Ce qu'est devenu Hiawatha le Petit Indien

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« On the shore stood Hiawatha,
Turned and waved his hand at parting;
On the clear and luminous water
Launched his birch canoe for sailing,
From the pebbles of the margin
Shoved it forth into the water;
Whispered to it, "Westward! westward!"
And with speed it darted forward. »

 

                                     (« Song of Hiawatah », Henry Longfellow)

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L'extrait de poème épique ci-dessus, inspiré de légendes Ojibwe, fut écrit en 1855 par un distingué professeur qui n'avait, faut-il le préciser, pas une goutte de sang indien dans les veines.

 

En 1937, le réalisateur David Hand en tira un dessin animé gentillet intitulé « Hiawatha le Petit Indien ». Celui-ci narre les tentatives maladroites d'un gamin indigène pour chasser les petits animaux de la forêt. Hiawatha renonce vite, préférant faire ami-ami avec eux : bien lui en prend, car une maman ourse le prend à son tour en chasse, et il ne doit qu'à ses nouveaux copains de lui échapper. Happy end dans le meilleur des mondes. Enfant, j'ai regardé plusieurs fois cette œuvrette produite par Walt Disney.

 

Juillet 2022. N'arrivant pas à dormir, je glisse le canoë sur le sable et les algues séchées bordant le lac Rice et pagaie en silence au clair de lune. Si j'en avais la patience et les muscles, je pourrais accoster dix kilomètres plus loin sur le rivage de la « First Nation » Hiawatha, au sud-est de Peterborough. Leur réserve s'étend sur huit kilomètres carrés, pour une population de 360 à 480 personnes selon les sources.

 

Je sais déjà ce que j'y verrais – spoiler : j'y suis allé un jour plus tard, en voiture. Une sorte de banlieue canadienne comme les autres, des bungalows disséminés, aux finitions plus rudimentaires peut-être, une boutique d'artisanat où j'achèterai des mocassins confectionnés ailleurs. La dame âgée qui les vend a perdu son fils et sa meilleure amie à quelques semaines d'intervalle, son moral n'est pas au mieux. L'endroit le plus animé de la réserve est la station-service où les voitures s'encolonnent pour faire le plein d'essence détaxée, vingt cents meilleur marché qu'ailleurs. Toujours bon à prendre en ces temps d'inflation. Au bar-épicerie d'à côté, rayons gavés de chips et de boissons sucrées, la caissière probablement indigène, certainement en surpoids et visiblement mécontente de perdre son dimanche au comptoir répond avec le minimum d'amabilité que requiert son maintien à ce poste.

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Les romantiques en quête de couleur locale feront mieux de venir en mai, pour le pow-wow, ou le mois suivant pour le « Indigenous Day ». Ne voyez pas de cynisme dans mes propos : récupérer leurs traditions fut une victoire pour les premiers habitants du Canada. Longtemps, le « Indian Act » de 1876 et les règlements en découlant les interdirent. Parallèlement étaient créées les sinistres « residential schools » où 150 000 enfants Indiens (on les appelait comme cela alors) furent arrachés à leurs familles, traités dans des conditions d'hygiène repoussantes, tondus, parfois abusés sexuellement, obligés d'apprendre l'anglais et d'effacer leur propre culture. Ceux qui persistaient à parler l'idiome de leurs parents se voyaient savonner la bouche dans le meilleur des cas, frapper la langue à coups de règle, voire percer celle-ci d'aiguilles si le principal était un peu sadique.

 

Des milliers moururent de ces traitements, de maladies, ou pendant leur fuite. Ces faits, connus et dénoncés, « ne justifient pas en eux-mêmes un changement de la politique suivie notre Département, qui est de trouver une solution finale au problème indien », affirmait en 1910 Duncan Campbell Scott, Deputy Superintendent aux Indian Affairs.

 

« Solution finale » : l'expression n'avait pas encore pris la sinistre connotation que les nazis lui donnèrent vingt ans plus tard. Il n'était pas question d'exterminer les autochtones eux-mêmes, mais leur culture. De les assimiler, de gré ou de force, d'en faire de bons petits blancs, destinés la plupart du temps aux emplois subalternes

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Cela n'a qu'à moitié fonctionné. Aujourd'hui, sur une population totale de 38,6 millions de Canadiens, 1,7 million se déclarent comme indigènes, ce qui représente 4,9 % du total, beaucoup plus dans les territoires du centre et du nord. À quoi s'ajoutent 600 000 métis et 65 000 Inuit. Bref, l'assimilation à marche forcée n'a pas donné les mêmes résultats qu'aux Etats-Unis, et cette politique contraire aux droits humains a été progressivement abandonnée à partir des années 50, même si l'Indian Act plusieurs fois révisé existe toujours, pour des raisons complexes que le lecteur intéressé découvrira en lisant, par exemple, « « 21 things you may not know about the Indian Act » de Bob Joseph (Indigenous Relations Press, 2018). Pour dire les choses plus clairement, les communautés « First Nation » semblent de moins en moins disposées à faire des concessions, à jouer les alibis. Elles affirment leurs droits avec plus de culot et manifestent même un certain dynamisme démographique.

