Anne-Sophie et Benoît de Rous (studio #48), Alex Annen,

Maude Golay, Vincent Kucholl

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Carnet de coulisses

 

Le «5ème», Vevey, 15 décembre 2020. Un feu de bûches crépite sur l'écran LED du téléviseur au-dessus du comptoir.

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Tatouages. Anne-Sophie, Benoît et Alex en sont abondamment pourvus. Dans ces arabesques se dessine le fossé des générations. Esthétiquement, les leurs sont plutôt réussis, pourtant ils continuent de m'intriguer. Dans le monde où j'ai grandi, on n'offrait son corps qu'au soleil - de moins en moins – la sobriété était de mise. Le tatouage ? C'était l'apanage, la légion d'honneur des mauvais garçons. Ce qu'il représente aujourd'hui, je n'en sais trop rien, au fond.

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Comme tout le « crew » de cette journée - Anne-Sophie et Benoît de Rous, du studio #48, Alex Annen venu en renfort pour le matériel, Vincent Kucholl le « talent » (prononcer à l'anglaise), Maude Golay, chargée de production, et Julien, en charge du « catering », j'ai reçu par « mail » le « crew call » (9:00 am for my bobine) et le « project concept » qui prévoit un « shoot » jusqu'à 12:30, interrompu par un « lunch » bienvenu avant de reprendre à 2:00 pm, jusqu'au « wrap » à 6:00 pm.

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Tant qu'à se soumettre à la langue de Shakespeare, citons Annie Leibovitz : « An environment is important for my pictures. I like placing my subjects somewhere » (« Annie Leibovitz at work », Random House). Anne-Sophie et Benoît aussi, sauf qu'ils n'ont pas le chèque en blanc de « Vogue » ou « GAP » pour mettre en scène Kirsten Durst, Bruce Willis et James McAvoy dans un faux-faubourg crapuleux de Los Angeles… Alors ils jonglent avec les potes et connaissances : Julien du « 5ème » justement, qui nous offre son établissement avant l'ouverture officielle de 11 heures (et en plus, un copieux burger), l'huissier de l'Hôtel de Ville de Vevey qui nous propose la salle des mariages et celle des pas perdus.

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Arroseur arrosé, photographe photographié. Alex fait un instantané de moi en train de capter la gestuelle d'Anne-Sophie. Société de l'image en abîme. « Ca fait drôle d'être accompagnée par un paparazzo », m'a-t-elle dit la première fois. Elle s'est déjà habituée. Il arrive encore qu'elle me gratifie d'un sourire destiné à la galerie – les photographes détestent qu'on tire leur portrait, air connu – mais pour l'essentiel, je suis devenu une mouche. Ça me va.

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9 heures 45, arrivée de Vincent Kucholl et de Maude Golay. Un quart d'heure pour se glisser dans la peau et perruque d'un des personnages (environ 80!) qu'il incarne depuis dix ans avec son compère Vincent Veillon. Celui-là est Yves Beck, copie pas trop conforme de l'auteur à succès Joël Dicker, devenu Joël Plusépais sur la couverture du livre qu'il tient en mains. Le titre, caviardé aussi, est devenu « La Disparition de Stéphanie Stoll ».

A quoi reconnaît-on une perfectionniste ? A ceci : Anne-Sophie a rédigé pour la « quatre » de couverture, qui n'apparaît jamais sur les photos, un vrai résumé du faux livre. Elle l'a écrit pour le plaisir, s'en excuse presque. Puisque ce texte, fort injustement, ne connaîtra jamais gloire et postérité, en voici un extrait :

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« 21 décembre 2016. Une effroyable annonce bouleverse Lausanne, bourgade tranquille du canton de Vaud : les halles historiques qui jouxtent la gare vont être englouties par un bloc de béton brutaliste, pour l'amour de l'art.

