L'atelier de Marie Métrailler

"A Evolène, nous n'avons qu'un homme, et c'est une femme:"

La remarque se voulait méchante et visait Marie Métrailler. La bouffeuse de curés. La sale tête. L'entrepreneuse qui réintroduisit le tissage au village en pleine crise économique des années 30. Celle qui, toute gamine déjà, lisait en cachette et dont la soif de savoir ne s'apaisait jamais. La demi-rebouteuse qui dialoguait avec les morts, presque une jeteuse de sorts - en tout cas pour les soumis et les fiers mâles dont le pouvoir était tranquillement remis en question.

Il y a quelques années, au hasard d'une balade à Evolène, mon regard avait été attiré par une belle maison derrière l'église dont le soubassement était rehaussé d'encadrements en pierre jaune élégamment travaillée. Il y avait de la noblesse dans ce lieu auquel on accédait par une galerie de bois grinçante. Par la fenêtre, j'aperçus plusieurs métiers à tisser. L'endroit était fermé, mais je notais le nom: atelier de Marie Métrailler. La curiosité m'amena ensuite sur internet où je trouvai le film ci-dessous, dont émerge, entre autres, l'improbable silhouette de... Marguerite Yourcenar.

L'écrivaine, qui achevait à Evolène la relecture d'un manuscrit, était une cliente régulière de l'atelier, où elle discutait volontiers avec Marie Métrailler. En partant, elle promit de lui envoyer le livre dont elle avait peaufiné l'écriture dans les alpes valaisannes. "Encore une de ces histoires romantiques...", songea la tisserande. Quand elle reçut "Les Mémoires d'Hadrien", elle en fut sur le cul. Elle tenait entre les mains une des oeuvres littéraires majeures du XXe siècle.

Marie Métrailler est morte en 1979. Son atelier lui a survécu jusque dans les années 90. Puis, manque de vocations pour le travail long, minutieux et peu rémunérateur du tissage, intérêt vacillant des autorités, confort spartiate des lieux (sans chauffage ni toilettes)..., seule survit une boutique sur la grand-rue, tenue par une octogénaire bouclée à qui viennent les larmes aux yeux quand elle évoque "tante Marie", son combat permanent et solitaire contre l'indifférence, voire l'animosité des villageois.

Marie Métrailler ne s'est jamais mariée et n'a jamais eu d'enfants. Cadette flanquée de deux frères, elle était promise presque automatiquement au statut de domestique de la famille, comme elle le raconte dans ses mémoires rassemblées par Marie-Magdeleine Brumagne ("Poudre de Sourire", L'Âge d'Homme). Statut qu'elle assuma entre une mère bigote, avare de sentiments et un père instituteur frustré. Plus tard, elle a élevé successivement deux orphelins. Le second, aujourd'hui décédé, fut le mari de l'octogénaire bouclée qui tient encore la boutique d'articles de tissage. Du solide, fait pour durer, des linges de cuisine modèle XL comme on n'en trouve guère ailleurs.

Ecoeurée par une religion administrée « à coups de bâton », Marie Métrailler s’est « jetée dans l’action avec le courage des timides ». Dans sa biographie, dont je conseille la lecture complète, le plus fascinant est sa capacité de trouver l’inspiration aussi bien chez Platon ou Pline l’Ancien, Cocteau, René Morax (un habitué d'Evolène) que dans les plantes médicinales des hautes prairies, les roches, les fées (« C’est nous qui leur donnons leur densité, elles n’existent que si nous y croyons. Si nous n’y croyons pas, nous n’avons pas le pouvoir de les susciter »), les morts avec qui on reste en dialogue et le passé celte du Val d’Hérens.

Les rationalistes à tout crin passeront leur chemin. Celles et ceux qui pensent que l'esprit peut s'enrichir de l'expérience des sens trouveront quelques joyaux bruts dans ce livre. En voici trois exemples:

Au fil des ans, Marie Métrailler a vu défiler dans son atelier pas mal d’écrivains, philosophes, ministres, « des gens que l’on dit importants ! Cela ne m’impressionnait pas. L’importance, c’est quoi ? Simplement, j’aurais cru les humilier en ne les traitant pas d’égal à égal.» Phrase magnifique !

Parlant parfaitement le français et le patois, réticente face à la musique enregistrée, Marie Métrailler avait inventé "un jeu pour faire ma musique personnelle. Je me repliais en moi, comment dire… je me refermais complètement, oui, je me mettais à l’écoute de mon être. J’entais alors une musique intérieure, jamais vocale… une musique instrumentale, large, ample, paisible, apaisante ». Quant à la poésie... « je n’y voyais souvent, à ma grande honte, qu’un alignement de mots plus ou moins réussi… Par contre, et c’est peut-être une autre forme de poésie, j’ai été passionnée par l’étude des plantes."

 

Marie Métrailler donne quelques extraits convaincants de la musicalité concise du patois. Ainsi, a modo a pount’ signifie « le juste milieu est très fin, comme s’il tenait sur une pointe d’aiguille ». Tsiké gotta kré la mota veut dire « chaque goutte de lait augmente le poids du fromage ».

Enfin, Marie Métrailler lâche cet aveu dans lequel je me reconnais: « Sans doute que je porte en moi un besoin de solidité, le goût d’une certaine affirmation passionnée, peut-être violente. »

Elle parle aussi de la grippe de 1918, qui fit 50 morts en un seul mois dans le village. Les rares bien-portants s’occupaient des malades, il n’y eut d’abord pas de médecin, puis un de passage qui resta (aidé par Marie) pour soigner la population avec les moyens du bord: décoctions d’herbes, cataplasmes, immersion dans un étang sablonneux… Et, parfois, ça marchait.

Ce mois de janvier 2021, je suis retourné à l’atelier, non sans avoir pris rendez-vous cette fois. La bonne nouvelle: une fondation a récolté suffisamment d'argent pour racheter les lieux à la fin de l'an dernier et y commence des travaux de restauration, en vue d'une réouverture. J'ai retrouvé sur place Denise Métrailler, Jacqueline Fivaz et Marli Beytrison, occupées à trier parmi les quelque deux tonnes de pièces et écheveaux de laine ou de chanvre ce qui est encore utilisable et pertinent.

L'endroit était un peu sens dessus dessous. Les métiers à tisser vont être démontés et stockés ailleurs tant que dureront les travaux qui mettront l'atelier aux standards actuels de confort et de lutte anti-feu, en conservant autant que possible l'atmosphère des lieux. Tout cela demande un travail considérable, bénévole bien sûr. En voyant Denise, Jacqueline et Marli soulever les sacs de déchets, batailler avec les fonctionnaires, trouver des appuis financiers, penser à l'animation future de l'atelier, on se dit que si la place de la femme dans la société a changé depuis l’enfance de Marie Métrailler, les nanas se retrouvent souvent seules au front quand il s’agit de retrousser les manches...

Donc, si une lectrice ou un lecteur de ce blog se sent l'envie de soutenir les efforts pour que vive la mémoire de Marie Métrailler, c'est ici.

Leica M10 et M10 Monochrom, objectifs Summilux 35mm f1.4 et apo-Summicron 50mm. f2

© Jean-Claude Péclet, 2021. Reproduction soumise à autorisation