Les drôles de vacances (6)

Ce matin à 7 heures 30, rendez-vous devant l'ordinateur, pieds nus et tenue légère. Je ne suis pas peu fier de tester une idée lancée par mon fils Vincent samedi dernier en vidant une bouteille de bon vin valaisan sur notre balcon: pratiquer par visioconférence une séance collective d'échauffement en appartement (voir sa vidéo explicative ci-dessus).

Responsable de l'unité "Activité physique" chez Unisanté-Vaud, Vincent se concentre en particulier sur les seniors qui souhaitent dérouiller leurs articulations, leurs muscles. Faire bouger son corps, quoi, et différer ainsi les effets désagréables du vieillissement. Habituellement, les cours se donnent dans des salles de gymnastique, en petit comité, avec un animateur présent physiquement. Sauf que là, tout est suspendu jusqu'à nouvel avis. L'équipe de Vincent est donc au chômage technique, à disposition des autorités sanitaires en cas d'urgence, et les seniors se retrouvent chez eux, seuls, sans personne pour les motiver...

... Mais il y a internet! Et des programmes gratuits de visioconférence très simples à utiliser, comme Zoom, qui fait apparemment un carton en ce moment. Parole d'ignare, je l'ai téléchargé cinq minutes avant le début de la séance, et ça a très bien fonctionné. A 7 heures 30 pile, en cliquant sur un lien pour rejoindre la session, j'ai retrouvé mon fils Vincent sur l'écran principal et, sur des petites fenêtres au-dessus de lui, plusieurs de ses collègues participant à cette séance d'entraînement-pilote, et ma pomme. Pendant vingt-cinq minutes, Vincent a montré et exécuté avec nous une série d'exercices pas compliqués ni pénibles, allant des chevilles aux cervicales. Il l'a fait depuis son appartement, avec son téléphone portable, et chacun d'entre nous le suivait dans son salon, son bureau ou sa chambre à coucher avec une chaise comme seul accessoire. 

Bien entendu, les exercices peuvent évoluer au fil des séances. Le double avantage de la formule est sa souplesse, sa convivialité. On s'entraîne ensemble, à une heure convenue, mais on peut aussi refaire les mouvements à sa guise en "replay". Tout cela gratuitement, sans chichis, dans la bonne humeur. Si les décideurs d'Unisanté approuvent ce projet peu coûteux conçu et réalisé en quelques jours, il pourra se concrétiser très rapidement. Je vous tiendrai au courant.

Il y a une leçon à tirer de cela: les crises constituent un formidable accélérateur d'initiatives. Le télétravail, les visioconférences faisaient récemment encore l'objet d'interminables palabres dans les échelons supérieurs. Il fallait rédiger des conventions, des lignes directrices, règlements, annexes d'application, autres codicilles et notules de bas de page. Et là, en quelques jours, tout devient possible. Le conseiller d'Etat Philippe Leuba ne disait pas autre chose à la radio jeudi matin. Il faut compter habituellement six mois à un an pour débloquer le crédit de rénovation d'une cure de village. Ca discutaille dans tous les coins. Arrive le coronavirus et vlan, un programme d'aide de 150 millions aux entreprises et indépendants est mis sur pied en moins d'une semaine, pour le seul canton de Vaud. La Confédération a débloqué d'abord dix, puis plus de quarante milliards de francs. 

Nous nous en souviendrons, bien sûr, quand on nous dira que pour arrêter de polluer massivement l'atmosphère, il faut se donner des délais de dix, vingt, trente ans ou plus... Souvenez-vous la dernière manifestation des jeunes à Lausanne, fin 2019, et la colère de Greta Thunberg: en un an, rien ou presque n'avait bougé. Les lobbies et les pinailleurs unissaient leur inertie pour bloquer tout progrès. Des circonstances exceptionnelles comme celles que nous vivons agissent comme un vaste nettoyage de printemps, à l'image des canaux de Venise où, en une dizaine de jours, sont revenus batifoler des dauphins.

