
gares de Paris,
une balade

Le 4 décembre 2025, la gare Villejuif – Gustave Roussy (ci-dessus) conçue par Dominique Perrault a reçu le prix Versailles 2025 récompensant les plus belles réalisations architecturales dans le monde.
Annoncée quelques mois plus tôt, la nouvelle avait piqué ma curiosité. J'ai vécu six mois à Paris, y suis retourné à de nombreuses reprises. Chaque fois, le terminus du parcours pour un Suisse romand était la gare de Lyon et son mythique "Train Bleu". Or Paris compte sept gares grandes lignes, auxquelles s'ajoutent plus de trois cents stations de métro et RER, réseau dont la densité a toujours fasciné le provincial que je suis.

Le présent projet photographique, étalé sur six jours du 16 au 21 décembre 2025, consistait à visiter les six gares principales (celles indiquées sur le schéma, sauf Bercy), plus celle de Villejuif-Roussy, à classer plutôt dans les nœuds ferroviaires régionaux de dernière génération. et une autre... dont je garde la surprise pour l'instant. À chaque fois, je ne me suis pas limité à la gare elle-même mais ai arpenté le quartier environnant pour voir dans quel contexte urbain et social elle s'inscrit. Cela permet de pratiquer à la fois la photographie d'architecture et celle de rue dans un milieu animé où les gens font moins attention à la présence d'un appareil photo. Je présente les gares dans l'ordre où je les ai visitées.
1. Villejuif-Gustave Roussy


En commençant par Villejuif-Gustave Roussy, donc. Un cylindre de 70 mètres de diamètre qui s'enfonce à 50 mètres sous terre. Pour éviter que les 100 000 passagers quotidiens attendus à l'horizon 2027 éprouvent le sentiment oppressant de déboucher dans un sombre puits, les architectes ont travaillé l'inox - lisse, maillé, perforé, poli miroir, satiné - les néons et le toit-verrière pour multiplier les reflets et les échappées visuelles.
Le hasard a voulu qu'au moment où je découvrais cette gare se tienne au Musée de la Monnaie une exposition consacrée à l'artiste néerlandais Morits Cornelis Escher. J'ai trouvé une étrange similitude entre les escalators mécaniques de Villejuif-Gustave Roussy et les "escaliers impossibles" d'Escher que ses personnages désincarnés montent et descendent en même temps, défiant les lois de la géométrie et de la pesanteur dans un mouvement sans fin, absurde.
Cela dit, la gare elle-même en jette. Je discute quelques minutes avec deux dames voilées qui prennent aussi des photos. Visuellement, c'est une réussite.

Le visiteur non prévenu débouchant sur le parvis éprouve un choc. À sa gauche se dresse l'impressionnant hôpital Gustave Roussy, centre européen de lutte contre le cancer. Pour la petite histoire, Gustave Roussy (1874-1948) est un neurologue et cancérologue né à Vevey, petit-fils d'un co-fondateur de la société Nestlé... Devant: un vaste parking où défile une noria de taxis et, derrière celui-ci, une batterie de châteaux d'eau qui se dresse comme une base de lancement de missiles. Pas l'ombre d'un café ou d'un bar à l'horizon.
Il faut marcher un quart d'heure en longeant le Chemin Militaire, ses palissades, ses chantiers, puis le cimetière des Pommiers, des villas sorties d'une bande dessinée de Tintin pour arriver au centre de Villejuif. En face d'un autre hôpital reconverti en maison de retraite, voici enfin le bar "Disque bleu". La table où je prends mon petit noir est précisément celle que vise un petit vieux vindicatif. Par gain de paix, je lui laisse la place et l'entends réclamer "une bière!*. "Pas d'alcool..." soupire son accompagnatrice qu'on devine déjà résignée.


2. Saint-Lazare
"À la gare Saint-Lazare,
A l'horloge pendue
J'ai compté quatre quarts
Et tant de pas perdus.
À la gare Saint-Lazare
J'ai lu et j'ai relu
Tous les journaux du soir
Et tu n'es pas venu."
(Colette Deréal)
Si Villejuif compte un "boulevard Gorki", une "avenue Stalingrad", un "stade Karl Marx", une "avenue Allende" et un "boulevard Jaurès", on change clairement de statut social à Saint-Lazare. Nous voici tout près de grands boulevards, notamment du 102 bd Hausmann où Marcel Proust vécut dix ans, de l'ancienne Maison Patin (8 rue Lévis) où l'écrivain dégustait - là et pas ailleurs! - son café fraîchement torréfié. Saint-Lazare, c'est aussi la gare d'où partent les trains pour la Normandie, où les nantis de la "Recherche" s'ébattent dans la station balnéaire de Balbec (Cabourg)...
La galerie marchande de la gare, plus richement décorée que la moyenne, affiche son standing et multiplie les stands où l'on mange sur le pouce, avec un effet d'aspiration frappant quand on sort de l'édifice: les brasseries populaires se font rares alentours. J'ai fini par en dénicher une où les employés refont le monde à coups de gags plus ou moins réussis, l'important étant de passer un bon moment ensemble.
Le fameux Pont de l'Europe immortalisé par Gustave Caillebotte n'est plus qu'un carrefour parmi d'autres. Restent les noms de rues prestigieux (Vienne, Madrid, Londres, Rome, St-Pétersbourg...) rappelant qu'il y a un peu plus d'un siècle, Paris était le centre du monde.