Du haut de son balcon, dont la vue serait obstrué par le monolithe, Maurice Macheret fulminait. Le bruit des travaux, la laideur du bâtiment et des promeneurs du dimanche portaient l'estocade à son espérance de retraite tranquille. Mais cet ancien employé du service des impôts n'allait pas courber l'échine devant l'infamie faite à une vie de cotisation ! Tous les jours, il descendit sur le chantier pour exprimer sa désapprobation (…) Puis un jour plus rien. Le vieil homme avait peut-être fait un malaise à son domicile, épuisé par le combat.

 

Lorsque le jeune inspecteur Steve Meily enfonça la porte de l'appartement, il n'y trouva personne. Maurice Macheret avait-il renoncé et déménagé au Brésil ? L'enquête montrera qu'il n'en était rien. En réalité, le conseiller d’État et fer de lance du projet, Rascal Brocolis, avait fait couler l'importun dans le mur sud du musée. »

Toute ressemblance…

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Matériel du jour, en ce qui me concerne : boîtier Leica M10 Monochrom équipé d'un 50mm. ; Fuji X100V et son semi grand-angle fixe de 23mm. (correspondant à un 35mm. en plein format). La mise au point manuelle du premier peut paraître un défi anachronique à l'ère de l'autofocus, mais son excellente sensibilité permet de travailler au 1/250ème de seconde, voire plus haut, quand le mouvement l'exige, y compris dans des conditions de lumière défavorables. Je l'apprécie en fin d'après-midi pour saisir au vol les pives lancées en l'air par Gilles Surchat, un des personnages incarnés par Vincent Kucholl. Car si Anne-Sophie et Benoît sculptent la lumière aux flashes, je me contente de celle existante entre les prises de vues.

Quant au Fuji X100V, sa réactivité et la bonne tenue de son capteur jusqu'à 3200 ISO en font un « bloc-notes » léger, idéal pour saisir l'éphémère.

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Mangez dans l'hygiaphone. On a beau dire, c'est barbant, ces mesures anti-covid ! Comme nous sommes six en tout, il faut faire table séparée à midi. Maud et Vincent avalent leur hamburger-frites de l'autre côté d'une paroi en plexiglas, ce qui ne favorise pas vraiment les échanges. Je me rattrape en discutant avec Alex Annen, dont j'apprends qu'il appartient à une espèce rare : celles des photographes rémunérés pour un boulot régulier ! Il réalise des vues de biens immobiliers pour une agence qui, en plus, lui fournit le matériel ad hoc et, à part ça, mène ses travaux personnels, surtout du portrait. Autodidacte, en plus.

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Pour l'amateur que je suis, voir travailler des photographes professionnels sur un projet tel que celui-ci justifie à lui seul le fait d'y participer en observateur. Venu tard au portrait en studio – pour surmonter ma timidité – j'ai vite été confronté à celle des autres qui se manifeste de plusieurs façons. Il y a les modèles « qui-ne-se-trouvent-jamais-bien-en-photo » ; ceux « qui-ne-se-voyaient-pas-comme-ça » et cachent mal leur déception ; ceux qui vous auraient souhaité plus audacieux ; ceux (nombreux parmi les jeunes) qui ne donnent pas de nouvelles.

On apprend très vite qu'il ne faut pas laisser le modèle à lui-même, bras ballants : rares sont les personnes qui, d'instinct, prennent une pose « naturelle » (encore faut-il s'entendre sur ce que signifie ce mot !). A l'autre extrême, il est contre-productif de les stresser en les bombardant de « plus haut le menton », « pas comme ça », « humecte tes lèvres », « là, un poil plus à droite », « l'épaule, l'épaule ! », « non, ne ferme pas les yeux »… Très vite, elles seront épuisées et vous aussi.

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Pour bien diriger, il faut d'abord avoir une idée claire de ce que l'on veut. Voire deux, ou trois. Anne-Sophie et Benoît appliquent ce principe avec la précision d'un metteur en scène. Un dessin réaliste au crayon résume la position et l'expression du personnage, les objets figurant dans la scène, le cadrage et l'angle de prise de vue.

