Les drôles de vacances (1)

Le silence, voilà ce qui frappe le plus. Un samedi soir !

 

Un silence palpable, à réveiller les acouphènes, sous la demi-lune qui observe les insomniaques d'un air penché. Silence physique contrastant avec l'excitation cacophonique des réseaux sociaux, des médias et de nos pensées. 

 

L'ordre est venu d'en haut, brutal. Commençons par ce premier sujet d'ahurissement : des gens décident, disent c'est comme ça et pas autrement, faites ce qu'on vous dit. Maintenant ! On n'a plus l'habitude, certains découvrent l'Autorité. Fermez ! Fermez ! Pouce face au virus, calfeutrez-vous chez vous, gardez vos distances, évitez ceci-cela… 

 

Il est temps de serrer les coudes, de s'arrêter, de suspendre la course. N'est-ce pas ce que nous réclamions souvent ? « Ils rêvaient de décroissance, eh bien ils vont découvrir ce que c'est! », grinçait, sardonique, mon ami Jacques Pilet jeudi face aux bobos écolos qu'il déteste.

 

L'occasion de se concentrer sur l'essentiel. C'est quoi au juste, l'essentiel ?

 

Le papier toilette, pensent les uns. Vendredi et samedi, dès la confirmation officielle de la quarantaine, ils ont dévalisé les supermarchés. Photos de rayons vides. Qu'est-ce que c'est laid, un grand magasin dont les rayons ont été pillés de leurs fruits, légumes, paquets aux couleurs criardes. Ne restent que des caisses vertes en plastique et des alvéoles sales, blanches ou noires. Un hangar triste comme un jour sans pain.

 

Avertissement de Coop à ses employé(e)s :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Migros, plus encourageant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le résultat est le même. On fait quoi lundi, avec les écoles fermées du jour au lendemain, les gosses à la maison ? Des vacances ? Vous n'y pensez pas. On ne sort plus du pays, sauf en cas d'urgente nécessité. Ambiance de Mob.

 

Les grandes crises révèlent le pire et le meilleur de l'humanité, dit-on. Côté meilleur, certains proposent spontanément leur aide.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et puis il y a ces images d'Italie qui ont fait le tour du monde : des habitants de Lecce et d'autres villes du Sud qui, touchés avant nous et confinés depuis quelques jours déjà, sortent sur leur balcon pour entonner, à heure fixe, des chants patriotiques ou populaires.

 

Nous vous rejoignons, voisins italiens. Enfin..., pour l'accordéon et les tambourins sur le balcon, on verra, ce n'est pas trop notre genre. Notre spécialité à nous, c'est le sérieux, les plans ORCA, un système de santé parmi les plus coûteux du monde mais impeccable. Tellement confiants dans notre sens de l'organisation que nous pensions que le virus, découragé d'avance, s'arrêterait à nos frontières. Après tout c'est un truc de Chinois, des bouffeurs de « tout ce qui a quatre pattes, sauf les chaises » - ha ! ha , bon vieux gag – dans des marchés grouillants à l'hygiène douteuse. Il faut reconnaître que Pékin a fini par prendre les choses en mains comme il sait le faire, au doigt et à la baguette, une-deux ! On ne discute pas. Comme il l'avait fait jadis avec la politique de l'enfant unique. C'est ainsi que le péril jaune, constamment évoqué, n'en est jamais vraiment un.

 

Quand les premiers cas ont été déclarés en Europe, en Italie plus particulièrement, nous nous sommes dits qu'avec tous ces immigrés illégaux qui fabriquent des sacs de luxe dans les caves de cossues cités lombardes, il fallait bien que cela arrive un jour. Le prix à payer pour la mondialisation. Nous attendions, sereins, le premier cas en Suisse, le premier mort, nous l'espérions presque. Etre comme les autres, au moins un peu, leur montrer que notre système fonctionne, moyennant les précautions d'usage.

 

Puis, en dix jours, la courbe des cas est montée comme une fusée en Suisse aussi. A un rythme « italien ». En  nombre de cas par rapport à la population, nous dépassons les Chinois. Plus de 1300 à ce jour, le chiffre ne signifiant pas grand chose puisque les tests de dépistage ne sont pas systématiques. Treize morts. Ce n'est rien. Mais c'est la progression exponentielle qui effraie, l'idée que nos hôpitaux, aussi, se retrouvent rapidement débordés. Angela Merkel, la si crédible chancelière allemande, n'a-t-elle pas évoqué le scénario où deux tiers de la population allemande pourraient être touchés ? Même s'il n'y a que deux à trois pour cents de morts dans cette cohorte, cela commence à faire beaucoup. Ce n'est pas encore les 25 000 victimes suisses de la grippe espagnole en 1918 - « dans le pire des cas, le coronavirus tuera 4000 personnes en Suisse, sur un total annuel de 67 000 décès », relativise Jacques, qui a ses sources Mais nous paniquons face à la crainte de paniquer, ou du moins de perdre le contrôle.

 

Pas tous. Mon ex-collègue Sonia Zoran appartient au dernier carré des sceptiques :

 

« Bon maintenant il y a une sorte de couvre-feu à 22 heures. Quelqu'un peut-il m'expliquer ce qui se passe? Plus de 340 000 morts en Syrie, pour mémoire. Combien d'enfants tous les jours en Afrique? 13 victimes de coronavirus Suisse… Mais ici c'est la guerre, avec policiers et soldats au marché à Vevey! », écrit-elle sur Facebook. Elle s'y fait incendier : « Syrie on doit, selon vous faire quoi ? Ecrire une lettre ou mail à Poutine, à Bachar ? Ça m’énerve, vous les intello qui culpabilisez les petits Suisses à cause de la guerre ailleurs... ». « Vos grandes postures morales démontrent paradoxalement un vrai manque d’humanisme et d’empathie. Il ne s’agit pas de peur, mais de solidarité avec les futurs malades les plus faibles qui vont passer un très sale moment dans un contexte où toutes les instances médicales sont sur-saturées ».

 

Dimanche 15 mars, le jour se lève, beau temps apparemment aujourd'hui. Ciel dégagé, peut-être plus que d'habitude, le ralentissement de l'activité économique diminuant la pollution.

 

Sortir, profiter de la nature qui bourgeonne? Nous nous sentons comme les passagers d'un train dont on a tiré la sonnette d'alarme, projetés les uns contre les autres, les valises dégringolant sur la tête, sans savoir combien de temps nous serons arrêtés. Ou comme les passagers du Diamond Princess partis pour une croisière sans histoires et soudain privés de sortie, livrés à leurs craintes, découvrant que leur imagination rouillée par la routine est plus lente à remettre en branle qu'ils ne le pensaient.

Je sors quand même. Et constate que, pour un dimanche, la vie reste (presque) normale. Compte tenu du soleil et des 15 degrés ambiants, il devrait y avoir plus de monde aux terrasses, mais ce n'est pas non plus le désert. Les sportifs sont là.