3. Montparnasse

C'est le grand départ pour les vacances de Noël et, ding- daing-dong, "le TGV pour Bordeaux est annoncé avec trois quarts d'heures de retard sur la voie 17 au lieu de la voie 6...". Comme dans un film de Jacques Tati, les foules se déplacent docilement d'un quai à l'autre, la différence étant qu'en 2025, les bagages sont plus volumineux.
La gare elle-même, après moult transformations, se résume d'un mot: massive. Elle fleure bon son urbanisme brutaliste des années 70, plus ou moins relooké par des designers de la génération Z. Chaque ville traîne ainsi son boulet de bonnes intentions gâchées: à Paris, c'est Montparnasse. Impossible d'ailleurs de parler de la gare sans évoquer la tour de 210 mètres qui lui fait face. Voulu dans les années 60 par André Malraux, inauguré en 1974, le gratte-ciel fut un des premiers à tutoyer en hauteur la tour Eiffel, et fort mal reçu. Je suis monté sur son toit-terrasse. La vue y est aussi spectaculaire que depuis le célèbre pylône de fonte, avec cet avantage que depuis Montparnasse, on voit... la tour Eiffel, et la Défense en toile de fond.
La gare dessert la Normandie, la Bretagne et le Sud-Ouest. Presque au pied de la tour, le piéton curieux découvre un garage à l'ancienne et une impasse, la villa Marie Vassilieff - du nom d'une peintre et sculptrice russe - qui a été pendant des décennies un foyer d'artistes d'avant-garde. De cela, il ne reste aujourd'hui que des ateliers aux consonances new age et une végétation un peu folle qui donne son charme à l'endroit.
De la végétation, il y en aura aussi sur la tour Montparnasse, promise à rénovation. Elle y gagnera une quinzaine de mètres supplémentaires, des façades plus transparentes et des jardins suspendus, selon le goût de l'époque.








4. Austerlitz

Ah ben... L'emballeur de monuments Christo est passé par là! L'ancienne gare d'Orléans, en bordure de Seine, ressemble depuis dix ans à une gare-fantôme, et cela pour un ou deux ans encore à en juger par l'avancement des travaux. Il faut dire qu'avant les travaux de rénovation, une partie de son trafic Atlantique lui avait été chipé par Montparnasse, qui voit passer deux fois plus de passagers par jour.
Mais en sortant du métro qui - exceptionnellement - traverse le hall central à mi-hauteur, on se réjouit de voir le résultat en découvrant une armature métallique évoquant celle d'un Zeppelin. C'est à peu près de cela qu'il s'agit: pendant le siège de Paris en 1870, des centaines de couturières confectionnaient, sous l'immense verrière, des ballons-poste à air chaud. Le nouveau Zeppelin ne volera pas mais accueillera boutiques et restaurants.
La modernisation de la gare s'inscrit dans un plus vaste projet visant à redonner du dynamisme commercial au quartier en y construisant logements et bureaux, ce qui n'est pas du goût de tout le monde. Un collectif de riverains dénonce un projet "pharaonique" et absurde qui coûtera un milliard d'euros, 10% seulement des volumes étant attribués au logement, le tout au détriment du remplacement du matériel roulant, vétuste.
Pharaonique, le siège du journal "Le Monde" (et du Nouvel Obs, du Courrier International et du Monde diplomatique) l'est déjà. Inauguré en 2020, le bâtiment dont la disposition des fenêtres est censée évoquer les pixels d'une image - bien que photographe, je n'y ai vu que du feu - se soulève en une arche qui sert de parking à vélos et, selon les architectes Snohetta (Norvège) et SRA (France) représente « la passerelle entre Le Monde et ses lecteurs ». J'avoue qu'en voyant se hâter vers le mastodonte de verre des employés jetant un regard indifférent voire méfiant sur le passant que j'étais, je n'ai pas éprouvé un sentiment de convivialité particulièrement réchauffant.
Mieux vaut se faufiler de l'autre côté de la gare où nous attend le toujours sympathique Jardin des Plantes. Ou se promener sur les quais de la Seine le long de la Cité de la Mode, jusqu'à Bercy.








