Bruges

Spinolarei/Langerei

Certains lieux aiguisent d'emblée le regard ; pour moi, ce fut le cas de Vienne en décembre 2018. D'autres semblent l'émousser. A quoi cela tient-il ? A peu de chose : une bruine qui le dispute au vent coulis. A un trajet en train qui vous laisse toussotant et courbé de douleur à chaque quinte à cause d'une mauvaise position de sommeil qui a martyrisé un muscle es-sen-ti-el. A des retrouvailles où on se sent comme une pièce rapportée, j'y reviendrai.

Et puis Bruges. Bruges-la-Moyenâgeuse. « Bruges-la-Morte », du nom de ce roman mélodramatique publié par Georges Rodenbach en 1892 qui, paradoxalement, donna un coup de fouet à la cité asthénique. Le tourisme des lieux figés dans le temps, qu'on n'appelait par encore « urbex » vit converger un flux de touristes romantiques dans la ville-port ensablée depuis des siècles. Extrait : « La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets (ceux du héros, un veuf inconsolable, ndlr.). Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer. »

Avec une population de 120 000 habitants, stagnante depuis quarante ans, Bruges accueille aujourd'hui sept millions de visiteurs par an ; elle est, derrière Barcelone, la neuvième ville la plus courue d'Europe. Lessivée, faudrait-il dire. La « Venise du Nord » au nom légèrement usurpé ne possède plus un centimètre de canal qui ne soit bordé de jardinets artistiquement ensauvagés, mignonnement enluminés pendant les Fêtes, parsemés d'antiquités, décor posé pour les « selfies ».

Je suis venu y photographier un miracle.

Pas le miracle officiel de Bruges, la relique du Saint-Sang ramené de Jérusalem par l'aumônier de Thierry d'Alsace au XIIe siècle et conservée dans la basilique du même nom. Mon miracle à moi est un acte de vie, mais avant de vous le raconter, sachez que, fils des Lumières et protestant, j'ai toujours considéré les miracles comme l'avoine des crédules. Puis, il y a quelques semaines, j'écoutais à la fondation Michalski de Montricher le journaliste-éditeur Bertil Galland évoquer son formidable parcours quand il a lâché cette phrase :

« Gare à vous, qui ne croyez pas aux miracles, car vous n'en verrez jamais ! »

C'était dit sur le ton léger de la boutade, mais un homme de 88 ans (l'âge de Bertil) ne plaisante jamais complètement avec ce qui défie les lois de la nature. Un de 69 ans (mon âge) n'y est pas indifférent non plus, car ce que soulevait Galland sur le mode ironique est l'éternel dilemme de la foi. Faut-il attendre qu'elle nous illumine, ou aller à sa rencontre ? Je défie toute personne basculant plus ou moins tranquillement vers le fondu au noir d'écarter la question d'un haussement d'épaules.

Tel n'était pas le débat philosophique que voulait ouvrir Bertil au pied du Jura parsemé de neige mouillée. Son miracle en chair et en os arborait une élégante et longue chevelure grise aux premiers rangs de la salle de conférences et fut prié de se lever. Marcel Thévoz, c'est son nom, a traversé l'Islande à pied avec Bertil Galland en… 1949. Ils ne s'étaient pas revus depuis septante ans ou presque - jusqu'à ce soir-là à Montricher.

Imaginez quatre jeunes hommes au sortir de la seconde guerre mondiale, avides d'espaces et de découvertes dans une Europe en lambeaux. L'Islande est alors un no-man's-land qu'on parcourt à ses risques et périls en traversant, vivres et bagages sur la tête, pantalons retroussés sur les mollets, des rivières glacées dont le courant peut à tout moment vous renverser. Au début, il y eut un guide et un cheval, puis il fallut y renoncer par manque d'argent. Les quatre téméraires ont néanmoins terminé leur mémorable périple sans dommages.

Septante ans plus tard, trois vivent encore ; ce n'est pas à proprement parler miraculeux, mais rien moins qu'exceptionnel. Tout comme l'est la décision spontanée de Bertil Galland et Marcel Thévoz lors des retrouvailles de Montricher d'aller rendre visite au troisième homme, Jacques Dewaele, qui vit à Bruges.

