Contre la loi Covid, Genève

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Il y a des manifestations où on se rend par conviction, d'autres par curiosité. Celle du samedi 29 mai 2021 à Genève appelant à refuser la lex Covid suisse appartient clairement à la seconde catégorie pour moi.

Avant d'y aller, j'avais déjà coché "non" à cette loi sur mon bulletin de vote. Pourquoi ? D'abord parce que j'ai la rancune tenace. Quand le virus a atteint la Suisse, pas mieux préparée que les autres malgré de savants rapports sur la gestion des pandémies, le Parlement couard s'est mis hors-jeu, laissant les pleins pouvoirs au Conseil fédéral. Le mot d'ordre était au confinement, certes, mais rien n'empêchait une délégation composée de membres des commissions de la santé, de l'économie et des institutions de créer un groupe de contrôle léger communiquant par internet. Mais non. Les députés se sont calfeutrés tandis que surgissait un groupe d'experts autoproclamé "task force" pour les ignares - ça impressionne plus - qui s'est mis à pérorer au nom de la Science, avec S majuscule, alors que l'activité de ces messieurs-dames s'apparentait plutôt à celle des présentateurs météo: un peu de science, beaucoup de devinettes.

De tout cela est né un magma de conseils et de mesures plus ou moins contradictoires, dont la seule conclusion honnête que l'on peut tirer après quinze mois de pandémie est qu'elles ont contribué à freiner la transmission du virus, mais on ne sait dans quelle proportion - sans doute moindre que ne le proclament les autorités et leurs "experts" (qui se sont signalés par un plantage monumental - d'un facteur de 1 à 10 ! - sur les effets des récents assouplissements). Je laisse ce débat à d'autres.

Parmi ces mesures, la mise à l'arrêt instantanée (et prolongée dans certains cas) d'une bonne partie de l'économie et l'interdiction de se rassembler ont provoqué un manque à gagner qui se chiffre en milliards de francs. Pour rassurer une population déstabilisée par la menace du virus, l'État a assuré qu'il paierait les pots cassés. En gros, il l'a fait.

 

Cette logique même me dérange pourtant, énormément. L'obéissance de la population a été acquise d'une part par la crainte entretenue et mâtinée de mauvaise conscience ("vous risquez de mourir, ou de faire mourir les autres, de surcharger les hôpitaux"); d'autre part par la promesse de compensations sonnantes et trébuchantes. Le bâton et la carotte.

Admettons qu'il y avait urgence et que dans le doute, mieux valait appliquer le principe de précaution. Je ne crois pas qu'il y avait derrière cela un projet  "orwellien" des autorités et ne me retrouve pas dans ceux qui scandent "Liberté! Liberté!" pour conjurer un totalitarisme largement fantasmé. La Suisse a d'ailleurs moins restreint les libertés individuelles que ce grand champion des droits humains qu'est la France.

Je crains en revanche le démon de la facilité, celui de l'accoutumance, des habitudes résignées. Le conseil de Gide ("Il est bon de suivre sa pente naturelle, pourvu que ce soit en montant") recèle une grande sagesse au niveau individuel, mais il est inapplicable collectivement. Credo de droite? Soit. Je partage la conviction d'Olivier Delacrétaz résumée ainsi dans "24 heures" il y a quelques jours: "Il n’est pas totalement absurde de craindre qu’ayant pris le mauvais pli de la soumission, amortis par les aides financières sans contrepartie de l’État providence, anesthésiés par l’omniprésence du pouvoir sanitaire, nous ne soyons tentés de prendre une distance confortable à l’égard des charges et des incertitudes de la liberté."

S'agissant des aides financières de l'État providence, j'observe qu'elles sont distribuées dans le désordre, très tardivement en ce qui concerne le canton de Vaud (quand donc l'odieux Broulis débarrassera-t-il le plancher?) et largement symboliques pour certains commerces ou restaurants avec les gérants desquels j'ai discuté. Les ronds-de-cuir de l'administration fixent de telles conditions pour leur octroi que des ayants-droit ont préféré y renoncer, vivant sur leurs économies. D'une manière générale, les autorités ont montré dans cette crise une méconnaissance crasse des réalités que vivent les PME.

Alors quand j'entends ou lis qu'il faut absolument voter cette lex Covid, sans quoi les aides accordées jusqu'ici seront menacées, je me dis que ceux qui s'abaissent à un tel chantage ne doivent pas être très sûrs de leurs arguments.

Un dernier point me gêne au point qu'à lui seul, il justifierait un refus. Dans la brochure officielle distribuée à chaque votant, il n'est dit nulle part que certains articles resteront applicables jusqu'en 2031. La loi dont le texte figure dans la brochure est obsolète, car elle a été complétée depuis par le Parlement. Pas un mot par exemple sur le fameux "passeport sanitaire" dont on nous avait d'abord dit qu'il ne pouvait être introduit en Suisse, car discriminant et équivalent à une obligation de se vacciner, mais qu'on essaie maintenant d'introduire par la bande. Bricolage et contradictions, encore une fois, risque de créer des précédents dommageables pour la démocratie et les droits fondamentaux. Un conseil constitutionnel un tant soit peu scrupuleux refuserait qu'une telle loi s'applique au-delà du 31 décembre 2021.

Tel est l'état d'esprit dans lequel je me suis rendu à Genève. Mais les précédentes manifestations anti-lex Covid suscitaient aussi des questions. À Neuchâtel une semaine plus tôt, la grande majorité des slogans étaient en allemand (alors même que les Neuchâtelois ont été parmi les premiers à se mobiliser spontanément pour réclamer un retour à la normale). Quelqu'un cherchait-il à récupérer ce mécontentement, et si oui qui?