Chaque fois que c'est possible, le duo repère les lieux et teste préalablement les éclairages. Les réglages de lumière sont notés, les repères scotchés au sol : autant d'énervement évité au moment de la prise de vue « pour de bon ».

Si Anne-Sophie et Benoît ont convaincu les deux Vincent de réaliser avec eux un album exigeant un gros investissement en heures de pose, c'est qu'ils avaient réussi un portrait Kucholl - Veillon lors de leur passage avec le cirque Knie à Vevey. Ce jour-là, il fallait faire vite et bien, tout en affirmant un style (celui d'Anne-Sophie et Benoît s'inspire volontiers du cinéma noir hollywoodien). C'est à cette condition que les deux comédiens professionnels à l'agenda très chargé ont donné leur accord pour un travail plus conséquent.

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Une fois ce cadre posé, la prise de vues peut commencer. Son déroulement dépend énormément de l'alchimie entre le photographe et le modèle. A ce jeu-là, car c'en est un, Anne-Sophie manifeste un talent incontestable. Tour à tour charmeuse, cajoleuse, malicieuse, à l'occasion chieuse pour redevenir aussitôt enjôleuse, elle parle sans discontinuer au modèle sans pourtant le saouler de mots. « Oui, là, tu es aux anges, tu viens d'apprendre que de ton livre est en tête des ventes Payot », lance-t-elle au faux écrivain Yves Beck, ou au contraire : « Mais qui est ce jeune con de critique qui a osé te traiter de sous-Simenon paresseux ? ».

Aux mots se joignent les gestes. Ceux d'Anne-Sophie enveloppent comme les bras d'une danseuse balinaise, ou au contraire figent la scène d'un index impératif. Pour cela, il est utile sinon indispensable de travailler à deux. Tandis qu'Anne-Sophie guide Vincent, Benoît déclenche à distance, surveille le résultat de l'image sur l'écran d'ordinateur connecté au Canon, avertit quand l'éclairage dévie de l'idée initiale.

J'ai dit que celle-ci doit être aussi explicite que possible. Mais il est tout aussi important de savoir s'en détacher, improviser une mise en scène non prévue, suggérée par le déroulement de la pose. De l'erreur naît l'imprévu créatif. Ce sera le cas cet après-midi avec le personnage de Gilles Surchat.

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Hôtel de Ville de Vevey. La grande softbox ne passe pas la porte d'entrée. Appelé à la rescousse, l'huissier débloque à grand peine les fers du second battant. Cette équipe loufoque, où un faux avocat joue au golf sur le tapis rouge de la salle des pas perdus, l'amuse beaucoup : ça le change des mariages à la chaîne et des municipaux préoccupés.

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Composites. Sur certaines images, Vincent Kucholl donnera la réplique à… Vincent Kucholl - ainsi quand un journaliste constipé (personnage d'Edouard Barde) interviewe Linda-la-vamp. Photoshop permet ces rencontres improbables, pour autant que les éclairages et la disposition des personnages aient été soigneusement préparés.

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Le plus difficile, en lumière studio, est de faire naturel. Réussir un portrait « à la Rembrandt » est à la portée du premier amateur venu, ou presque, tandis que reconstituer un mélange de lumière du jour (froide) avec celle (chaude) de bougies ou ampoules à incandescence exige un équilibre subtil des intensités et des filtres.

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Je ne sais plus qui a dit : la photographie de portrait, c'est dix pour-cent de créativité et quatre-vingt-dix pour cent un travail de déménageur. Mais j'y pense tandis que Benoît et moi ramenons à pied, au 48 avenue du Général Guisan, les deux énormes softboxes qui, sous la bruine suintante, ne servent même pas de parapluie…

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Embouteillage. Tandis qu'Alex installe les flashes près du coin-canapé, débarquent deux livreurs avec leur chariot brinquebalant au son métallique des tonnelets de bière.