5. Le Câble 1, de Créteil à Villeneuve-Saint-Georges

Voici donc ma gare-surprise qui, en plus n'a rien de ferroviaire. Je l'évoque avec une pensée pour mon ami Jean-Louis Porchet, mort en 2025. Ce producteur de cinéma bon vivant était aussi un feu d'artifice permanent d'idées originales dont il tenait absolument à convaincre son entourage. L'une d'entre elles, dont il voulut que je fasse un article, était le téléphérique urbain: il rêvait d'en faire le moyen de déplacement privilégié à Lausanne, ville de pentes et collines. Des projets de ce genre sont devenus réalité à Bogotà et à Londres. C'est une première en région parisienne. La ligne relie en vingt minutes Créteil, au sud-ouest de Paris, à la cité satellite de Villeneuve-Saint-Georges, sans supplément pour qui a déjà son passe Navigo. Elle a été inaugurée quelques jours avant mon arrivée, je devais à Jean-Louis de faire l'aller-retour!
Est-ce le matin pluvieux, la nouveauté de l'installation (autrichienne) ou simplement l'heure creuse? Toujours est-il que, contrairement à mes attentes, on ne se presse pas au portillon, je suis seul dans une confortable cabine de dix places pouvant accueillir un vélo ou une poussette. Il y a plusieurs stations intermédiaires, et à chacune d'entre elles, un employé prévenant me demande si tout se passe bien. Mais oui, on voit qu'Île de France Mobilités a mis le paquet pour un démarrage en douceur. De fait, la cabine glisse dans un souffle même au passage des pylônes, les 4,5 km offrent des vues sur des zones mixtes et les avions se posant à Orly.
Comme à Villejuif, Il y a un assez net décalage entre la rutilante station d'arrivée et les environs, qui semblent s'être trompés d'époque. Le Franprix qui tient lieu de centre commercial est quasi désert, tout comme le bar où je bois mon café. Heureusement qu'il y a le pépiement des gosses dans la cour de l'école voisine. Au retour, je suis accompagné par un paysagiste qui a participé à l'aménagement de la "coulée verte" sous le tracé du téléphérique, soit vingt kilomètres de voies piétonnes et vélocipédiques. Fraîchement retraité, il va rejoindre ses ex-collègues pour le repas d'entreprise de fin d'année.
Belle réalisation. Mais, sans vouloir te contredire, Jean-Louis, la capacité du C1 est de 11 000 passagers par jour, soit près de quatre millions par an en cas d'utilisation intensive. Le métro M2 de Lausanne, long de 6 kilomètres, a transporté dix fois plus de passagers en 2024.






6. Gare de l'Est

Anciennement "gare de Strasbourg", la gare de l'Est est si proche de sa voisine du Nord - à laquelle un passage souterrain la reliera en 2027 - qu'on pourra bientôt les considérer comme un seul nœud ferroviaire, le plus important de Paris.
L'image ci-dessus appelle un commentaire. Ce tableau intitulé "Le départ des poilus, août 1914", signé Albert Herter, résume à la fois une partie de l'histoire de la gare, de la Grande Guerre et la récupération patriotique qui en a été faite. C'est en effet dans cette halle que s'embarquaient des dizaines de milliers de jeunes soldats, direction le front (ainsi que leur matériel et munitions). Une partie ne devaient jamais revenir des tranchées. «Hall, siège de toutes les hâtes et de tous les oublis». Parmi eux se trouvait Everit Herter, américain et peintre comme son père, engagé volontaire, tué en juin 1918 près de Château-Thierry. C'est lui qu'on voit au centre de l'image en chemise blanche, fleur au fusil. L'homme tenant un bouquet de fleurs, tout à droite de l'image, est un autoportrait d'Albert Herter, la femme en blanc tout à gauche est la mère du jeune soldat.
La scène reconstituée sur le tableau a peu de rapport avec la réalité: les familles n’avaient pas accès aux quais et chacun partait dans ses habits de tous les jours, les uniformes n’étaient pas encore distribués. La toile de 5 mètres sur 12 témoigne plutôt de l’état d’esprit qui régnait au début de la guerre, et de la glorification posthume dont furent l'objet les jeunes gens que l'on envoyait se faire massacrer. La toile fut inaugurée en 1926 par le maréchal Joffre et une brochette de ministres.
À l'inverse des gares d'Austerlitz et Saint-Lazare, les environs de la gare sont populaires, vivants. Les immigrés, avec ou sans papiers, y sont nombreux. Empruntant la terrasse qui mène à la gare du Nord, je croise un groupe d'Africains émiettant les restes de leur sandwich pour les mouettes pirouettant au-dessus des marquises. Je leur offre une cigarette, ils n'ont pas le temps d'en tirer deux bouffées que surgit une patrouille de police: contrôle d'identité. La mienne ne les intéresse pas, je suis passe-partout.