M'interpellait aussi la présence des sonneurs de cloches venus de Suisse centrale. Efficaces, sans doute. Leur pas lent, les sonorités profondes et rythmées qu'ils dégagent ont quelque chose qui prend aux tripes. Mais les seules fois où j'en ai vus en tant que journaliste, c'était lors de congrès de l'UDC, ou pour empêcher les orateurs de s'exprimer quand il s'agissait d'ouvrir un centre pour réfugiés dans la banlieue de Fribourg. Bref, ces solides barbus au cigare tortillé ont (pas tous, mais globalement) une connotation politique qu'il serait naïf d'ignorer.

Ils étaient là à Plainpalais ce samedi 29 mai. Je n'ai pas eu le temps de discuter avec eux car après avoir tourné trois fois sur le sable rouge, ils sont repartis prendre leur train. Pour moi, l'important était ailleurs: il s'agissait de voir quel genre de personnes participent à ces manifestations anti-lex Covid. L'appareil photo devient ici un véritable prolongement de mes sens. Je ne cherche pas à montrer une foule immense, ou au contraire clairsemée, me fiche de savoir si l'orateur est connu ou pas, me méfie des slogans trop bien rodés et des bouilles trop pittoresques.

J'observe les visages, les expressions, change d'endroit et de perspective, me glisse derrière la scène, dans les coulisses, m'éloigne du centre de l'action, puis m'en rapproche. Les impressions qui en résultent restent subjectives, mais nettement plus riches que les maigres compte-rendus publiés par la presse (quand il y en a). Les voici, en vrac.

Pas énormément de monde, moins qu'à Neuchâtel la semaine d'avant, je dirais 1000 à 2000 personnes. Mais patientes ! Pas de cortège ici, une liste interminable de discours qui, après la "flashmob" des sonneurs de cloches et une danse de fausses conchitas où l'on reprend en choeur une chanson (désormais traditionnelle du mouvement) où il est question "d'enlacer nos corps", nous emmène jusqu'à 17 heures passées.

Des gens venus de Suisse alémanique, mais aussi des Vaudois, des Valaisans, des Français... et pas mal de Genevois. Ma crainte d'une manifestation phagocytée se dissipe. Mon principal étonnement vient de l'âge et du sexe. Si je devais dresser un portrait-robot simplifié du manifestant, plutôt de la manifestante, je dirais que c'est une femme grisonnante. Certaines travaillent visiblement dans le domaine de la santé. Méfiantes à l'égard des vaccins et des médias, volontiers intéressées par ce qui est parallèle (les soins, l'alimentation).

Il y a bien sûr des exceptions, comme ce groupe de Valaisans-jongleurs, des filles dont le sourire ferait fondre les glaciers. Des militants "gauchistes libres" qui me glissent un tract dans la main. Un couple d'âge moyen qui improvise une danse sur le sable rouge. Pas mal de bonne humeur dans l'ensemble, la joie de se retrouver après ces mois de semi-confinement et de pluie.

La manifestation s'en prend tout autant au renforcement de la législation anti-terroriste, également au menu des votations du 13 juin, qu'à la lex Covid. Les temps forts alternent avec des moments franchement agaçants. Parmi les premiers, je mettrais le discours de Werner Boxler, le "coach de vie" qui a lancé le référendum contre la loi, et celui du médecin Philippe Saegesser, auréolé de sa longue expérience clinique. Parmi les seconds, les pitreries d'un animateur français qui prend le public en otage pour filmer un clip dégoulinant de sentimentalisme. Dans des moments pareils, je me dis que jamais je ne pourrai scander sans arrière-pensées des slogans repris en choeur par une foule docile. Fâcheuse contradiction: comment contester le pouvoir et l'action des autorités officielles sans se transformer en jouet d'une autorité éphémère et au fond méconnue ?

La plus grosse surprise de cette après-midi intervient vers la fin de la manifestation. Comme avant-dernière oratrice, les organisateurs ont invité une réfugiée politique argentine - elle a fait trois ans de prison au temps de la dictature - qui vient défendre devant la foule une position OPPOSÉE à la plupart des propos tenus jusqu'ici (dans la série d'images, c'est la dame assise avec une écharpe autour du cou). Gare aux abus de langage, avertit-elle en substance, vous dénoncez une dictature sanitaire, la perte des libertés, mais savez-vous vraiment de quoi vous parlez? Certes, il faut rester curieux et critique, mais ne perdez pas de vue ce que vous offre un pays qui reste quoi qu'on en dise une démocratie, dotée qui plus est d'un système de santé fonctionnel.

De ma vie, c'est la première fois que je vois les responsables d'une manif offrir le micro à quelqu'un défendant un avis opposé au leur. Chapeau.

Inutile de dire que l'intervention courageuse de la dame a récolté moins d'applaudissements que les autres. Mais on l'a laissée parler jusqu'au bout. Il lui a fallu un sacré cran pour surmonter sa nervosité et relativiser les accusations à l'emporte-pièce de la foule tout en maintenant le dialogue avec elle. Je me demande ce qu'en pense le gars à lunettes et chapeau, photographié peu avant ces propos, qui arborait fièrement sur une pancarte ce slogan de très mauvais goût: "Et pourquoi pas nous mettre une étoile jaune tant qu'on y est?".

Genève, 29 mai 2021. Fuji X100V.

​© Jean-Claude Péclet, 2021. Reproduction soumise à autorisation