Vevey Images, une affaire de cadre(s)

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“L'image ne peut être étudiée que par l'image, en rêvant les images telles qu'elles s'assemblent dans la rêverie.”

 

Au terme d'une journée à parcourir l'édition 2022 – la huitième – de Vevey Images, cette phrase de Gaston Bachelard résume l'impression générale que j'en ramène. Il faut reconnaître à Stefano Stoll et à son équipe le talent de faire surgir l'étincelle du rêve. Cela est dû, pour une bonne part, à l'adéquation judicieuse entre la créativité des artistes et le lieu où ils sont exposés. Une affaire de contenu, mais de cadre aussi. En voici quatre exemples, qui font partie de mes incontournables de cette biennale.

 

Le sous-sol sombre et bunkerisé du Théâtre de verdure (no 35 sur le plan remis aux visiteurs) offre l'atmosphère idéale pour apprécier le ballet nocturne des « nsenene », ces grillons de brousse que les Ougandais attirent avec de puissantes lampes et des plaques de tôle ondulée, pour les enfourner à pleines poignées dans des sacs de jute ou de plastique et les vendre ensuite sur les marchés comme friandises. Le film et les photographies aux halos verdâtres restituent l'ambiance à la fois oppressante et exaltante de cette chasse particulière.

 

La serrurerie où subsistent forge et enclume accueillent les images-sandwich de Boris Mikhailov, un photographe de Kharkiv qui joue sur les collisions visuelles entre les symboles de l'Ukraine communiste et la vie quotidienne d'une jeunesse en quête de renouveau (No 25), le journal intime obsessionnel du transgenre Mahalia Taje Giotto (No 14) et les tirages géants d'Alexander Rosenkranz sur la reconstruction de la ville italienne de Gibellina, détruite en 1968 par un tremblement de terre.

 

Les hauts plafonds aux stucs rococo de la salle del Castillo semblent avoir été conçus tout exprès pour servir de décor à l'installation « Santa Barbara », de Diana Markosian (No 23), qui mérite un mot d'explication. La future photographe avait sept ans quand, après l'implosion de l'URSS, sa mère arménienne a quitté son mari sans un mot d'au-revoir, emmenant ses deux enfants et un minimum de bagages sur la côte californienne. Elle allait y retrouver un homme choisi un peu au hasard par petites annonces, parce qu'il habitait Santa Barbara, un lieu qui dégageait pour une Russe des années 90 le parfum du rêve américain : ce nom était aussi celui d'un feuilleton hollywoodien à l'eau de rose, un des premiers que découvrirent les téléspectateurs ex-soviétiques. Vingt ans plus tard, Diana Markosian a retrouvé son père, puis a mis en scène - avec les codes des « soap operas » - le voyage des années 90, la confrontation entre l'Amérique imaginée et la réalité de l'exil.

 

On pourra objecter à ce travail impeccablement maîtrisé qu'il implique un investissement considérable pour un propos assez convenu, lui-même à la limite du cliché. C'est, à mon avis, la limite de certaines expositions présentées à Vevey. À l'image de la dernière Fête des Vignerons que les puristes jugeaient « surproduite », l'interrogation au deuxième, troisième voire quatrième degré sur l'image risque de s'épuiser dans l'insignifiance, ou le narcissisme exacerbé. Vevey Images est en cela un bon capteur des tendances (et des dérives) de son époque.

 

Mais on y trouve de tout, et j'ai gardé le quatrième exemple, mon coup de coeur, pour la fin. Il s'agit des portraits de détenues réalisés en 2014 dans différentes prisons françaises par Bettina Rheims, exposés à l'église Sainte-Claire. C'est du classique de chez classique : fond blanc minimaliste, plan américain, éclairage sobre, sujet frontal. Le succès (ou l'échec) d'une telle démarche tient à un fil. Le courant passera-t-il entre la photographe et son modèle, sans tomber ni dans le pathos, ni dans la froide distanciation ? Bettina Rheims a suggéré aux femmes qu'elle photographiait de revêtir leur habit préféré. Elles ont joué le jeu, parce qu'elles pensaient laisser ainsi un souvenir à un être cher, plus simplement une trace, ou pour une autre raison. Leurs expressions sont multiples, du désarroi au défi en passant par la mélancolie, le sourire. Ce ne sont plus des détenues, mais des personnes que nous n'avons pas à juger – d'autres l'ont fait – mais à comprendre. Les supports métalliques des images, évoquant le monde carcéral sont rangés sous la nef, dans une ébauche de pardon, de compassion en tout cas. La photographie directe n'a rien perdu de son pouvoir.

 

Vevey Images (50 projets en provenance de 25 pays) est à voir jusqu'au 25 septembre inclus. Gratuitement, c'est à signaler. C'est la quatrième édition que je visite (sauf erreur). Je me rends compte à l'usage que l'état d'esprit dans lequel on y arrive compte beaucoup dans ce qu'on en retire. Le visiteur pressé, stressé, sera vite agacé par les maniérismes de certains artistes. Si on y vient avec l'esprit disponible, il y a plus de chances que la mécanique du rêve nous y entraîne.

D'où la mise en abîme ci-dessus, images d'un flâneur à Vevey Images...

Vevey, 7 septembre 2022. Fuji X100V.

​© Jean-Claude Péclet, 2022. Reproduction soumise à autorisation