 

Bref, le « problème indien » reste planté comme une écharde dans l'identité canadienne. Des milliers de pages d'enquêtes, de rapports et de recommandations ont été publiés à ce sujet. La seule question des « residential schools » a suscité la création d'une commission « Vérité et réconciliation » qui, en 1998, suggérait 94 mesures concrètes, suite aux excuses officielles du gouvernement (la majorité de ces propositions sont restées lettre morte). Juste après mon séjour canadien, le pape François est venu à son tour au Canada demander pardon pour le mal commis dans les « residential schools » : souvent confiées à des religieux, elles avaient pour double fonction d'assimiler et de christianiser les jeunes indigènes.

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On s'excuse beaucoup au Canada. Les « sorry », « beg your pardon », tics de langage plus ou moins conscients, parsèment les phrases comme autant de ponctuations. Dans l'avion qui m'emmenait vers Toronto, j'ai regardé le documentaire « Being Canadian » de l'humoriste Robert Cohen (2015), qui s'amuse de cette manie. Il en rit gentiment d'ailleurs, car la gentillesse est un autre stéréotype collant aux basques des Canadiens. Ne sont-ils pas, après tout, des « nice people », à la différence de leur voisins yankees forts en gueule ?

 

Pour ne pas m'engluer dans ce sirop d'érable de gentillesse, j'ai acheté dans la vaste librairie Chapters de Pickering, encombrée de rayons « bien-être », « new age », « yoga et spiritualité », un petit livre dont le titre prévient que son auteur n'est pas du genre à se répandre en excuses ni courbettes: « Unreconciled » de Jesse Wente (2021, Penguin).

 

Si sa lecture vous tente, sachez que Jesse Wente est un chieur. Son livre largement autobiographique ne nous épargne aucune considération victimaire sur les façons dont lui-même, sa grand-mère et sa communauté en général ont été méprisés, exploités par les Blancs dominants (au fait, Jesse est un Ojibwe, la tribu qui a inspiré le « Song of Hiawatha » cité plus haut). En le lisant, gagné par l'agacement, on a envie de lui dire que son parcours de critique de cinéma, de chroniqueur radio et de défenseur de la cause indigène a été plutôt bien servi par ces Blancs dont il dit tant de mal, que sa famille n'était pas des plus mal loties, et qu'il sombre plus d'une fois dans l'auto-apitoiement égocentrique ou dans le politiquement correct tendance psycho-rigide.

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Reste que le gars est intelligent, très informé sur les enjeux indigènes. Et les questions qu'il soulève ne peuvent être écartées d'un revers de main. Jesse Wente s'est particulièrement engagé sur le thème de l'appropriation culturelle (notamment dans cette interview datant de 2017), après que le rédenchef d'une revue littéraire eut consacré un numéro spécial aux écrivains « First Nation»... en précédant leurs textes d'un édito vantant les mérites du pillage culturel, suggérant même la création d'un prix récompensant la meilleure appropriation ! Tout cela au nom de la liberté d'expression.

 

En règle générale, j'adopte une ligne libérale sur ce sujet épineux. Quand le concert d'un inoffensif groupe de reggae alémanique est interrompu par quelques auditeurs (même pas jamaïcains) sussurant leur « malaise » face au look et au répertoire des musiciens, j'ai envie de leur dire qu'ils sont libres de rentrer chez eux écouter du Bob Marley sur vinyle, ou du yodel si cela leur chante.

 

Le cas de la revue littéraire canadienne est différent. Qu'une édition spécifiquement consacrée aux auteurs autochtones soit précédée d'un coup de pied de l'âne suggérant que n'importe qui est capable de puiser dans le réservoir de langues, légendes et croyances des peuples qui ont vécu plusieurs milliers d'années sur le continent avant l'arrivée des colons, voire d'en tirer de plus substantiels et profitables effets que celles et ceux qui en sont les dépositaires est pour le moins… maladroit, sinon franchement injurieux. D'autant plus que, résultat prévisible de cet éclat, on a plus parlé de l'édito du rédenchef (qui a donné sa démission) que des textes soigneusement choisis pour ce numéro spécial.

