Estavayer

Pour Jean-Marie

 

« On passe souvent près d’une photo dont on sait qu’elle sera bonne, simplement parce que les conditions du moment nous auront empêché de la prendre. Tout d’un coup, on voit la photo, on sent dans son bras un tressaillement et, parce qu’on n’ a pas d’appareil sur soi, on est, pendant ce court instant, en état de manque. Ces images vues mais non prises sont celles dont on se souvient longtemps après. Elles font partie du parcours du photographe au même titre que les autres, il les a en tête quand il regarde l’ensemble de son travail, elles s’inscrivent dans sa mémoire comme des images virtuelles et meurent avec lui, faute de traces. »

 

Fouad Elkoury, « La Sagesse du Photographe »

 

Il arrive aussi que, appareil en main, on renonce à une image – par manque de culot, parce que le moment psychologique ne s'y prête pas. L'autre après-midi à Estavayer-le-Lac, deux hommes déploient dans un grand froissement de plastique une bâche vert bouteille. Arrive un adolescent noir entièrement revêtu, des pieds à la capuche, d'un survêtement pelucheux orange vif. Il faudrait demander aux deux hommes de déployer leur bâche, au jeune extraterrestre orange d'y prendre une pose qui reste à inventer. Nous nous croisons, rien ne se passe.

 

Quelques instants plus tard, le même adolescent repasse, avec un ami, devant une porte voûtée – verte aussi, mais plus pâle, percée de deux ouvertures ovales grillagées, sourcils sceptiques. Ils se dirigent vers la place de Moudon, d'où les arbalétriers décochaient jadis leurs flèches d'exercice contre la colline du château. Ces jeunes ne tirent que sur leur cigarette, n'ont que du temps à tuer. Leur demander de poser contre cette porte verte ? Il faudrait les aborder, se présenter, leur expliquer pourquoi-comment, amorcer une histoire éphémère.En temps normal, je le fais. Aujourd'hui, pas envie, pas l'énergie. Ils filent dans la ruelle en discutant.

 

Je m'assieds sur le rebord de la fontaine de la Collégiale Saint-Laurent. Arrivent alors deux jeunes filles dont l'une, noire aussi, arbore une veste mauve et un savant mélange de tresses blanches et foncées. Là encore, la porte verte, l'opposition des couleurs… Elles gloussent en échangeant leurs secrets du jour, s'approchent de la fontaine, me disent distraitement bonjour parce que ça se fait dans une petite ville. Je les complimente sur les habits, elles sourient. Premier pas, le reste serait facile. Mais là encore, le ressort qui me propulserait pour quelques minutes dans leur intimité ne se tend pas.

 

Peut-être que si j'avais déjà portraituré le jeune homme orange devant la porte verte et que j'y ajoutais la fille en mauve...Le couple du jour, fleurs de jeunesse dans ce moyen-âge intimidant. And so what ? Pourquoi met-on les gens en boîte? Les deux filles ayant provisoirement épuisé leurs secrets, elle partent chacune de son côté.

 

Arrive encore une jeune maman arc-boutée contre sa poussette en montant les pavés de la Grand Rue. Décidément…

 

« Quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : « J’étais là ; telle chose m’advint»;
Vous y croirez être vous-même.
»

 

(La Fontaine, « Les Deux Pigeons)

 

Rester immobile et attendre que les choses arrivent. J'encourage la jeune maman, qui me sourit malgré l'effort. Là encore, je n'ai pas déclenché. Sourire était peut-être plus important me dis-je en me dirigeant vers les roseaux orangés de la Grande Cariçaie.