N'est-ce pas une raison suffisante pour immortaliser leur rencontre dans cette ville que je ne connaissais pas ?

Ne voulant pas m'imposer plus que nécessaire, je m'y suis rendu de mon côté et découvre, à la nuit tombante, une cité désertée de ses habitants, et même des touristes. C'est l'heure où l'on socialise autour d'une bière, il n'y a pas âme qui vive, dans le labyrinthe où mes pas résonnent sur les pavés mouillés, pour me dire où se trouve l'auberge de jeunesse St Christopher's at Bauhaus, qui se trouve justement aux antipodes de la gare.

Place derrière l'église du Saint-Sang

J'y arrive finalement et me félicite de mon choix. L'endroit est un des plus animés de la ville. On y parle anglais, bien sûr, beaucoup l'espagnol et l'italien et (un peu) le français. Les filles sont jolies, la musique décidément « eighties ». Je me demande si tous ces jeunes qui font défiler l'écran de leur téléphone portable réalisent qu'ils sont les lointains descendants de ceux qui ont façonné le destin de Bruges.

Les marchands vénitiens et gênois qui y ouvrirent leurs comptoirs au 14e siècle et y créèrent une des premières bourses d'Europe.

Le roi de France Philippe Le Bel dont la garnison fut massacrée en 1302 lors des Mâtines brugeoises.

Philippe III de Bourgogne dont le représentant Jean de Villiers de L'Isle-d'Adam fut lynché en 1437 lors des Vêpres brugeoises (on ne rigolait pas avec l'occupant quand la situation se péjorait).

Les marchands écossais et anglais qui disposaient avec ce port, avant qu'il ne s'ensable, de la voie la plus directe avec le continent.

Le roi d'Angleterre Charles II qui, lors de la longue guerre civile avec Cromwell, vécut une partie de son exil à Bruges, dont il appréciait le caractère des habitants.

L'empereur d'Autriche Maximilien Ier qui hérita, par mariage avec la fille de Charles-le-Téméraire, Marie, les Pays-Bas bourguignons.

Charles Quint qui reprit « l'héritage bourguignon » avant que la guerre de Quatre-Vingt ans ne scinde la dépendance en deux, la partie sud restant sous contrôle des Espagnols, qui comptaient à Bruges une forte colonie divisée en pas moins de cinq « nations ».

Cet étourdissant carrousel exigerait une soigneuse préparation historique avant de se lancer dans les rues de Bruges. Je ne l'ai pas faite et confie mon itinéraire à l'humeur du moment, ainsi qu'à l'excellent petit guide « Act like a local » distribué au St Christopher's. Surtout ne pas se précipiter à la place du Beffroi, son parc à calèches, ses menus aux prix surfaits rédigés en six langues. Eviter les artères commerçantes.

 

La vieille ville de Bruges a la forme d'un œuf presque parfait entourée d'un grand canal, veinée à l'intérieur de deux canaux traversants et deux bras secondaires. Suivre les voies d'eau, prendre les ruelles de traverse, jouer à saute-pont jusqu'à ce qu'une averse sonne l'heure du repli vers un bol de soupe fumante.

A Bruges, le vélo est roi et se conduit à la façon hollandaise : décontracté, dos droit… et vite. Comme les engins sont silencieux, même sur les pavés, le piéton distrait a vite compris qu'il a intérêt à se jeter de côté s'il tient à ses os. Ici, l'avertisseur n'existe pas. Cette relative brusquerie vélocipédique contraste avec l'atmosphère bon enfant des cafés, notamment ceux dont la carte est rédigée en flamand (je recommande le Lion Belge à Langestraat, portions gargantuesques). J'y ressens, comment dire, une sorte de bienveillance ironique à l'égard du visiteur, quelques mots sont vite échangés malgré l'obstacle de la langue, ce qui est somme toute remarquable vu le brassage subi par la ville.

Place du Beffroi

Ainsi se passe la première journée, avant que je ne retrouve dans mon alcôve du dortoir à cinq lits la caisse grillagée où j'ai rangé mes affaires et mon compagnon de soirée, « L'Homme sans qualités » de Robert Musil.

