"Albanie, entre la fresque et le marteau"

Tel était le titre et le thème de travail d'un voyage-workshop de huit jours en Albanie organisé par l'agence Géo Découvertes avec le photographe Didier Ruef. L'intitulé pourrait être élargi à "entre la fresque et Mickey Mouse", tant est manifeste l'appétit d'Occident dans ce pays coupé du monde entre la fin de la deuxième guerre mondiale et les années quatre-vingt. Dans les rues, un jeune sur deux déambulant entre les marchands de légumes arbore un slogan anglais sur son T-shirt. Sur trois millions d'habitants, la moitié environ vivent dans les deux villes principales, Tirana et Durrës. Le reste est disséminé dans un paysage plus montagneux et vert que je ne l'imaginais. La série d'images ci-dessus, axée principalement sur la photographie de rue (Leica M10, objectifs 35, 50 et 90mm) vise à restituer cette ambiance de transition entre un passé communiste dont les traces disparaissent rapidement (sauf dans l'architecture des immeubles) et une modernité encore fragile.

Esthétique du post-communisme

Si les êtres humains dominent dans la première sélection de photographies ramenées d'Albanie en ce mois de mai 2018, ils sont plus rares dans les images ci-dessous, qui s'intéressent à la "grammaire" architecturale du pays. On y voit de nombreuses traces du passé, comme ces HLM communistes construits à bon marché entre 1950 et 1970, dont les entrées d'immeubles caractéristiques semblent conçues pour inciter les habitants à courber la nuque jusqu'au moment de retrouver un "chez soi" sommaire et peu engageant. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles les Albanais sortent dès qu'ils en ont l'occasion et animent les parcs d'une vie sociale intense. Les grilles sont une autre constante de cette architecture, mais aussi des cours - parfois de simples terrains vagues, parfois des oasis de verdure où se réfugient la vie privée et la poésie d'une lessive qui sèche.

En contrepoint de ces constructions anciennes surgissent des réalisations récentes parfois surprenantes. Ainsi cette maison abritant l'office du tourisme du Voskopoja (première image de la série), sorte de manifeste Bauhaus néo-rural détonnant dans un village où domine la pierre de taille. Le premier ministre, dit-on, est un grand amateur de ces mélanges de couleurs pétantes ou pastel.

Enfin, un certain nombre de photographies ont été réalisées sur l'ancien site industriel de Elbasan, qui employait jusqu'à 13 000 ouvriers quand l'Albanie rêvait d'autarcie. Aujourd'hui, sauf quelques ateliers, il est réduit à des usines fantômes où des machines chinoises semblent prêtes à reprendre du service.

Un mot encore sur la statue d'une femme tout en rondeurs que l'on voit sur la quatrième photo avant la fin: il s'agit d'Ollga, héroïne d'un film racontant l'histoire d'une bourgeoise de Tirana forcée de s'établir - à son grand regret - dans le village perdu qu'est Tushmeshit, au bord du lac Ohrid. Après moult péripéties cocasses, elle finit par s'éprendre d'un gars du village et apprécier la vie qu'on y mène. Contrairement à d'autres personnalités de l'époque communiste coulées dans le bronze, celle d'Ollga est restée populaire dans le coeur des Albanais.

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A bicyclette...

"Lorsque je sors avec mon appareil, je ne pars pas à la quête du Graal. Je ne me sens investi d'aucun message à délivrer à quiconque, ni ne perçois le frémissement d'aucune transcendance. Je poursuis la mise en ordre des informations que j'intègre et que ma tête et mon coeur réfractent aussitôt, à leur façon."

Cette phrase de Willy Ronis retrouvée en exergue d'un livre de photos qu'il publia en 1980 (éditions Contrejour) résume l'état d'esprit qui m'habitait quand je suis arrivé en Albanie pour ce workshop. Mes efforts - mesurés - pour trouver un fil rouge à tirer, une "approche" formelle ou thématique n'avaient abouti à rien. Je m'en suis fait une raison et même une justification: il est parfois contre-productif d'arriver quelque part avec des idées préconçues que la réalité se charge de mettre en pièces. Ainsi, j'ai vite abandonné ma première idée qui était de ne faire que des photos argentiques en noir-et-blanc. D'abord cela m'aurait empêché de les confronter "in sitù" au regard pointu de Didier Ruef et à celui des autres participants. Ensuite, cela aurait déjà été un parti-pris comportant le risque de se laisser aller à la nostalgie - tentante berceuse des photographes. Je n'ai pas regretté le choix de la couleur. L'Albanie est un pays qui change très rapidement et mérite à ce titre un regard contemporain.

Si je n'avais pas de "projet photographique" en arrivant, une semaine de séjour suffit à dégager quelques pistes. J'en ai vu une dans ces incroyables constructions de bric et de broc parsemant les villages, où les Albanais déploient leur génie de la récupération. J'en ai aperçu une deuxième dans l'omniprésence - héritage du communisme ? - de ces dames qui balaient, arrosent et astiquent les espaces publics. Troisième piste, sans doute la plus prometteuse: les Albanais font partie de ces peuples qui ont conservé des échanges très tactiles quand ils se croisent dans la rue. On s'enlace, se tient l'épaule, la main, s'embrasse parfois sur la bouche (hommes compris). Ce langage corporel mériterait d'être restitué en images mais demande bien sûr une quête plus longue que les huit jours que durait notre voyage.

Presque sans le vouloir, un quatrième thème s'en est dégagé: le rôle de la bicyclette au quotidien. Même si la voiture s'est largement imposée en Albanie - où la Mercedes d'occasion est reine - une des scènes les plus courantes du petit matin (ma période préférée pour prendre des images) est celle où l'on voit des dames et des messieurs pédalant vers leur lieu de travail, un petit sachet de plastique accroché au guidon. On trouve aussi des vélos de "hipster" à Tirana, des machines au look moderne en location, mais ce sont surtout les braves bécanes-mules à tout faire, récupérées un peu partout en Europe, dont le passage nonchalant renvoie à des époques moins stressantes que celle où moulinent les sociétés occidentales contemporaines. Les images ci-dessous n'ont aucune prétention à l'exhaustivité et doivent être considérées comme une ébauche albanaise sur deux roues.

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© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation