Sarah

A 20 ans, Sarah Gysler est partie découvrir le monde, en stop et sans argent. De ses expériences, de son enfance chaotique dans une famille recomposée, elle a tiré un livre, "Petite", qui a touché beaucoup de gens parce qu'il aborde notre défi le plus intime: vaincre nos peurs. A 24 ans, Sarah retape un bateau, Dune, réfléchit à son avenir.

J'avais envie de la rencontrer à ce moment de son existence et l'ai accompagnée à Port-Saint-Louis-sur-Rhône.

- Tu parles comme un Suisse !

 

Elle s'est redressée, l'oeil aiguisé, prête à l'attaque. Ah ! enfin une dissonance dans ce trop-plein d'harmonie depuis que nous sommes partis de Lausanne à 5 heures 30 ce matin. Le trajet, nickel, Sarah enroulée dans sa couverture rouge, un linge-éponge sur les yeux, récupérant de sa courte nuit, en confiance. L'arrivée au bateau, bien amarré au bout du port, moins d'eau à écoper qu'attendu. Les courses au supermarché, la bonbonne de gaz changée sans que les deux maladroits que nous sommes fassions exploser « Dune ». L'arrivée de Coline, la copine des îles Vanuatu qui danse avec les raies et sort de son frigo portatif un festival de fromages que nous dégustons sur le pont arrière en nous léchant les doigts…

 

Soleil couchant, bonheur piégeux. On mange, on boit, on est d'accord sur tout, on finit par s'assoupir et se quitter sans se connaître vraiment. Là, mon gars, tu as deux jours pour faire vivre une rencontre que tu as souhaitée et que Sarah Gysler t'a accordée comme elle conduit sa vie – en toute spontanéité. Elle a répondu à ton message sur Facebook : « Justement, je cherche une voiture qui descend demain vers le Sud, je reçois des enfants handicapés sur Dune... » Tu ne pouvais pas demain. Mais ce coup-ci, oui, et le soleil est avec vous. Port-Saint-Louis-sur-Rhône n'a presque plus l'air d'un trou égaré entre la zone industrielle de Fos et la Camargue, et presque celui du port de plaisance qu'il aimerait devenir.

Ulysse charmé par le chant des sirènes, par le coup de jeune que représentent le dépaysement, la conversation avec deux femmes hors du commun.

Il est temps de préciser que j'ai 69 ans et Sarah 24. Nous avons fait le compte tout-à-l'heure : à cinq ans près, je pourrais être son grand-père. « Sauf que lui ne viendrait pas sur le bateau », a-t-elle ajouté en souriant à cette hypothèse. C'est gentil, honneur à mes articulations pas trop arthrosées qui me permettent de me glisser dans le sarcophage baptisé « cabine des invités » à l'arrière de Dune.

 

Restent deux générations d'écart, des vécus différents, pour ne pas dire opposés.

 

J'ai toujours été un « bon garçon ». Mes parents me le répétaient et moi, bêta, prenais ça comme un compliment. Sarah est une rebelle. Ses parents ont divorcé, elle entretient des rapports fusionnels avec son père, tendus et conflictuels avec sa mère, qui a très mal pris son autobiographie, « Petite ». Elle y raconte une vie qui n'a pas été un lit de roses, de l'amour et des coups durs, un appétit de découverte que rien n'entrave.

 

« Et puis au pire, on meurt », dit le tatouage sur son bras gauche. « Avant, on aura au moins vécu des trucs formidables ! », ajoute-t-elle. Le livre s'est vendu à près de 15 000 exemplaires, ce qui est beaucoup pour un ouvrage de ce genre. Probablement parce qu'une génération qui n'est pas née dans le coton - comme la mienne – s'y est reconnue.

 

Ce qui nous amène aux gilets jaunes. En venant, nous en avons vu une poignée rassemblés sur le gazon d'un rond-point trop grand pour eux. C'est fou ce que la France peut compter comme ronds-points. Gigantesques, cinq ou six avant et après le moindre village, comme autant de panneaux officiels annonçant pompeusement: « Ici on construit l'avenir, des accès aux futurs Super-U, Intermarchés, Ikéa, Bricochose et Megatruc, zones de développement primaires et secondaires... » Symboles de la dégradation économique, sociale et esthétique d'une nation où le centre historique des cités se vide de sa substance tandis que prolifère le cancer des hangars en toc. Pas étonnant que les gilets jaunes aient choisi d'occuper les ronds-points . Outre leur position stratégique ils sont aujourd'hui ce qui tient lieu de place publique, relevait je ne sais plus quel politologue. Des places vides, de l'espace perdu, le centre de rien.

 

En cette fin de mai, le mouvement protestataire s'essouffle, mais pas l'enthousiasme de Sarah : « J'adore les gilets jaunes ! ». La première fois qu'elle a dit cela, j'ai tiqué intérieurement, sur le vocabulaire d'abord. On peut adorer la Vierge Marie, par extension une personne, les quintettes de Schubert ou, pourquoi pas, les meringues à la crème. Mais un mouvement social ? On le soutient (ou non), on le comprend, on sympathise (ou pas)… Ce n'est pas un colifichet que l'on accroche à son sac de voyage.

Je tique doublement, car sur le fond, malgré le flot d'informations et analyses déversées sur les gilets jaunes (Edwy Plenel, venu en parler à l'Université de Lausanne, m'a déçu), je reste perplexe sur le sens et les chances de ce mouvement sans chefs. Les Françaises et Français, nombreux, qui peinent à boucler leurs fins de mois, les oubliés de la périphérie, les égarés des labyrinthes administratifs si bien décrits par la journaliste Florence Aubenas...: oui, bien sûr. Le phénomène n'est d'ailleurs pas spécifiquement français, sinon dans l'excès centralisateur et la nostalgie monarchiste qui perdure en ce pays. Même le film dédié aux gilets jaunes « J'veux du soleil ! » tombe dans ce piège : c'est Macron qu'on vitupère, siffle, ridiculise ; Macron par-ci, Macron par-là, Macron encore dont on attend toutes les réponses, les yeux rivés sur le téléviseur. Couper la tête d'un roi pour, dix ans plus tard, couronner celle d'un empereur…

 

C'est donc sur les gilets jaunes que j'ai choisi de rompre la trop parfaite harmonie à bord de Dune. « Ces coups de sang à propos d'une moquette changée à l'Elysée et même du revenu des grands patrons, c'est n'importe quoi. Réduisez le salaire de ces derniers à, mettons, 100 000 euros par an et répartissez le reste entre tous les Français, qu'est-ce qu'ils y gagneront ? Peut-être un bon gueuleton au cours de l'année. Un seul. Si vous voulez donner aux hôpitaux, aux maisons de retraite, aux écoles, les budgets qu'ils réclament pour fonctionner correctement, c'est dix, cent fois plus d'argent qu'il faut. Pour un revenu minimum qui permette à chacun de garder la tête hors de l'eau, probablement plus encore. La réalité n'est pas si simple... »

 

- Tu parles comme un Suisse.

 

Sarah a réagi au quart de tour. « On ne peut pas tout changer d'un coup, mais on pourrait au moins commencer par les petites choses, poursuit-elle. Par exemple offrir l'accès gratuit à certains services indispensables – les crèches, des endroits où se rencontrer à l'abri des intempéries. » Elle marque un point. Pendant que je raisonne, vieux réflexe de journaliste formaté aux impératifs de la macro-économie, elle pense aux initiatives concrètes qu'il est possible de prendre à peu de frais pour soulager les plus faibles. Elle qui, épuisée au retour d'un voyage, a dormi trois jours dans un parc public, sait de quoi elle parle. Agir, actionner ses réseaux de connaissances, on fera le point ensuite.

 

C'est le réflexe des humanistes actifs. Comme Toni Rüttimann, le Suisse bâtisseur de ponts, ou le pédiatre zurichois Beat Richner qui a créé au Cambodge, grâce à son engagement et à ses concerts de violoncelle, les hôpitaux pour enfants que le gouvernement n'avait pas su construire. Des fonceurs.

 

Je n'ai pas ce réflexe. Pire, le gène de l'empathie me fait défaut. Ce n'est pas la première fois que je le constate, mais face à Sarah et à son amie infirmière Coline qui se consacre bénévolement à former une tribu des Vanuatu aux soins de base de telle manière qu'ils puissent les administrer sans aide extérieure, la différence entre nous devient très concrète. J'assumais jadis ce défaut d'empathie avec la satisfaction de celui qui ne craint pas d'afficher un égoïsme politiquement incorrect, pour peu que « le système » corrige les injustices. L'âge effrite cette posture – en même temps que l'énergie nécessaire pour en changer.

Sarah Gysler n'a pas fait que des bonnes expériences en voulant aider son prochain. Elle se trouvait en Dominique quand y a été annoncé un fort ouragan, la forçant à quitter l'île. Elle y est revenue sitôt après, bien déterminée à y distribuer autant de vivres et produits de première nécessité qu'il était possible dans l'état de dévastation régnant alors. Elle a actionné ses réseaux, trouvé une salle avec quelques ordinateurs, récolté de l'argent pour acheter des génératrices. Elle a aussi fait l'expérience, moins réjouissante, des querelles d'egos et pesanteurs administratives qui minent le monde de « l'humanitaire ». D'aucuns y auraient trouvé argument pour alimenter leur cynisme, pas elle. Faire confiance est dans son naturel.

 

De cela, nous avons parlé dans la voiture en roulant. Enfant des « Trente glorieuses », j'ai été – je me suis – éduqué dans l'idée très suisse qu'il faut d'abord compter sur soi-même, ne rien devoir aux autres.

 

Enfant des « Trente piteuses », voilà une jeune femme plutôt mignonne qui se met - littéralement - à la merci des autres en partant voyager sans un sou en poche. La démarche a quelque chose de religieux. Apprendre à se dépouiller de tout n’est-il pas le propre des ermites, qui ne bougent pas de leur grotte, et des prophètes, qui prennent leur bâton de pèlerin? J’ai plus d’empathie pour les seconds que pour les premiers. L’idée que l’on se retire du monde pour se rapprocher de Dieu m’a toujours semblé étrange. Notre vie terrestre est courte, pourquoi l'écourter encore en consacrant autant de temps à l’hypothétique au-delà ?

 

Le prophète prend des risques: qu’on lui jette des cailloux, qu’on se moque de lui, qu’on le crucifie parfois. Prophète-voyageuse sans évangile, Sarah Gysler aborde ses frères humains: « Je n’ai pas un sou, pouvez-vous m’aider? » Elle ne cherche pas à convaincre, ne mendie pas. Elle offre. Sa joie de vivre ou son blues, son projet de grand nord, des bribes et récits, un moment de rires. Une lucarne de rêve. Le plus souvent, cette offre trouve preneur, sans arrière-pensées.

 

Au fond, cela n’est guère étonnant. Le prophète ne fait que réveiller ce qui sommeille en nous. Qui n’a rêvé, au moins une fois, de tout lâcher et de partir, sans but précis et sans attaches? Journaliste, j’ai caressé plus d’une fois le projet de sillonner la Suisse en proposant mes services, quels qu’ils soient, contre gîte, couvert ou transport. Moins culotté que Sarah, je me fixais une limite de cinq francs par jour, élaborais des stratégies. Une fois de plus, je réfléchissais au lieu d’agir et, bien sûr, je ne l’ai finalement pas fait.

