Les drôles de vacances (37)

Marché de Lausanne, 23 mai 2020 (photo faite avec un téléphone portable). Après une timide réouverture qui se limitait à quelques stands dispersés ici et là, où les files d'attente à la distance réglementaire ne donnaient que l'envie de rentrer chez soi, la Municipalité de Lausanne a eu la bonne idée de fermer la Rue Centrale à la circulation, permettant ainsi à tous les marchands d'alimentaire de trouver leur place au soleil. 

Pour la première fois depuis plus de deux mois, nous avons pu ainsi goûter un certain retour à la normalité - je veux dire: celle de la vie. Nous pouvions acheter nos légumes et fromages sans se croire à Berlin-Est au temps de la RDA, retrouver des amis simplement en déambulant dans les rues. Marc Agron Ukaj m'a offert le café dans sa librairie-galerie de l'Univers. Adorable, il est même allé chez son concurrent Payot m'acheter "Les Braises" de Sandor Marai, un de ses auteurs-fétiches. J'ai oublié de lui parler d'Ota Pavel, écrivain tchèque dont je viens de terminer le formidable "Comment j'ai rencontré les poissons", récit autobiographique tout en tendresse et subtile communion avec la nature que ce dépressif, interné après avoir mis le feu à une ferme, écrivit pour faire remonter à la surface, comme les anguilles dorées de son enfance, les raisons que l'on a de vivre. 

 

Je ne serai jamais écrivain. Il me manque les mots, et les souvenirs de cette puissance-là. Mais j'irai me balader le long du fleuve Berounka, c'est sûr.  

Et avant cela, je reverrai dans le cône des projecteurs les "goutelettes dorées des trompettistes" (merci Claude-Inga Barbey pour la chronique ci-dessous parue dans Le Matin Dimanche), les corps emmêlés des danseurs, les amants qui s'embrassent. Car de cela, nous avons besoin autant que de pain et d'eau claire.

Show must go home

 

"L’autre jour je suis allée au centre commercial avec ma petite-fille. En passant le seuil du magasin elle m’a tendu ses petites mains pour que je les désinfecte. Arrivée au rayon des jouets, elle n’a absolument rien touché. Elle a pointé du doigt un truc à bulles de savon et une balle antistress vert fluo. À la caisse, elle s’est placée sagement derrière la ligne de distance. Ensuite on est allées jouer avec ça à la place de jeux. Il y avait du vent et les bulles irisées s’envolaient comme des caresses en direction des promeneurs masqués. Et moi je me disais, s’il y en a une qui éclate, c’est mille particules de salive sur la vieille dame, là, avec le déambulateur. En même temps, Alain Berset n’a jamais évoqué la propagation du virus par bulle de savon, ou bien?

 

Ensuite on s’est assises sur le banc pour prendre le goûter. Elle tenait sa Minipic dans la main gauche et pressait compulsivement sa balle antistress de l’autre. Puis une fille plus grande est arrivée, et elle m’a demandé de déplier un mouchoir en papier sur le banc avant d’y déposer sa balle et sa Minipic. «Tu me désinfectes?» Elles sont allées jouer sur le toboggan, sans s’approcher l’une de l’autre et sans toucher les montants. Tous ces gestes de distanciation paraissaient tellement assimilés, tellement naturels, que je me suis demandée si un jour elle pourrait à nouveau tenir la main de quelqu’un et toucher un objet sans protocole sanitaire préalable.

 

Vers 17 h nous avons repris le chemin de la maison en cueillant toutes sortes de petites fleurs. Elle voulait fabriquer une potion magique, parfumée mais empoisonnée. À chaque brindille arrachée, sans cesser son petit babillage de moineau, elle a tendu ses mains pour que je les dés­infecte. Quand nous sommes arrivées, elle a voulu cuire dans une casserole le mélange de pétales et de mauvaises herbes. J’ai trouvé une petite bouteille de cognac de cuisine que j’ai bue d’un trait (ç’aurait été dommage de perdre), je l’ai rincée, et avec un entonnoir nous avons soigneusement transféré la liqueur empoisonnée.

 

Ensuite, nous avons fabriqué une étiquette minuscule sur laquelle elle a inscrit «poison pour désinfecter» avec une tête de mort dessinée au-dessus. Tout était dit. Comme si ce nectar était à la fois maléfique et salvateur. Elle a glissé la fiole dans sa poche, puis m’a interdit d’entrer au salon parce qu’elle voulait me faire une surprise. Elle m’avait préparé un spectacle. Je me suis installée sur le canapé pour la regarder.

 

Pendant qu’elle s’enroulait dans la couverture du divan pour se déguiser, je me disais que dans sa petite vie post-Covid, elle ne connaîtrait peut-être jamais le spectacle vivant. Elle ne saurait peut-être jamais rien de la grâce des danseurs enlacés, des acteurs qui chuchotent, crient, s’embrassent sans masques chirurgicaux. Rien non plus des gouttelettes dorées des trompettistes qui joueront bientôt isolés dans une zone de 10 m2 bordée de plexiglas, comme des animaux dans une ménagerie. Plus de pianiste virtuose sans gants, devant un chef d’orchestre sans lunettes de protection. Plus de public non plus. Elle ne saurait peut-être jamais rien de la moiteur d’une salle pleine de gens en communion. Ça m’a descendu le moral en flèche.

 

Puis le spectacle a commencé. Elle m’a joué l’histoire d’une princesse écureuil qui est très triste parce qu’elle est invisible, mais qui est sauvée par un renard qui lui donne un philtre magique dans une petite bouteille, et tout le monde la voit de nouveau et l’applaudit. Quand sa maman est arrivée vers 18 h, elle s’est tournée vers moi et m’a dit: «Tiens mamy, comme tu es très très vieille et que je ne peux pas t’embrasser, alors je te donne ma potion. Mais tu la bois pas pour de vrai, hein, parce que c’est du vrai poison. T’as qu’à juste imaginer que tu la bois, c’est facile.»

 

Quand elles sont parties, je me sentais beaucoup mieux. Quoi qu’il arrive, on serait tous sauvés par cette grâce merveilleuse qu’est l’imagination humaine. J’ai ouvert mon frigo pour me servir un verre de rosé. J’ai beaucoup d’imagination, certes, mais faut pas déconner quand même."

 

Claude-Inga Barbey, comédienne

Cactus sur la colline de Tourbillon, Sion, 22  mai 2020 (photo au téléphone portable).