 

 

 

 

 

 

Parlons aussi de problèmes plus terre-à-terre. Je suis un fan de Pascal Bourquin, le journaliste jurassien qui s'est lancé en 2013 le défi fou de parcourir en 28 ans les 65 000 km. de sentiers pédestres qu'offre la Suisse. Il en a déjà plus du quart à son actif. Hier, Pascal a décidé de suspendre son aventure, intitulée "la Vie en Jaune", par solidarité avec les injonctions de rester chez soi. Je comprends sa décision, qui m'interpelle quand même: si quelqu'un peut respecter les "distances sociales" sur des sentiers déserts ou presque, c'est bien lui! C'est comme s'il fallait éviter de faire envie, de frustrer davantage ceux qui sont obligés de rester chez eux. Chacun réagit à sa manière; pour ma part, c'est justement maintenant que j'ai besoin du bol d'air frais que peuvent m'amener ceux qui en bénéficient, en respectant les règles sanitaires.

Du coup, je me demande si j'ai bien fait de publier hier les images de mon escapade solitaire à Loèche et au bois de Finges. Et si j'avais eu un accident de voiture en route et, du coup, encombré inutilement les hôpitaux? D'ailleurs ce n'est pas un "bon message" à transmettre en ce moment, commencent à dire certains (voir cette lettre vitriolée aux "écrivains bourgeois qui nous refourguent leur journal de confinement")

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus troublant encore que la suspension de La Vie en Jaune, le préposé valaisan à la protection des données Sébastien Fanti s'en est pris aux propriétaires ou locataires de résidences secondaires:

" Pour fuir le coronavirus, de nombreux Suisses se réfugient dans leur chalet valaisan. Je pense que le confinement total doit être prononcé et chacun invité à rester à son domicile principal. Les déplacements de ces personnes génèrent une diffusion du virus."

D'abord, de quoi vous mêlez-vous, monsieur le préposé? Ce n'est pas de votre domaine de compétence, que je sache. 

"Et si ces personnes restent dans leur chalet où elles sont arrivées dans leur voiture, sans avoir de contact avec la population locale, où est le problème, qu'est-ce qui vous dérange?", ai-je objecté sur sa page FB. 

"La planification hospitalière ne tient compte que des résidents. Pas des résidents secondaires. Tout le système va être déséquilibré", a-t-il répondu.

"Quelqu'un qui ressent les symptômes peut encore rentrer à son domicile principal, ai-je plaidé. Et s'il n'a rien - ce qui reste le cas le plus probable - la magnifique nature valaisanne (car il est encore permis de s'aérer une heure ou deux en respectant les "distances sociales", n'est-ce pas?) lui fera le plus grand bien."

S'en est suivi une de ces polémiques FB déficelée dont je retiens que non, ces vilains résidents ne voudront ou ne sauront pas rentrer chez eux à temps, que cela mobilisera des ambulances, qu'il n'ont qu'à admirer la nature vaudoise, etc. Et cette perle:

"J’espère qu’en cas de problème, ils seront hospitalisés dans leur commune de résidence principale et qu’ils laissent nos hôpitaux pour nous, résidents du Valais. 😤"

NOUS, les Valaisans, contre les autres... Je ne peux m'empêcher de citer un extrait de la thèse de doctorat de Laura Marino, de 2014, intitulée "La Grippe espagnole en Valais (1918-1919)":

"A Nendaz, le corps d’un ouvrier étranger de la mine d’anthracite, catholique mais non pratiquant, s’est vu refuser l’entrée au cimetière. Il est jugé damné et, selon les dires du curé, « les os de nos pères ne subiront pas la promiscuité des cendres de cet étranger (...) il faut que l’ivraie soit détachée du bon grain! Depuis que je suis à Nendaz, je ne l’ai jamais vu à l’église.»"

La perspective d'un confinement rigoureux - à laquelle le Conseil fédéral semble avoir renoncé pour l'instant - rend certaines personnes nerveuses et réveille l'aspirant-flic qui sommeille en beaucoup de Suisses. Une amie qui a le coeur à gauche m'avouait il y a quelques jours avoir trouvé de mauvais goût le nouveau profil Facebook d'une de ses connaissances qui s'est fait photographier à sa table de travail en plein air, dans son grand jardin dominant le lac. Trop provocateur. Après le "food porn", le "Corona porn"...

Oui, les inégalités se remarquent aussi dans les restrictions de mouvements. Il y a les confinés de luxe qui profitent d'un jardin, les semi-luxe bénéficiant d'un grand balcon (c'est mon cas) et ceux qui n'ont que des fenêtres pour observer le monde au ralenti, un studio pour tourner en rond. Comme disait l'autre...