Ma seule expérience de « routard » - dont je lui raconte quelques épisodes en sachant au fond de moi que je le fais aussi par coquetterie, pour ne pas paraître trop bourgeois - est un voyage d’un an en Amérique du Sud, seul, sac au dos et sans itinéraire prédéfini. J’avais quand même économisé quelque dix mille francs pour ce périple. Cela m’obligeait à compter, à choisir le meilleur marché. Ce qui n’est pas du tout la même chose que de partir sans rien. Même dans la barque qui m’emmenait sur une île du lac Titicaca, je restais un millionnaire aux yeux des rameurs qui m’accompagnaient.

 

Apprendre à dépendre des autres, à ne pas se barricader, est la leçon fondamentale de « Petite ». Le genre d’apprentissage consistant à sauter dans la piscine. J’ai préféré la première partie - ses souvenirs d’enfance et d'adolescente - au récit de ses aventures elles-mêmes. Les exploits d'aventuriers professionnels ne me font pas rêver, Mike Horn et Sarah Marquis me fatiguent. Enfant, je lisais goulûment dans la Bibliothèque Verte les péripéties de la famille Mahuzier: onze enfants (si mes souvenirs n’exagèrent pas) emmenés par leurs parents sur les pistes d’Afrique ou d’ailleurs dans des fourgons Renault en tôle ondulée. Des pays traversés, je n’ai pas retenu grand chose, mais la tribu familiale, ses véhicules et ses soucis quotidiens faisaient rêver le petit garçon suisse qui grandissait sagement dans un quatre-pièces de Renens.

 

Plus tard, j’ai apprécié Ella Maillart, Nicolas Bouvier bien sûr que je connaissais (un peu) professionnellement et dont je n’arrivais pas à réconcilier le profil que je voyais – timide, humble, discret - avec le formidable écrivain-voyageur dont je n’avais pas encore découvert tout le potentiel. Bruce Chatwin aussi, l’esthète patagonien, W.G. Sebald le cultivé, et plus récemment Richard Kapuscinski, le reporter polonais qui me fait sentir l’Iran ou l’Afrique mieux que dix essais politiques sur ces pays. Tous ces auteurs, en particulier le dernier, ont un point commun: ils savent l’importance de l’Histoire. Rien ne sert de voyager dans l’espace si on ne le fait pas aussi dans le temps.

 

Un des plus beaux textes de Kapuscinzski s’intitule « Mes Voyages avec Hérodote ». Hérodote, un des premiers grands reporters de l’Histoire, mêlait l’honnêteté rigoureuse de l’observateur au souffle de celui qui recueille, oralement, les grands mythes de l’humanité avant que ceux-ci ne soient codifiés, et souvent fossilisés. Telle est la force de l’écrivain véritable, sensible au sacré, aux mondes parallèles comme aux détails significatifs du quotidien. L’écrivain authentique évite le piège du « provincialisme historique » que signale Kapuscinzki et réalise ce fantasme absolu: sauter la barrière du temps.

 

Sarah Gysler a-t-elle une fibre d’écrivain, de navigatrice, ou d'autre chose encore ? Comment se dessine la suite de sa vie ? Je me posais la question en montant la chercher chez son père à Epalinges. La rencontrer à ce moment particulier m'intéressait, j'imaginais qu'au rêve réalisé et à la soudaine notoriété pouvait succéder une période de blues.

Sur ce point, je ne m'étais pas trompé. Sarah sort d'une phase de flottement et déprime, elle en parle ouvertement. L'acquisition de son bateau (d'occasion) Dune grâce au financement participatif ne lui a pas valu que des soutiens. Des puristes lui ont reproché de se plier aux règles du capital après avoir fait mine de s'en affranchir. Un fan déçu l'a réprimandée sur les réseaux sociaux : une « influenceuse » comme elle ne doit pas boire dans un gobelet en plastique et encore moins se laisser photographier dans cet état de péché...

