Lulu Wite au Salon Bleu

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Cher Charles-Rodolphe,

 

Permettez que je vous interpelle familièrement par votre prénom. Quelque chose me dit que sous votre coupe en brosse, vos lèvres serrées et votre regard teinté d'ironie, (voir ci-dessous) vous montrerez quelque sympathie pour la séance de prises de vues  que nous avons organisée dans votre magnifique Salon Bleu.

Ce salon, œuvre totale d'Art nouveau, vous l'avez fait décorer en 1907 à votre domicile de la rue du Doubs 32 à La Chaux-de-Fonds, par les élèves de Charles L'Eplattenier. Parmi eux se trouvait un certain Jeanneret, futur Le Corbusier : une facture signée de votre main en atteste. Sans doute votre mémoire méticuleuse nous aiderait-elle à en savoir davantage, car vous étiez un industriel très organisé. J'en veux pour preuve ces astucieuses impostes dans l'atelier jouxtant votre appartement. Elles s'ouvraient de telle manière qu'un ouvrier indélicat voulant dérober un peu de l'or utilisé pour fabriquer les boîtes de montres n'aurait pu le jeter par la fenêtre à un complice dans la rue…

Mais j'anticipe. Commençons par vous présenter. Votre nom complet est Charles-Rodolphe Spillmann, né en 1861 et mort en 1938. Avec votre épouse Marie Schweighofer, vous avez eu trois enfants et serez heureux d'apprendre que vos arrière-petits-enfants sont au nombre de cinq.

« Le défunt sut montrer une énergie, fournir un travail assidu et d'une conscience sans borne. C'était un « self-made man » dans toute l'acception du terme », dit le faire-part de décès de la Fédération horlogère. « Beaucoup de sociétés, beaucoup de particuliers ont bénéficié de sa générosité », ajouta L'Impartial.

Généreux, vous l'avez été grâce aux gains de l'entreprise de boîtes en or que vous avez superbement développée. Elle occupait trois bâtiments rue du Doubs, vous a permis d'y aménager un appartement cossu dont le Salon bleu est le joyau.

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Qu'est devenue cette pièce à laquelle vous aviez apporté beaucoup de soin, comme à tout ce que vous entrepreniez ? La bonne nouvelle est que la ville de La Chaux-de-Fonds - bien que réduite à un train de vie plus modeste depuis l'époque glorieuse où vous l'avez connue - a racheté le Salon Bleu en 2016.

 

Toiles marouflées déclinant des motifs de sapins et de gentianes, écureuils et colombes folâtrant sur les murs, vitrail, poignées de laiton en forme d'escargot ornant la porte d'entrée, cheminée en marbre, et même le lustre d'origine, miraculeusement retrouvé dans une brocante... tout y est, sauf l'ange blanc de la cheminée dont, je suis sûr, vous ne regretterez pas trop la disparition, en esthète que vous étiez.

Car vous aviez le goût du Beau, et même une sensibilité que vous cachiez bien sous votre carapace d'industriel jurassien. Mais là encore, j'anticipe un peu.

Un mot encore sur ce Salon Bleu, qui s'est chargé au fil des ans de meubles familiaux. Pas toujours bien inspirés, comme ce gros poste de télévision planté dans les années 70  juste devant la grille en cuivre de la cheminée ! Le Salon Bleu a aussi servi de décor aux grandes occasions, comme le mariage de votre petite-fille Lucienne Wilhelm (ci-dessous), dont le fils Louis-Gérard a constitué d'intéressantes archives familiales en ligne - je sais, vous ignorez ce qu'est internet, ayant vécu avant cet âge - dont je tire les documents historiques illustrant ce texte.

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Mais je vous devine curieux de savoir qui est cette Lulu Wite apparaissant par magie au beau milieu de votre salon. Dévoilons une partie du mystère. Son nom d'artiste s'inspire d'une "Madame" à perruques rousses qui se tailla une célébrité dans les bordels de Storyville de la Nouvelle-Orléans à l'époque où vous faisiez fortune dans les boîtes de montre en or. Lulu aime jouer, se mettre en scène dans des ambiances évoquant la Belle époque ou les années dites "folles". Elle aime lire aussi, notamment les biographies des pionnières qui ont fait avancer la cause des femmes.

Lulu pose dans des robes qu'elle confectionne elle-même (c'est le cas  ici, au Salon Bleu), avec la même attention d'artisane passionnée que vous apportiez à votre travail. Parfois, elle dévoile un sein, car elle a envie de voir le monde se peupler d'images montrant une sensualité positive, voire amusante, contre-balançant la masse de publicités vulgaires et de pornographie dont votre époque prude - en façade en tout cas - n'avait aucune idée.

 

Êtes-vous choqué, Charles-Rodolphe ? Je ne le crois pas.  Nous avons tous une double personnalité (au moins), n'est-ce pas ? Lulu peut s'afficher coquine, ce qui ne l'empêche pas de savoir ce qu'elle veut, et d'en savoir beaucoup sur des sujets qui vous étonneraient. Quant à vous... L'industriel appliqué que vous étiez n'en était pas moins curieux d'autres horizons. L'homme sobre et sérieux, pas insensible au charme des corps. Comment le sais-je ? J'ai lu vos journaux de voyage mis en ligne par votre arrière-petit-fils: votre tour du monde sur le "Belgenland" en 1929; votre croisière méditerranéenne sur "L'Angkor"; celle au Maroc sur le "France". Dans cette dernière, je trouve le passage suivant:

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« Les femmes voilées, tout habillées de blanc, passent et quelques-unes, malgré le fagotage de leur accoutrement, ont une certaine aisance qui résulte du balancement des hanches en marchant. Quelqu'un me souffle dans l'oreille que, dans l'intimité, elles restent la figure voilée, mais qu'elles découvrent facilement tout le reste. C'est possible, mais je préfère ignorer. »

Ignorer..., voyez-vous ça ! Mais vous voici à La Havane en 1929, on vous montre la cathédrale à laquelle vous préférez « la population, belle et active, brune, aux yeux en amande, aux longs cils ». Vous visitez une fabrique de havanes dont vous remarquez les « jolies cigarières (...), ce type racé, chez les ouvrières surtout, dont quelques-unes sont de figure et de corps parfaits, autant du moins qu'on peut en juger hâtivement ».

Au Japon, vous vous interrogez sur la nudité. « On me dit qu'elle n'est pas indécente puisqu'on se baigne nu, dans des cuveaux, sur la rue, chez soi ou dans la rivière, et que les propos inconvenants n'existent même pas. Mais alors comment se fait-il que les "geishas" musiciennes, danseuses et souvent courtisanes, comme les petites "mousmés" qui nous servent dans les hôtels et qui – dit-on, mais je ne le crois pas – sont prêtes à tous les services qu'on leur demande, sont sanglées dans leur kimono jusqu'au cou et jusqu'aux talons ? »

Encore une fois, vous voilà troublé par des " mousmés " et des perspectives auxquelles vous préférez " ne pas croire ". Allons bon: je ne vous chicanerai pas davantage là-dessus, car je crois que l'essentiel chez vous est ailleurs. Vous avez été un voyageur honnête, qui se définit lui-même ainsi:

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« Je tiens à voir et à comprendre ce que je peux voir et comprendre. Je ne suis pas savant, loin de là, mais j'ai des yeux et une jugeotte qui est cependant capable d'apprécier le côté extérieur, le pittoresque et les conséquences pratiques et économiques de cette diversité. »

Vous avez fait des croisières mais, aux mondanités de bord, préfériez flâner sur le pont arrière: « C'était bal aussi, des simples matelots et de simples soldats au son d'un accordéon magistralement joué. C'est bien ce bal qui était le plus réjouissant. Rien de plus plaisant que de les voir s'inviter avec force courbettes et minauderies ».

En Algérie: « Il faudrait pouvoir rester un peu, les voir de près, palper leur vie, leurs mœurs, leurs idées essentielles, mais c''est là précisément l'inconvénient de ces croisières à grande vitesse ; on voit tout à l'allure rapide de l'auto, au vol, et l'instantané est remplacé par un autre instantané. On n'emporte qu'une image trop fugitive pour être durable et trop superficielle pour être conforme à la réalité. (...) Quant à moi, j'aurais volontiers loué une voiture particulière avec un guide, j'aurais fait ce qui me plait, j'aurais vu plus lentement ce qui m'intéresse. »

Pendant la traversée du Pacifique, vous avez connu un moment de grâce où le vide « devient palpitant et tragique. C'est lorsque le soleil baisse à l'horizon et se couche dans la mer. Le rouge sang, les violets, les verts, les jaunes d'ocre crus et durs envahissent le couchant vers lequel nous allons et répandent sur tout, même sur les figures tranquilles et contemplatives, une grandeur et une sérénité mélancolique. Cela me paraît maintenant étrange qu'un homme, je dirai même un bonhomme comme je suis, plus porté aux affaires qu'à la sentimentalité, arrive à faire des constatations de ce genre. (…) C'est assez gentil de se dénicher un mince filet de poésie ! »

Il y en eut un autre - également au crépuscule - sur la terrasse des Ouïdas à Rabat: « Un vieux mur ruiné, à notre gauche, surplombe la mer. Il est tapissé de fleurs de couleurs vives entre autres de géranium-lierre odorant qui croît comme de la mauvaise herbe chez nous. On se croirait au paradis terrestre dans toute cette beauté restreinte à une terrasse qui ne laisse apercevoir de notre banc que quelques blanches maisons cubiques et un minaret plus lointain. J'envie de vous dire mes impressions exactes, mais c'est vraiment difficile, disons plutôt impossible de décrire cette plénitude dans un site si émouvant. (…) On voudrait y rester, on voudrait qu'une Schéhérazade y raconte, durant les nuits langoureuses, les contes des Mille et une Nuits. »

Votre franchise face à vos limites d'écrivain est précisément ce qui nous touche, Charles-Rodolphe.

 

Alors voyez dans notre visite d'un après-midi au Salon Bleu un clin d'oeil,  un petit cadeau. Lulu y incarne cette Schéhérazade venue peupler votre longue nuit de contes merveilleux. Pour vous mettre dans l'ambiance, vous qui receviez de gros clients et organisiez des concerts au Salon Bleu, cliquez ci-dessous pour écouter cette mazurka de Frédéric Chopin.

Une dernière chose: ce samedi 6 février 2021 où Lulu et moi sommes montés à La Chaux-de-Fonds, un fort vent du sud-ouest charriait des tonnes de sable venu tout droit du... Sahara ! Devant le Salon bleu, les monticules de neige dans les rues en étaient tout orangés. N'est-ce pas un signe ?

Mille mercis à Jean-Marie Tran de nous avoir fait découvrir le Salon Bleu. Merci à Lulu Wite, qui y portait pour la première fois la robe aux reflets satinés que l'on voit ici. Merci aussi à Louis-Gérard Wilhelm de perpétuer la mémoire de son charismatique ancêtre.

Pour en savoir plus sur le Salon Bleu, télécharger cette brochure.

La Chaux-de-Fonds, 6 février 2021,

Leica M10, objectif Summilux 35mm f1.4; Nikon D500, objectif Nikkor 50mm. f1.8,

​© Jean-Claude Péclet, 2021. Reproduction soumise à autorisation