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De Nashville à New Orleans, 2014

C'est la dernière fois - en date, et peut-être l'ultime fois tout court - que j'ai traversé l'océan Atlantique pour visiter les Etats-Unis. La raison officielle était un mariage (qui avait commencé par un faux départ et s'est défait depuis). Passées les effusions avec la belle-famille, nous sommes partis avec mon épouse Wendy découvrir une région que nous ne connaissions pas encore. 

Une route a retenu notre attention: the Natchez Trace, c'est-à-dire l'ancien chemin par lequel les Indiens Choctaw et Chickasaw furent priés de déguerpir quand les colons blancs déjà établis sur la côte est cherchèrent de nouvelles terres à exploiter. Aujourd'hui, c'est une route (pas une autoroute) essentiellement dans la forêt, droite la plupart du temps et longue de 700 kilomètres, mais parsemée de tumulus indiens, d'anciens villages, relais et marécages pour en rompre la monotonie.

On pénètre ainsi par le chemin des écoliers dans le Sud profond, ancienne terre d'esclaves. J'attendais beaucoup de la rencontre avec le Mississippi, j'ai été déçu. Ce fleuve au parcours erratique dont les crues pouvaient inonder des surfaces considérables a été si bien endigué qu'à moins de circuler au sommet d'une de ces digues, on ne le voit que quand on franchit un pont - à Bâton Rouge par exemple, ou à Morgan City. Et ce n'est plus le fleuve bondissant du parcours supérieur, mais une autoroute fluviale brunâtre sans grand intérêt. Les seuls bateaux à roues à aubes qu'on y voit sont des restaurants, hôtels et casinos.

Plus intéressantes que le fleuve, certaines anciennes plantation de coton (Myrtles, Oak Alley, Houmas...) ont été restaurées avec le soin que savent y mettre les Américains. D'autres sont réduites à des colonnades néo-corinthiennes émergeant de la forêt vierge, comme Windsor ruins sur la route de Grand Gulf.

Avant d'arriver à New Orleans, nous nous sommes arrêtés dans un temple de la country music, "Fred's Lounge" à Mamou. Nous étions les seuls étrangers au milieu d'une horde de motards Harley, version débonnaire. Dans cette galerie, vous trouverez un portrait de "Tante Sue", alias Carina Alice, qui en était l'âme. J'apprends en lisant internet qu'elle est morte le 1er avril 2025 (ce n'est pas un poisson) à l'âge respectable de 94 ans. C'était une femme formidable.

 

New Orleans se remettait encore de l'ouragan Katrina qui, en 2005, avait inondé 80% de la ville et causé des milliers de morts. Le Dome, qui avait servi d'abri à de nombreux habitants, était reconstruit (et baptisé Mercédès Benz Superdome. À vélo, nous avons découvert les quartiers de Treme, un des premiers où s'organisa l'émancipation des Noirs, celui du Lower 9th Ward, très touché par Katrina et partiellement reconstruit. Nous avons rencontré le révérend Ronald Lewis, gardien des traditions du Mardi Gras, devant chez qui était garée une méga-limousine blanche.

Et nous n'avons pas vu l'embouchure du Mississippi, car elle se subdivise en bras innombrables aux-mêmes mêlés à de vastes marécages dont la recherche pétrolière est en train de bousiller l'équilibre écologique. Mais qui s'en soucie, comme des caravanes misérables alignées le long des quarante kilomètres de route menant vers les confins de la terre et de l'eau? Pas grand monde. 

J'écris ceci au moment où l'administration Trump publie un "rapport stratégique" constatant avec dédain "l'effacement civilisationnel" de l'Europe, à l'horizon 2045. Peut-être les auteurs de ce pamphlet ont-ils raison. Je doute être encore en vie quand le verdict tombera.

Etats-Unis, 2014. 

© Jean-Claude Péclet 2025​

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