7. Gare du Nord



C'est la gare la plus fréquentée de Paris (plus de 200 millions de voyageurs par an), la plus animée, ma préférée pour cette raison - et d'autres. Sa façade monumentale surmontée de statues symbolisant les principales villes desservies (Paris au centre, bien sûr) s'élance dans les airs avec une rare vigueur. Il suffit de s'attarder cinq minutes dans le vaste foutoir qu'est la place Napoléon III, notamment devant le "25th hours hotel" et ses bouches de métro 1900 pour sentir vibrer le pouls de la capitale.
Le quartier qui l'entoure, où l'on verrait bien ressusciter Arletty, n'a pas encore été lissé par les aménagistes. C'est enfin là que le France tend la main à son vieil ennemi, la Grande-Bretagne, via le tunnel sous la Manche, là encore que l'on embarque pour savoir ce qui se mijote à Bruxelles dans les institutions européennes.
Bref, c'est un concentré de grandeur et de débrouille, le rendez-vous de tous les espoirs et de tous les plongeons.








8. Gare de Lyon

Encore une gare emballée pour rénovation? Ben oui, les travaux ont commencé en novembre 2025 et dureront quatre ans. La gare de Lyon, pour moi, ce sont surtout des souvenirs: le train de nuit que je prenais en 1973 de Lausanne à Paris, confiant benoîtement mon passeport à l'accompagnateur du wagon alors que, toujours citoyen français mais n'ayant pas rempli mes obligations militaires (j'avais opté pour la Suisse - quatre mois d'école de recrues au lieu de deux ans non-stop en France), je risquais d'être arrêté et encaserné séance tenante. Je ne m'en suis rendu compte qu'en 1981 quand, recevant une missive signée François Mitterrand, fraîchement élu président de la République, j'ai appris que j'étais gracié. J'étais passé entre les gouttes.
Du quai de débarquement à la ligne 1 (la jaune) du métro, le parcours était balisé. Jetant un regard au passage à la grande brasserie du "Train Bleu", je me disais toujours qu'un jour, j'y mangerais, brève incursion dans un monde de luxe et de volupté, entouré de serveurs empressés. Et pourquoi pas ce dimanche 21 décembre 2025? J'ai largement le temps avant le départ du TGV pour Genève - ma destination, Lausanne a nettement perdu de son importance depuis l'époque où son nom figurait sur les publicités de l'Orient-Express. Justement, une grande exposition au Louvre célèbre cent ans d'Art déco, on y admire en particulier la reconstitution moderne, par des artisans de haut vol, de quelques wagons du train légendaire.
Va donc pour le "Train Bleu". C'est une mauvaise idée. En ce jour de grands départs, le restaurant est bondé, on me propose une place au bar, c'est-à-dire dans le couloir menant aux toilettes. J'y paie 70 euros une salade César, un verre de châblis, une tartelette au citron et un café. Cela m'apprendra à m'improviser grand seigneur. Pour le prix, enfoncé dans mon fauteuil de cuir, j'ai au moins eu le temps d'admirer la moustache en guidon de vélo d'un serveur et les abondantes dorures du plafond.
Cette fois, il pleut, beaucoup. Abrité sous une marquise, je me fais aborder par un mendiant aimable qui, approche originale, propose d'aller boire un café. Pourquoi pas? À peine installé, il souligne à quel point "la vie est dure" et détaille une liste de ses besoins immédiats: couches-culotte pour la petite (il a trois enfants, dit-il, à Meudon ou Melun, je ne me souviens plus), une bonbonne de gaz (format XXL), etc. Besoins qu'il chiffre, avec une étonnante précision, à 150 euros. Il m'en reste 50 sur le budget de cash que je m'étais attribué pour cette semaine, et j'avais déjà décidé - Noël! Noël! - de les lui donner. Il insiste: "150 euros, je suis sûr que vous pouvez!" Sur le fond, il a raison, je pourrais compléter la somme à un distributeur, ma vie ne s'en trouverait pas ruinée et la sienne sans doute provisoirement embellie. C'est ainsi que Simone Weil et les vrais chrétiens conçoivent la charité, gloire à elle, à eux! Mais voilà, honte à moi, je ne veux pas. De sympathique, le sourire du mendiant me paraît soudain mielleux, je me dis qu'il pourrait me remercier avec un peu plus de conviction pour le billet que je lui tends; il préfère s'esquiver rapidement à la recherche d'un autre donateur. Nous sommes déçus l'un de l'autre, et c'est ainsi, lecteurs et braves gens, que l'esprit de Noël peine à triompher dans le monde.










Paris, 16-21 décembre 2025. Leica M11 + apo-Summicron 35mm., Elmarit 24mm. et apo-Ultron 90mm.
© Jean-Claude Péclet 2025