 

Dans cette polémique, Jesse Wente n'a pas résisté à la tentation de se lâcher sur les réseaux sociaux : « Vous voulez récompenser l'appropriation culturelle ? Le vainqueur est tout trouvé: il s'appelle Canada ».

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Je n'avais pas encore lu cette saillie quand, un autre matin d'insomnie, j'ai promené mon Leica Monochrom dans le camping encore ensommeillé de Birdsall au bord du lac Rice. À part quelques propriétaires de chiens tirés par leur compagnon à quatre pattes, il n'y avait pas âme qui vive dans la lumière argentée de l'aube. J'ai pu ainsi me concentrer sur ce que les habitants temporaires de ces lieux ont cru bon de mettre en évidence dans et autour de leur bungalow. Et je me suis dit que oui, il flotte ici une atmosphère particulière, vaguement familière aussi, qui me rappelle la Suisse. Quelque chose comme la nostalgie d'un paradis perdu.

 

La Suisse dans laquelle j'ai grandi adorait « monter au chalet », le week-end ou en vacances. Dès l'âge de six ans et pratiquement jusqu'à ma majorité, je n'y ai pas coupé - jusqu'à satiété. D'un chalet à l'autre, le confort montait d'un cran. En 1969, sur l'écran neigeux d'une petite TV noir-et-blanc installée dans notre résidence secondaire de montagne, j'ai vu un Bibendum blanc débarquer sur la Lune et j'ai instinctivement compris. Non pas que cela représentait un grand pas pour l'humanité (j'en doute encore aujourd'hui), mais un grand pas en arrière pour l'expérience authentique du chalet. Mon père, avec la meilleure volonté du monde, ne cessait d'encombrer le coin de paradis qu'il avait cru dénicher.

 

Les Canadiens sont fous de vie « outdoor ». Mais ils y viennent dans des SUV survitaminés, se répandent dans des « trailers » qui n'ont de roulotte que le nom. Ils rêvent de feux de camp au bord du lac, comme au temps des Indiens, et se font livrer le bois (au prix du caviar, ou presque) par voiturette de golf. Ces feux ne sont d'ailleurs que décoratifs puisque la viande, amenée du supermarché, est grillée sur des barbecues au gaz gros comme des remorques. Ils s'étendent ensuite sur des chaises rustiques en bois, pareilles d'un « trailer » à l'autre, d'un camping à l'autre, comme si un oukase du gouvernement en avait dicté la forme. Et ils affirment leur amour de la nature avec des hérons en fer forgé gardant les coins de la balustrade, grenouilles et canards en plastique, écriteaux artificiellement vieillis clamant que décidément, rien ne vaut la « lake life », ses frigos portables remplis de canettes de bière, le canoë que l'on sort de temps en temps.

 

Et, pour faire bonne mesure, ici ou là un Indien désabusé sculpté dans le bois, un ours affublé de lunettes de soleil, alors que Birdsall attire surtout les écureuils et les ratons laveurs fouillant les poubelles oubliées. Jesse Wente y lirait une forme kitsch d'appropriation culturelle sur fond de consumérisme compulsif, il n'aurait pas tort. Célébrer par des objets ce qu'on a fait disparaître en vrai, le phénomène est connu.

S'y ajoute, comme nous l'apprend l'adorable Mary Ann qui nous a prêté son « trailer », une pernicieuse pression sociale. Le bungalow - magnifiquement situé juste au bord du lac - qu'elle a acquis pour 40 000 dollars il y a vingt ans, bien que parfaitement habitable et en bon état, est jugé vieillot par les responsables du camping qui lui ont donné le choix entre trois solutions: transporter le bungalow actuel dans une zone retirée du camping, où sa vue ne dérangera personne ; le remplacer par un « trailer » plus moderne qui coûtera, au bas mot, deux fois et demi le prix du premier ; ou dégager pour de bon.

 

Ainsi va la vie dans la réserve paradisiaque de Birdsall, à dix kilomètres de la réserve Hiawatha.

« Montrez-nous que le mythe sur lequel s'est bâti ce pays peut être remplacé par la vérité parce que, franchement, nous vous en avons assez montré. C'est votre tour », écrit Jesse Wente en conclusion de sa biographie-pamphlet. Pas sûr qu'il obtienne une réponse de son vivant - et il est beaucoup plus jeune que moi.

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Rice Lake, Birdsall Campground, Ontario, Canada. Juillet 2022. Leica M10 Monochrom + Summilux 35mm. f1.4

Voir aussi sous l'onglet "Archi" "Toronto, twilight of the Financial District"

© Jean-Claude Péclet 2022. Reproduction soumise à autorisation.