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A quoi reconnaît-on un pro ? A sa patience. Aussi vite qu'on fasse, il y a toujours des temps morts dans une séance de prise de vues. Ou des poses qui ne donnent pas ce qu'on imaginait. C'est le cas aujourd'hui avec le personnage de Gilles Surchat. La mise en scène a beau être simple, (une table en bois, un fond uni), il faut jongler avec quelques pives, et il y a toujours quelque chose qui ne colle pas : un halo indésirable, le lancer de pives trop marqué, ou pas assez, l'expression du visage… L'après-midi est déjà avancé, dehors il fait déjà nuit, la fatigue se fait sentir. Vincent Kucholl ne bronche pas, écoute les consignes, se concentre en fermant les yeux, reprend pour la huitième ou dixième fois. Le plus difficile pour lui, à cet instant, n'est pas de recommencer encore et encore, mais de (sup)porter depuis une demie-heure les fameuses lunettes de Gilles Surchat aux verres si épais qu'ils triplent la dimension de ses yeux et… donnent un sacré mal de tête.

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Quand il n'est pas sous les spots, Vincent Kucholl regarde l'écran de son téléphone mobile. Tout le temps, ou presque. Ce n'est plus un accessoire technique, mais un cordon ombilical. Pendant une pause, calé entre une table de babyfoot et deux piles de tabourets, il visionne avec Maude Golay l'interview d'Alain Berset sur les mesures Covid-19 par la journaliste de la RTS Jennifer Covo, qui a subi un torrent d'insultes sur internet pour avoir été trop ceci, pas assez cela… « Je ne vois pas ce qu'on peut lui reprocher », dit-il, masque sous le menton.

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Maude Golay. Sans elle, il manquerait une touche au maquillage, une perruque, une pièce de vêtement. On peut presque tout lui demander, sauf peut-être un sous-marin russe équipé d'ogives nucléaires – et encore. Accessoiristes, faiseurs de miracles.

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Jean-Philippe Bardet, c'est maître Bonnant, une star vieillissante du barreau genevois qui adore s'écouter parler en défendant les intérêts d'une clientèle dorée sur tranche. Pour ce qui est de l'étude d'avocats, la salle des pas perdus de l'Hôtel de Ville de Vevey avec son lourd mobilier en chêne, ses hautes fenêtres, ses gravures historiques et son horloge tintinabulante fait un décor assez crédible. L'idée, ici, est de représenter l'avocat en train de s'entrainer au golf sur un tapis que l'on dira persan. Jusque là, fort bien.

 

Mais quel sont au fait les gestes du golfeur chevronné ? Je connais un fou de ce sport qui consultait une hypnotiseuse pour décrisper les siens… Anne-Sophie et Benoît ont amené des images de référence, Alex, plus agile que ne le laisse supposer sa corpulence, y ajoute son balancement de hanches pour mimer la position du club au-dessus des épaules. Vincent Kucholl fait de son mieux, les flashes lâchent leurs « pop » à répétition. Anne-Sophie a une idée : et si on arrivait à entraîner dans le mouvement giratoire la robe et l'épitoge ourlée d'hermine ? Alex et Benoît se saisissent de l'une et de l'autre, les lancent en l'air au moment de déclencher avant de se retirer d'un mouvement vif. Photoshop effacera leur présence sur l'image finale.

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Dix-sept heures. La journée de travail se termine avec une heure d'avance sur le planning, mais avec deux personnages de moins que prévu sur les sept programmés. Rendez-vous est pris pour le lundi suivant, il ne faut pas accumuler le retard, le livre doit être terminé en 2021 pour les dix ans du duo Kucholl-Veillon. La pandémie a du bon : partiellement privés de scène, leur émission en pause de fin d'année, les deux Vincent peuvent donner un peu plus de temps à ce projet pendant les Fêtes.

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Voir aussi la première séance de portraits avec Vincent Kucholl.

© Jean-Claude Péclet, 2020. Reproduction soumise à autorisation