 

« Zut ! Je ne suis la mascotte de personne ! », se rebiffe-t-elle. Il est parfois plus difficile de conserver sa liberté face aux admirateurs que par rapport à l'argent. Tandis qu'elle boit une sorte de sirop et moi une bière dans le bar PMU où elle vient se connecter au wifi, elle observe que le regard des gens sur elle a changé : « J'étais une pouilleuse, une sorte de parasite ; me voilà passée au statut d'artiste depuis que j'ai écrit un livre ». Son mode de vie, lui, reste inchangé, de même que l'enjeu fondamental. Comment entamer la deuxième étape ? « J'ai passé des années à déconstruire ce qu'on m'avait appris, notamment à l'école. Maintenant il faut trouver d'autres idées, continuer ma route en faisant ce que j'aime. »

 

Dans sa liste des « choses que j'aimerais faire », elle a mis le sentier pédestre des douaniers en Bretagne, des stages de démerde en petit groupe où chaque participant – sans argent et sans téléphone portable – doit trouver à se nourrir, se loger, réaliser un parcours de A à B, l'expérience se concluant par une fondue et un atelier d'écriture où chacun exprime ce qu'il ou elle a vécu. Sur deux projets-pilotes, un a très bien marché, l'autre (avec un groupe de féministes) très mal. Féministe elle-même (« Causette » fait partie de ses lectures) mais sans préjugé idéologique, Sarah en a pris de la graine.

 

Parmi les projets, Dune bien sûr. Là, je risque un pronostic personnel : je ne vois pas Sarah Gysler en navigatrice solitaire. Sur son bateau tout en rondeurs, mais aussi usé par trente ans de bourlingue pour autant que mon œil de non-spécialiste peut en juger, un endroit l'a immédiatement séduite: la cabine avant, avec son ovale de bois où elle a calé le nounours accompagnant tous ses voyages, et sa bibliothèque. Tout le reste relève plutôt de la galère pour l'instant.

 

L'ancre (une trentaine de kilos) doit être remontée à la main. La grand-voile s'entête à faire des plis dans le mauvais sens. La pompe à eau manuelle, dès qu'on en ouvre la vanne, provoque une petite inondation dans le carré. Le moteur intérieur a surchauffé et refusé de fonctionner dès la mise à l'eau. C'est la priorité à notre arrivée à Port-Saint-Louis : trouver un mécanicien pour le remettre en état. Sympathique et moyennement efficace, la dame qui accueille les plaisanciers à la capitainerie finit par dénicher quelques numéros de téléphone. Les deux premiers ne donnent rien ou renvoient à d'autres. Un certain « Obelix » est aujourd'hui introuvable, une entreprise « ne fait pas ce genre de travail ». Stoïque, Sarah continue sa tournée téléphonique. A l'autre bout du fil : « Quel type de moteur ? Un Volvo Penta des années 1980 ? Oh là là ! Il faut des semaines pour commander les pièces de rechange, si on les trouve. Venir sur place l'examiner ? Ah, mais là, pas avant la fin de la semaine prochaine, ça coûte 150 euros. Envoyez un courriel...»

 

Sarah n'envoie pas le courriel. Son ami depuis quelques mois, automaticien chez Bobst, la rejoindra dans quelques jours et tentera de percer le mystère de la surchauffe. Ou éventuellement l'amie skipper qui a promis de venir le 1er juin. A moins que ce soit cet autre pote qui s'y connait un peu en mécanique et a d'abord promis de venir le 2, mais reporte maintenant son arrivée au 4… Les messages valsent sur Whatsapp, d'autres copains se réjouissent de se faire véhiculer sur Dune jusqu'à Marseille et se voient déjà dans une version cool de « La croisière s'amuse ». Sarah s'amuse un peu moins, aimerait déjà sortir du port et tirer quelques bords au large pour se faire la main. « Ce bateau, si ça continue, je le coule... », dit-elle en plaisantant à moitié.

 

C'est la rançon de la vie en mode impro. Rien n'est jamais sûr. Ni le jour, ni l'heure, ni les coups de main sur lesquels on croyait compter. Là encore, je perçois nos différences de générations et d'approches. J'aurais tendance à m'inquiéter avant que le problème se présente, Sarah se dit qu'il se résoudra d'une façon ou d'une autre.

« Au pire, on meurt... » Ou on écrit sur ses mésaventures, puis sur autre chose. Je parle à Sarah d'un livre publié en 1990 par le Montreusien Jean-Pierre Vuillomenet. Le titre, déjà, est magnifique : « Les Mésaventuriers ». Nous parlons beaucoup littérature pendant ces deux jours. Principalement, même. Si je peux risquer un autre pronostic, je la vois bien en écrivain. Mon jugement n'est pas objectif, je le sais, venant d'un passionné de lecture. Mais je suis impressionné par son appétit et la pertinence de ses observations.

 

Elle a dévoré la trilogie des « Vernon Subutex » tout en trouvant Virginie Despentes « un peu trop trash ». Un de ses livres-fétiches est « La Vie devant soi » d'Emile Ajar. Plus surprenant est de la voir s'extasier devant « Le Monde d'hier », chef d'oeuvre de Stefan Zweig, ou chercher sur Spotify des chansons de Brassens en alternance avec les auteurs à texte contemporains. « J'ai commencé à lire sérieusement il y a deux ans », dit-elle.

Sarah Gysler écrivain ? Des indices vont dans ce sens. Son insatiable curiosité de la vie d'autrui par exemple. « Quand on voyage et qu'on rencontre des gens, on est toujours un peu voyeur », dit-elle d'un air plus gourmand que coupable. Voyeur, je l'ai été moi-même pendant quarante ans – dans les limites du journalisme – et comprends son point de vue. Vivre mille vies, s'enivrer de vie(s) jusqu'au dernier souffle.

 

Sarah pourrait faire sien ce texte de Gustave Roud : « J'accepte ma différence, qui est de vivre toute vie, alors que chacun vit la sienne seulement. Je ne suis pas un témoin qui juge et compare, le coeur vide et les yeux secs. Je participe. Et il n'y a qu'un moyen d'y atteindre : l'amour. Rien ne se donne à qui ne s'est donné. »

Avec ce qu'elle a vécu, elle manifeste une maturité supérieure à la moyenne – sa « Lettre à ma solitude » est ce qui m'a tiré l'oeil en premier sur son blog – et en tout cas supérieure à celle que j'atteignais à son âge. On en oublierait presque qu'elle n'a que 24 ans. Et des côtés gamine. Sa façon de s'annoncer par exemple, « Coucou, c'est Sarah », ou de clore une conversation au téléphone, « bisous-bisous », son goût des sucreries, son coup de coeur pour un pin's, une bande autocollante décorée de petits chats…

 

Sa copine Coline n'est pas en reste de ce côté-là. Elles se mettent en tête d'aller à la plage, et pourquoi pas aux Saintes-Maries-de-la-Mer ? Nous étalons les linges sur le sable, je vais me baigner, pas elles. Une heure passe. Sarah lit un livre sur la secte du Tempe solaire que lui a passé un professeur de littérature avec lequel elle envisage de suivre un stage. Il ne lui plait pas. « J'ai faim. Et si nous allions manger des moules-frites ? » Nous plaisantons sur le cannibalisme qui se pratique encore dans certaines îles Vanuatu. Va pour les moules-frites, suivies d'une glace géante que nous terminons sur un muret face à la mer en regardant le soleil descendre à l'horizon.

 

Sans parler des gilets jaunes, cette fois.

Mai 2019. Les portraits noir-et-blanc ont été réalisés avec un Rolleiflex, négatifs scannés. Les photos couleurs ont été faites avec un Nikon D5500, objectif 50mm. Merci à Sarah pour son accueil sur Dune, et à son amie Coline pour nous avoir fait rêver des Vanuatu. Et à son chien Kim d'avoir été si sage.

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation