"Voilà comment les enfants viennent..."

(Renens, un dimanche...)

Vullierens (VD), 29 août 2020.

Marguerite avait décrété : "Jamais ma fille n'épousera ce cochon !" Son chapeau-tomme, ses amples formes enveloppées d'une robe aussi fleurie que son prénom donnaient du poids à ses arguments. Sa fille avait effectivement renoncé à fréquenter l'Ecrivain. On murmurait de lui qu'une de ses maîtresses avait pissé dans sa bouche, lui révélant ainsi une voie vers le Sacré. C'est ce qu'il raconta plus tard dans un livre qui fit scandale. Un peu seulement, car peu de gens lisaient ses livres. Chez Marguerite, on buvait du thé accompagné de biscuits ronds aux nervures ondulées avec un peu de confiture rouge au milieu.

Hashim fait la sieste: dimanche, il récupère. Du lundi au vendredi, sa camionnette verte siglée Orllati ramasse les ouvriers qui commencent à sept heures sur le chantier. La fenêtre de la chambre donne sur l'avenue, mais il y a peu de circulation. Plus tard, il retrouvera les copains chez Maxxy Kebab, un des seuls cafés ouverts le dimanche. Il fait un drôle de rêve, désagréable, dont il ne se souviendra pas. Il s'y voit, haletant, dans une interminable course-poursuite parmi des buissons qui lui griffent les mollets. Et son porte-monnaie avec tous ses documents d'identité est tombé de sa poche arrière.

Que fait-on du chou, une fois que l'enfant est né ? On le replante dans un jardin familial, trente mètres carrés par ménage, c'est bien suffisant pour agrémenter la table - « les légumes ont plus de goût que ceux de la Migros, quand même ! » - et occuper les retraités. Ou cette Vietnamienne dont le chapeau pointu de paille tressée monte et descend entre les rangs de tomates sur le chemin aux copeaux de bois tassés. Ne manque que la rizière. Autour de l'ancienne ferme du Château, les enfants sortis des choux voient le beauté et le calme depuis leur garderie flambant neuve. L'autre vie, ils l'affronteront par leurs propres moyens.

Un avion anglais avait bombardé la gare. Regrettable erreur s'était excusé l'ambassade. Avertissement, rétorquaient sourire en coin ceux qui savaient mieux que les autres. Mesure de représailles parce que nos usines livraient un peu trop aux Allemands. La bombe avait tué un vannier dans sa roulotte. Pourtant nous étions compatissants, des familles accueillaient des orphelins de guerre. Pas comme ces salauds d'Allemands qui s'empiffraient de tartines beurrées recouvertes de chocolat, sous le nez des prisonniers pour les narguer. Enfin, c'est ce qui se racontait à l'époque, quand le portrait du général ornait encore les salles de bistrot. On n'a jamais su si c'était vrai, comme pour la bombe: nous n'étions pas curieux.

La scène principale sera tournée dans une scierie. Plan-séquence: la lame horizontale tranche le billot de sapin blanc avec un bruit de râpe, projetant un nuage de sciure qui obstrue presque l'objectif, simulant le grain d'un vieux film. Sur le tronc, on aperçoit la silhouette d'un chat, noir, tranquillement assis, avançant vers l'endroit sous lequel la lame va et vient avec son bruit de râpe. Le chat reste indifférent au vacarme auquel il est apparemment habitué. Comme il n'y a plus de scierie dans la région - un locatif a remplacé il y a longtemps la dernière, tout comme l'école d'art occupe l'ancienne usine Iril - l'équipe de tournage en a trouvé une à Rossinière. « Il va falloir mettre des masques, rigole Aldo. Pas à cause du virus, mais de la sciure. » Le projet a pris du retard en raison du semi-confinement, mais devrait être assez avancé pour la présentation des dossiers de diplôme.

Alignés devant la table d'accueil, les bénévoles écoutent les consignes du "Noël pour tous". Ne perdez pas de temps à discuter, conseille Maryvonne, servez de bonnes portions et soyez efficaces; vous verrez, ça va vite. Âmes romantiques s'abstenir, nous ne sommes pas là pour ouvrir nos coeurs aux confidences des cabossés de la vie mais pour remplir leur estomac. Maryvonne a une longue pratique de ces "repas du bonheur". Très vite, la soirée lui donne raison. Une table de grandes gueules – ils ne sont pas d'ici – qui n'a pas reçu ses assiettes assez rapidement interpelle sans ménagement les bénévoles : « Dites donc, c'est pas parce qu'on est des pauvres qu'il faut nous traiter comme des chiens ! ». A la fin du repas, la même équipe entasse les restes dans une poussette et s'en va sans un mot de remerciement.

Au-dessus de la salle, une trille de Paganini jouée par un violoniste gênois parcheminé s'éleva pour accompagner mon père dans son dernier voyage en boîte de bois.

Les feuilles de son discours manuscrit à la main, le Syndic s'était hissé sur un des bacs à fleurs en béton dont on avait décoré la rue Neuve qui, désormais, méritait son nom. Pavée - de béton aussi - elle s'ornait de lampadaires, de quelques boutiques, d'un cinéma branché où l'on pouvait voir des films muets accompagnés en direct au piano, et même d'un studio de télévision dernier cri, dont on se demandait avec quel argent les services industriels l'avaient financé. Un projet de TV locale dûment chapitré par les autorités fédérales commençait. "Nous pourrions faire un sujet sur votre poste de syndic, qui est passé d'un mi-temps à un plein temps depuis que vous avez été élu", provoqua le Journaliste.

- "Tant que je serai là, jamais !" tonna le Syndic.

Renens, 30 août 2020. Leica M10 et M10 Monochrom, objectifs Summilux 35mm f1.4 et apo-Summicron 50mm, f2.

© Jean-Claude Péclet 2020. Reproduction soumise à autorisation.