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Résidence Point du Jour, Boulogne-Billancourt
Architecte: Fernand Pouillon

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Fernand Pouillon (1912-1986) n'est pas un de ces architectes dont la vie se résume en quelques mots. Le mieux est de lire ses "Mémoires", ou les "Pierres sauvages", qu'il écrivit pendant sa cavale. La bande-annonce du documentaire que lui a consacré TV5 Monde, ci-dessus, donne une idée du personnage.

Moins connu que Le Corbusier, il a pourtant beaucoup plus construit que lui: trois millions de mètres carrés, 50 000 logements en France, en Algérie et en Iran. Ces chiffres pourraient être ceux d'un pondeur de blocs en béton. Pouillon était le contraire de cela: chacune de ses réalisations était pensée jusque dans le moindre détail, faite avec des matériaux de qualité et conçue pour durer. La plupart existent encore aujourd'hui. D'abord complice d'Auguste Perret, puis son adversaire car lui préférait la pierre au béton, Fernand Pouillon a commencé sa carrière avec un défi: construire à Marseille un camp de transit pour les milliers de prisonniers et réfugiés qui parcouraient l'Europe après la guerre. En "récupérant" des matériaux abandonnés par les Allemands et peu surveillés par les Américains. Déjà s'affirme son caractère: audacieux, pragmatique, fonceur, soucieux de la maîtrise des coûts.

Le défi suivant survint dans la même ville. Le quartier du Vieux-Port, détruit pendant la guerre, était à reconstruire, le projet (médiocre) déjà attribué à un architecte classique. Non sans intrigues, Pouillon s'est substitué à lui, bâtissant en ce lieu stratégique sa première réalisation emblématique: les immeubles-façade du Vieux-Port et l'ensemble de la Tourette, juste derrière. Il applique un mode de gestion intégrée du chantier, démarche totalement nouvelle alors, intervenant comme organisateur, gestionnaire, ingénieur et artiste. Son credo: le logement de qualité ne doit pas être réservé aux classes supérieures. Les masses populaires, cruellement en manque d'appartements au début des années 50, ont droit à un certain confort et, pourquoi pas, à la beauté.

"Ce que j’aime, c’est l’architecture banale pour braves gens, et je veux que cette architecture banale soit belle." Il est convaincu aussi - autre rareté de son époque - de la nécessité de soigner les espaces publics, d'y aménager des rythmes, des jardins, des échappées visuelles qui n'enferment pas les gens mais leur permettent au contraire de rêver. S'il construit de grands ensembles, pour des raisons évidentes de coût, il traite chacun avec le même soin, l'intègre dans son environnement. Et ses projets sont 15% moins chers que ceux des concurrents.

Bousculer la profession de cette façon suscite des rancunes, d'autant plus que Pouillon n'a pas la réussite discrète.  Dans L'Express, Jacques Derogy décrit "ses crocs d'escroc, son profil de prédateur, son sourire carnassier sous un double sillon de rides, son long nez aquilin de jouisseur, sa mâchoire et sa crinière chevaline. Un cheval de retour dont la tête émergeait d'un accoutrement de fêtard, smoking de satin blanc et jabots de dentelle habillant sa silhouette osseuse de grand échalas dégingandé aux allures d'échassier".

Fin des années 50, Pouillon est au sommet de sa gloire et se lance à la conquête de Paris. Ce sera sa perte. Il construit à Pantin, Meudon, Montrouge et se lance dans un vaste projet - 2000 logements - sur les terrains des anciennes usines Samson à Boulogne-Billancourt. Fidèle à son tempérament, il enfile toutes les casques, y compris celle de promoteur par le biais du Comptoir national des logements. Ce sera sa perte. Le montage financier repose largement sur des préventes d'appartements, les fonds propres sont limités. Malgré une campagne publicitaire où... Brigitte Bardot pose dans l'appartement-modèle, les ventes démarrent moins bien que prévu. Des malversations financières de partenaires indélicats font le reste, l'édifice financier s'écroule, le "scandale du Point du Jour" éclate, avec ses ramifications politiques. Pouillon-le-flamboyant en est le point focal, cette fois on le tient, ricanent les concurrents.

La suite montrera que dans cette affaire, il aura été un des rares à respecter ses engagements financiers, jusqu'à y laisser toute sa fortune. Peu importe, on l'arrête, dans des conditions étranges, il est hospitalisé, s'évade, rédige un roman pendant sa cavale et se rend finalement à la justice lors de son procès. Condamné à quatre ans de prison, radié à vie par l'ordre des architectes, Fernand Pouillon se rend alors en Algérie pù il va construire de ensembles plus grands encore, documentés dans un excellent ouvrage paru en 2019, "Fernand Pouillon et l'Algérie, bâtir à hauteur d'hommes", photographies de Daphné Bengoa et Leo Fabrizio, texte de Kaouther Adimi.

Amnistié en 1971, réintégré à l'ordre des architectes sept ans plus tard, Fernand Pouillon reçoit la légion d'honneur en 1985, un an avant sa mort.

J'avais découvert son travail à Marseille et, passant une semaine à Paris, voulais voir la Résidence du "Point du Jour" telle qu'elle se présente en 2025, soixante ans après sa construction. C'était un jour de décembre maussade, et la remarque initiale d'un jeune homme habitant le quartier le fut encore plus: "J'espère que vous êtes bien payé pour ce que vous faites!" Ce que je faisais? de la photographie d'architecture, dans un lieu public, sans être payé, par pur plaisir, aurais-je dû lui répondre. Au lieu de cela, je lui ai demandé s'il n'aimait pas le quartier, il a continué son chemin sans répondre.

Pour sûr, il n'y avait pas grand monde dehors, et c'est grand. On reconnaît des éléments du langage architectural de Pouillon: les arcades, les portiques, de grandes cours intérieures arborisées, avec une pièce d'eau, des façades dont le rythme change subtilement d'un bâtiment à l'autre, des décrochages et des raccords soignés entre les immeubles, des entrées claires et de grandes baies vitrées. Cela respire une certaine austérité, mais aussi la qualité des matériaux. On voit que le quartier est bien entretenu, les règles y sont strictes (pas de trottinettes), les aménagements verts davantage faits pour être regardés que vécus (peut-être en va-t-il différemment l'été).

Voici les images que j'en ai ramené.

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Paris, 20 décembre 2025. Leica M11 + Elmarit 24mm. et apo-Summicron 35mm.

© Jean-Claude Péclet 2026

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