout aussi bien pu être une image-prétexte, voire falsifiée. La Chine, on le sait, est le pays de la dissimulation.

Si une photographie résume l'ampleur de la pandémie, la rapidité avec laquelle elle nous a surpris, la souffrance humaine qu'elle inflige au coeur de notre modernité apparemment invincible, c'est celle ci-dessous, prise par un drone au-dessus de Hart Island à New York. Cet ancien pénitencier et île-charnier où finissent depuis plus d'un siècle les corps non réclamés par leur famille a accueilli en quelques semaines plusieurs centaines de cercueils contenant - on le suppose - des victimes du virus. On le suppose, car les autorités restent très discrètes (ou débordées) sur le sujet. Il est par ailleurs interdit de photographier sur Hart Island, le drone qui a fait ces images a été saisi.

Malgré son côté graphique a priori peu émotionnel - des hommes minuscules, en blanc et en noir, des cercueils alignés comme des boîtes d'allumettes - l'image ci-dessus nous touche pour une raison évidente. Si le grand saut dans l'inconnu de la mort nous turlupine tous peu ou prou, cette  photographie rappelle qu'il n'y a rien de plus sordidement triste que de passer l'arme à gauche dans la solitude et l'anonymat - ou, dans l'autre sens, de ne pouvoir prendre congé d'un défunt comme nous l'aurions souhaité. Or c'est précisément ce que la pandémie Covid-19 a imposé: des obsèques à huis clos, un "deuil confisqué", comme l'écrit "Le Pélerin". Voir aussi le reportage de Lucas Bariolet pour "Le Monde".

Ce n'est pas un des moindres paradoxes suscités par la pandémie dans nos sociétés qui n'osent plus regarder la mort en face, la camouflent de toutes les manières. Tout d'un coup, nous nous révoltons contre l'idée de voir un proche se faire happer par la quincaillerie des soins intensifs, puis s'évaporer dans un nuage de désinfectant lors d'une cérémonie funéraire à la sauvette. Nous réalisons à quel point il est important de pouvoir "prendre congé" dans de bonnes conditions, d'en avoir le temps.

Aux débuts de la photographie, on tirait le portrait des morts; parfois on les mettait en scène au milieu des vivants. La Lausannoise Virginie Rebetez tente de remettre cette pratique au goût du jour. Je serais étonné qu'elle rencontre un grand succès, le monde a trop changé. En revanche, il continue d'avoir besoin de stimulants visuels pour compatir à la souffrance d'autrui. Et le virus, lui-même invisible, nous en prive comme il nous prive d'une séparation décente avec celles et ceux qu'il tue.

Donald Trump n'est pas réputé pour être un as de la compassion. Avec l'instinct qui le caractérise, c'est pourtant un de ceux qui a le mieux résumé, en mars, comment on pouvait passer en très peu de temps de l'indifférence défiante à la préoccupation. Un de ses amis était tombé malade. Surtout, il a vu les camions frigorifiques, dans "son" quartier de Queens. "Ils n'arrivent plus à faire face à l'afflux de corps. Il y en a trop", a-t-il dit. C'est à ce moment que les Etats-Unis ont rejoint le camp du confinement.

Comme l'image de Hart Island, les photographies de camions blancs impeccablement alignés frappent par leur froideur même (sans jeu de mots), par ce qu'elles cachent et suggèrent en même temps: des empilements de cadavres en sacs - sur des étagères, on l'espère - en attendant qu'une place se soit libérée dans un cimetière ou un four crématoire. Tout cela dans le respect de l'hygiène - on l'espère aussi, mais on vient de voir que ce n'est pas toujours le cas quand des habitants du Bronx alertés par une odeur de décomposition ont amené à la découverte de douzaines de corps entassés dans deux camions non réfrigérés. L'entrepreneur de pompes funèbres officiant à cet endroit n'arrivait plus à faire face.

C'est à un de ses collègues du Queens, Leo F. Kearns, que le New York Times consacre un reportage que je considère personnellement comme un candidat au Pulitzer à propos de la pandémie Covid-19. Le texte est en anglais, assez long. On y apprend que Leo Kearns, 50 ans, quatrième génération de sa famille à opérer l'entreprise de pompes funèbres depuis 1900, ne dort quasiment plus, a perdu dix kilos en quelques semaines. Il y a quelques jours, épuisé, il a glissé dans un des camions-frigos, sa tête a heurté un montant, il est tombé, s'est évanoui, a repris ses esprits peu après au milieu des cadavres. Sa famille l'a alors forcé à prendre du repos.

Personne n'applaudit les entrepreneurs de pompes funèbres sur le coup des 21 heures.

Ni les opérateurs de fours crématoires qui tournent 24 heures sur 24 dans certains quartiers de New York et, parfois, rendent l'âme eux aussi. Leo Kearns parcourt parfois près de 200 km pour enterrer un "client", mène aussi une autre course avec les hôpitaux et les administrations pour récupérer des défunts dont il arrive qu'on les enregistre mal dans le stress général. Il a ainsi rattrapé l'un d'entre eux juste avant qu'on l'enterre... à Hart Island, justement.

Sordide? C'est pourtant en me représentant Leo Kearns évanoui dans son camion-frigo au milieu des cadavres - ce qu'aucun metteur en scène de séries "gore", pourtant prisées aux Etats-Unis, n'aurait imaginé - que je parviens à prendre la mesure des conséquences ultimes d'une crise que j'aurais plutôt tendance à traiter avec placidité.

On ne représente pas assez la mort et les morts, j'en suis convaincu. Nous avons adopté face à elle des attitudes de bégueules que nous justifions par le respect des morts et de la sphère privée.

 

Respect des morts: les traitons-nous si bien dans la vie "courante" - c'est le cas de le dire - que nous menons? Respect de la vie privée: qu'elle soit violée quotidiennement par les géants d'internet ne nous dérange pas, mais l'image de notre déchéance physique dégoûte. Le problème me semble se situer davantage à ce niveau que du côté de l'éthique.