Une digression s'impose ici. Pourquoi voyage-t-on ? Pour découvrir des lieux, des gens, bien entendu. Mais aussi, si l'on aime lire, pour favoriser les conditions d'une étreinte littéraire. J'étais parti en Birmanie en 1996 avec les deux tomes des « Thibault » en Pléiade offerts par un collaborateur de L'Hebdo. Leur lecture m'a davantage marqué entre pagodes et fleuve limoneux que si je l'avais entreprise en Suisse.

« L'Homme sans qualités » est une œuvre monumentale (2000 pages…) autour de laquelle j'ai longtemps tourné sans y pénétrer. Je me demande combien de lecteurs sont venus à bout de ce livre qualifié d'un des « romans les plus importants du XXe siècle », jamais achevé, pétri de réflexions fascinantes ou exaspérantes selon l'humeur dans laquelle on les aborde. Je l'avais acheté suite à mon escapade viennoise : huit heures de train dans chaque sens et quatre soirées dans un lit spartiate à Bruges étaient l'occasion idéale de faire plus ample connaissance avec l'anti-héros de cette histoire, Ulrich.

J'en suis à la page 450 d'une fresque qui se déroule avant la première guerre mondiale dans un Autriche-Hongrie jetant ses dernières flammes avant que les bûches ne s'effondrent sur elles-mêmes. Vaguement consciente du danger, cherchant à le circonvenir, une coterie d'aristocrates et bourgeois projette un événement d'une envergure intellectuelle et morale exceptionnelle qui réaffirmera non seulement l'unité de l'empire, mais celle de l'Humain face aux forces centrifuges de la décadence et de l'individualisme matérialiste.

Ulrich devient, presque malgré lui, un rouage de cette ambitieuse et impossible mécanique dont il anticipe les blocages avec une paralysante lucidité.

St Christopher's at Bauhaus, chambre 26

L'homme sans qualités, c'est lui bien sûr. Ou plutôt l'homme de toutes les qualités (instruit, de bonne famille, bien fait de corps et d'esprit), sauf celle de les faire fructifier utilement, au désespoir de son père qui l'entretient. Exemple des réflexions d'Ulrich :

« On peut se représenter l'oeuvre d'une vie réduite à trois traités, mais aussi bien à trois poèmes ou trois actions dans lesquelles le pouvoir personnel de création serait poussé à son comble. Ce qui voudrait dire à peu près : se taire quand on n'a rien à dire, ne faire que le strict nécessaire quand on n'a pas de projets particuliers et, chose essentielle, rester indifférent quand on 'a pas le sentiment indescriptible d'être emporté, bras grands ouverts, et soulevé par une vague de la création ! On remarquera que la plupart de notre vie psychique serait dès lors interrompue, mais peut-être le mal ne serait-il pas si grand. » (chap. 61, l'idéal des trois traités, ou l'utopie de la vie exacte).

Ou encore ceci : « Si l'on veut se représenter comment vit un tel homme (Ulrich, ndlr.) lorsqu'il se retrouve seul, tout ce qu'on peut raconter est que les vitres illuminées de ses fenêtres, la nuit, semblent observer sa chambre, et les pensées, après usage, se tiennent assises en rond autour de la pièce comme les clients dans la salle d'attente d'un avocat dont ils ne sont pas satisfaits. » (chap. 62).

Oublions l'Autriche-Hongrie et Ulrich, voyons les sujets abordés par Robert Musil, qui vont de la responsabilité personnelle dans un crime sexuel aux mouvements sociaux en passant par les capitalistes perspicaces pétris de culture au pouvoir politique prisonnier de ses routines… : tout cela résonne de façon formidablement contemporaine, sans oublier la question fondamentale. Quelle attitude à adopter face à un monde qui nous semble, à tort ou à raison, emporté dans un tourbillon de vitesse et de complexité, déclenchant chez les uns le réflexe de « retour à... » et chez d'autres la pulsion de « foncer vers... » ?

Kruisvest

Fin de la digression. La compagnie d'Ulrich ne me réussit pas trop en cette seconde nuit au St Christopher's. Dans mon alcôve sous-aérée, je ne ferme pratiquement pas l'oeil de la nuit et me réveille avec une envie : une sieste, vite, d'autant que le ciel est de plomb.

En attendant, la vie au « backpacker's » réserve toujours des rencontres. Ce matin, c'est un sexagénaire cheveux bouclés et bermudas, fan de gingembre qu'il répand sur son assiette avec sa râpe métallique à fromage. Il m'aborde en français et, me sachant suisse, révèle une familiarité étonnante avec quelques entreprises familiales de la région lausannoise spécialisées dans les techniques d'impression de sécurité (encres, machines), connues pour leur extrême discrétion.

 

Mon interlocuteur reste vague sur les affaires qu'il mène, évoquant ses pied-à-terre égyptien, tunisien, et ses origines partiellement italiennes. L'homme est aussi insaisissable qu'un poisson bariolé dans les eaux tièdes de Sharm-el-Sheikh et finit de me surprendre en me montrant une de ses « oeuvres » accrochée au milieu de la tapisserie multiculturelle que forment les murs du pub / salle à manger : un dessin de soucoupe volante flottant au-dessus des pyramides du Caire.

 

« Pensez-vous que les extraterrestres ont construit les Pyramides ? », hasardé-je. Le regard qu'il me lance me fait comprendre que je resterai à jamais imperméable à certain niveau de connaissance.

La pluie se calme, retour sur le pavé brugeois. Une surprise m'attend au musée Groeninge, une autre à l'église de Notre-Dame.

Le "Jugement de Cambyse" (panneau de droite)

Le musée d'abord. Dans la salle des « primitifs » flamands (le vilain mot !) se trouve le diptyque « Le Jugement de Cambyse » commandé par le bougmestre de Bruges en 1487 à Gerard David.

 

On y voit de la façon la plus réaliste un homme grimaçant et nu, son seul sexe caché par un chiffon blanc, se faire proprement écorcher vif par quatre bourreaux affairés. Selon les Histoires d'Hérodote, il s'agit du juge persan Sisamnès, condamné à cette peine pour le seul délit de corruption par le juge Cambyse.

 

Selon Hérodote, le juge ne s'est pas limité à cela : il a fait découper la peau de Sisamnès en lanières, en a fait recouvrir le siège qu'utilisait le corrompu, puis l'a offert au fils de celui-ci en lui demandant de reprendre sa fonction. Ainsi se souviendrait-il de ce qu'entraînerait pour lui tout écart du droit chemin…

Le tombeau de Marie de Bourgogne, dans l'église Notre-Dame

A l'église Notre-Dame, autre clin d'oeil de l'Histoire, ce sont les tombeaux de Charles-le-Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne qui attendent le visiteur. Laissons la parole à Victor Hugo :

« Deux monuments en airain doré et en pierre de touche. La pierre de touche ressemble au plus beau marbre noir, avec quelque chose de plus souple à l’œil et de plus harmonieux. Chaque tombeau a sa statue couchée qui paraît toute d’or, et sur les autres faces des blasons, des figures et des arabesques sans nombre. La tombe de la duchesse Marie est du XVe siècle, celle de Charles est du XVIe. Le corps du duc fut transporté de Nancy à Bruges par Charles-Quint, cet empereur prudent, fils de Jeanne la Folle et petit-neveu de Charles le Téméraire. Rien de plus magnifique que ces deux tombes, celle de Marie surtout. Ce sont d’énormes bijoux. Les blasons sont en émail. Aux pieds du duc il y a un lion, aux pieds de Marie deux chiens dont l’un semble gronder de ce qu’on approche sa maîtresse. C’est une chose surprenante, aux quatre faces du monument, que cette forêt d’arabesques d’or sur fond noir avec des anges pour oiseaux et des blasons pour fruits et pour fleurs. »

Ce que ne dit pas ou ne savait pas Victor Hugo est que celui de Charles est probablement vide. Après la défaite de Nancy le 5 janvier 1477, son cadavre détroussé par les pillards et à moitié dévoré par les loups fut conservé comme trophée par le duc René II de Lorraine , et quand Charles Quint le récupéra effectivement 80 ans plus tard, les os pêle-mêle étaient dans un tel état que toute identification devenait impossible. A la Révolution française, les deux tombeaux furent hâtivement démontés et transportés, celui de Marie profané, les Sans-Culottes cherchant à effacer toute trace de féodalité. Lorsque les monuments furent restitués en 1810, on n'était plus du tout sûr de ce qu'ils contenaient. Le doute subsiste aujourd'hui.

Ce que ne précise pas non plus Hugo est que les gisants, réalisés en bronze comme il le souligne, ont obtenu cette teinte dorée par des vapeurs de mercure dont la toxicité a empoisonné plus d'un artisan affecté à leur confection… Leur présence dans la chapelle de Notre-Dame n'en est pas moins imposante, davantage à mon avis que la Madone de Bruges en marbre réalisée par Michel-Ange entre 1501 et 1504, exposée dans la même église et remplacée par une copie pendant des travaux qui ne semblent pas près de s'achever.

Ancienne conserverie

Le long du canal entourant la vieille ville, un monsieur promenant son chien m'observe tandis que je photographie une ancienne cheminée d'usine. « Ici, c'était une conserverie, dit-il en cherchant ses mots en français. A gauche, le quartier était plutôt cossu. A droite, vers Sainte-Anne, plus populaire. Sainte-Anne est très joli, les touristes ne vont pas là-bas. » Ils se contentent généralement d'une photo-souvenir sur la colline que surmontent trois moulins rénovés.

Au pied d'un de ces moulins se trouve le terrain, magnifiquement préservé, de la guilde de tir à l'arc Saint-Sébastien, une des plus anciennes si ce n'est la plus ancienne du monde avec ses 600 ans d'activité ininterrompue. C'est là qu'au troisième et dernier matin de mon séjour, je vais retrouver enfin mon « miracle ».

Il est en retard. A l'heure dite, Marcel Thévoz me rejoint devant l'enceinte de brique, mais pas trace de Bertil Galland ni de Jacques Dewaele, les deux autres explorateurs de l'Islande en 1949. Une demie-heure et un coup de fil plus tard, nous apprenons que Jacques Dewaele, 92 ans, a voulu venir en transports publics et à pied. Or le dimanche, il passe un bus par heure, à peu près. Réfrigérés, nous voyons finalement pointer deux silhouettes au bout de la rue. Ce sont eux.

La salle de fêtes et un salon de la guilde de l'arc de Saint Sébastien

Bertil s'interroge sur mes motivations. « Au fond, que vas-tu faire de tout cela, demande-t-il, photographier le spectacle de la sénéscence ? » Toujours le mot pour rire.

 

Je comprends sa perplexité, mais que lui répondre : le texte que je viens d'écrire ? Ou lui dire que, par son humilité et son talent, il est le journaliste que j'ai le plus admiré au long de ma carrière ? Tandis que tombent les premières gouttes, l'heure n'est pas aux déclarations d'amour. Il est vrai que j'ai en face de moi trois vieux messieurs et que le sourire de Jacques Dewaele est adouci par une forme d'absence, même si ses yeux pétillent de ces retrouvailles. Il est vrai aussi que leur histoire leur appartient et que je m'y immisce un peu comme un cosaque.

 

Il est non moins vrai que ce moment est unique. Trois compagnons de route sur quatre se retrouvent dans la plus ancienne abbaye de tir à l'arc du monde pour marquer un périple qui les a unis il y a septante ans : qui a déjà vécu cela ?

Je suis conscient de partager, en passager clandestin, un moment privilégié et me sens nerveux comme un débutant. Je sais déjà que l'image que j'en tirerai sera au mieux quelconque. Pourvu qu'elle ne soit pas carrément ratée !

Nous entrons dans l'enceinte de la guilde sous la conduite de Luc Calliauw, qui en fut membre. Jacques Dewaele l'est toujours, ce qui nous vaut le privilège d'une visite privée. Seuls des hommes peuvent en faire partie, à deux exceptions près : la reine des Belges, Mathilde, et celle d'Angleterre, Elisabeth II, suite aux liens tissés par Charles II quand il vécut en exil à Bruges. Ce dernier s'est montré généreux avec ses hôtes dans son testament : le legs qu'il fit à la guilde a permis de construire une solennelle salle de banquets où, quand nous la traversons, on prépare les couverts pour une centaine de convives.

 

On ne nous dit pas qui. « Des personnalités importantes viennent parfois ici incognito, glisse Luc Aliot d'un air entendu, la règle est que rien de ce qui s'y dit ne sort de ces murs. » L'endroit exhale la tradition, les murs de la salle où se succèdent les présidents et champions de la guilde constituent un véritable musée de peinture depuis le 17e siècle.

Jacques Dewaele, Bertil Galland et Marcel Thévoz (de g. à dr.) sous le buste de Charles II d'Angleterre

Interdit de jurer, même quand la flèche part mal. Luc Calliauw montre l'urne où sont encaissées les amendes des contrevenants

Le port de la cravate est de règle, y compris quand on tire à l'arc. Dans le jardin, une perche de 32 mètres fait office de cible. On y accrochait jadis des oiseaux vivants (parfois même aux ailes d'un moulin à vent), aujourd'hui des leurres. Mais l'expression et les symboles sont restés : tirer le perroquet, le « papegai ».

La pluie tombe dru désormais, la lumière à l'intérieur devient crépusculaire et je me dis que malgré la sensibilité relativement élevée de mon appareil, cela va être juste. Derrière son immuable affabilité, Bertil exprime le désir qu'on en finisse avec la photo protocolaire.

 

J'opère au mieux, devant le buste de Charles II, remercie et prends congé, laissant les trois amis à leurs souvenirs.

Comme si le ciel se soulageait d'une tension accumulée, un voile gris-bleu se glisse au-dessus des chapeaux pointus brugeois. Lors d'une troisième et dernière balade le long des canaux, je crois avoir enfin découvert un endroit plus intimiste sur le pont de la rue du Lion. Mais non, une résidence « Monsieur Maurice » a pris place juste à côté.

Statue de garçon au "papegai" et vitrail de la guilde de tir à l'arc de Saint-Sébastien

C'est finalement du côté de l'architecture moderne que me viennent deux dernières surprises agréables.

 

D'abord un hôtel contemporain construit en brique rouge et surtout en bois, reprenant la structure en façade des maisons voisines mais résolument différent par le choix des matériaux. Ce qui n'est pas dénué de sens historique, car comme nous l'a rappelé Luc Aliot, la plupart des maisons « moyen-âgeuses » de Bruges n'en sont en fait pas, ayant brûlé une fois ou l'autre au fil des siècles. Vers 1870, l'architecte de la ville Louis Delacenserie a fait bâtir des blocs entiers en style néo-gothique pour satisfaire le goût de l'époque. Il n'en reste pas moins que le bois fut un élément essentiel du vieux Bruges, le réinterpréter dans un immeuble contemporain est une bonne idée.

Enfin, dans la rue de mon « backpackers », un coup d'oeil dans une arrière cour me fait découvrir un habitat groupé résolument moderne, habillé de fausses ardoises dont je peine à identifier la matériau mais dont les couleurs et formes s'intègrent fort bien à l'environnement sans le singer. Au milieu trône une sorte d'énorme bouilloire en cuivre surmontée d'une cheminée dont j'ignore quel fut l'usage (brasserie ?). Une ancienne fabrique est en voie de transformation.

Langestraat

Pour les locaux qui ont encore la chance d'y vivre, le vieux Bruges est une cité qui se cache et se protège. Des espaces verts insoupçonnés, tel celui de la guilde Saint-Sébastien, s'offrent à qui en connaît le secret.

Je quitte Bruges en me disant qu'il faut parfois trois jours et plus pour que le regard émoussé repère les bons interstices parmi les pierres polies. Pressé, toujours trop pressé...

Consacrée en 1429, la chapelle des Adornes, dont on voit ici le toit, reproduit librement l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, tombeau du Christ compris

L'horloge du St Christopher's at Bauhaus

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation