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Catharsis: processus de "purification" ou "purgation" des émotions, popularisée par Aristote, pour décrire comment le théâtre tragique libère les spectateurs de leurs passions.
Sans y avoir participé directement, je suis frappé de voir combien le jour de deuil national organisé vendredi 9 janvier 2026 après l'incendie de Crans-Montana a eu un effet bienfaisant sur tout le monde, moi compris. Depuis ce drame, des sentiments négatifs s'accumulaient, comme dans une marmite sous pression. Dans mon cas: la colère de voir des notables se terrer derrière les mots "catastrophe", "tragédie", comme si la mort de quarante jeunes et les graves blessures d'une centaine d'autres relevaient juste de l'insondable Destin... Bien sûr que non! Il y a derrière ce drame des responsables, que la justice valaisanne semblait étrangement ménager. Ainsi s'affrontaient sur ce nouveau champ de bataille que sont les réseaux sociaux des camps qu'habituellement rien n'oppose - vieux contre jeunes, non-Valaisans contre Valaisans.
Quelque prises de parole fortes et sincères ont agi comme le bouton de la marmite qu'on libère, mis de l'humain dans cette douleur. Je pense au conseiller d'État Mathias Reynard, non seulement pour les excuses et les mots justes qu'il a prononcés à Martigny, mais pour toute son attitude ces derniers jours, montrant qu'il ne triche pas, qu'il a la stature d'un homme capable de montrer ses émotions. Regardez ces deux images que douze ans séparent. La première date des élections valaisannes de 2013 que j'avais suivies de près; la seconde (publiée sur le site RTS, sans référence) a été prise vendredi à Martigny.


Je pense à cette rescapée du "Constellation", digne, forte, qui a parlé d'ajouter de la vie aux jours" et ainsi bouclé leur caquet aux donneurs de leçons - dont Eric Gujer, rédacteur en chef de la NZZ qui analyse dans ce drame la décadence d'une société et de sa jeunesse préférant s'amuser, filmer l'incendie qui se propage au lieu de l'éteindre.
Je pense aussi à la vice-présidente de Crans-Montana Nicole Bonvin Clivaz qui a trouvé les mots d'excuse restés en travers de la gorge du président Nicolas Féraud, lui dont l'obsession transpirante depuis dix jours est de minimiser les dégâts matériels et d'image pour "sa" station. Je pense encore à l'épouse du gérant du bar, Jessica Moretti, visiblement dévastée, qui a eu le courage de demander pardon aux familles en attendant que le procès établisse sa part de responsabilité. Je pense enfin au président de la Confédération Guy Parmelin, qui fut ferme.
Tout cela mis sur pied en quelques jours, dans un décor à la fois sobre et chaleureux, jusqu'aux éclairages (désolé de m'arrêter à ce détail, réflexe de photographe...). Cette réussite n'efface pas les morts ni les fautes, mais elle permet d'aller de l'avant. Elle n'était pas évidente: la Suisse n'est pas un pays où l'on dévoile étale ses émotions, encore moins devant les caméras. Or là, la télévision a pu montrer les visages des proches, des secouristes, mais aussi d'Emmanuel Macron et son homologue italien Sergio Mattarella, sincèrement touchés eux aussi par la cérémonie.
Cette journée de deuil national dépasse Crans, la Suisse et même ce drame pris dans son ensemble. Elle affirme l'importance de se réunir entre gens vrais, entre vrais gens à l'époque des mèmes, des trucages, à l'ère du factice. De se rencontrer sous une note commune, fût-ce celle des cloches sonnant le glas. De partager des valeurs. Cela à un moment où dans d'autres contrées, la police anti-immigration abat une femme sans défense à Minneapolis; où des dizaines d'Iraniens perdent la vie en protestant contre la dictature des mollahs corrompus. Où un Donald Trump déclare que la seule limite à son pouvoir est sa propre moralité, alors que son parcours montre qu'il en est totalement dépourvu. Où, en face de lui, des Poutine et Xi Jingping ne se sont même jamais posé la question.
Ce vendredi 9 janvier, dans une Suisse balayée par l'hiver, dans un monde fouetté de vents mauvais, un petit miracle de valeurs partagées s'est produit sous tente à Martigny. Il me fait penser à ce cygne photographié le 1er janvier 2026 sur le canal de la Broye, se protégeant du froid sous le reflet trouble des peupliers.