Gommes bichromatées

Deuxième volet de mon travail avec des négatifs de grand format (le premier est visible ici). Les images ci-dessous sont des reproductions scannées de tirages à la gomme bichromatée que j'ai réalisés dans les années 1980. Cette technique photographique a connu son heure de gloire à la fin du dix-neuvième siècle, bien que le procédé date des années 1850 déjà. Il a séduit les pictorialistes, qui y voyaient un moyen de combiner les avantages de la photographie (reproduction du réel) et peinture (interprétation personnelle). Ils réagissaient aussi aux prémices de l'industrialisation de la photographie (le premier appareil Kodak date de 1888, le film en bobine de 1889).

La couche sensible d'une gomme bichromatée est composée de gomme arabique, du pigment ou d’aquarelle en tube et d'une solution de bichromate de potassium. On étale au pinceau ce mélange sur une feuille de papier préalablement gélatinée pour éviter qu'elle "pompe" le liquide, on sèche, on place le négatif de moyen ou grand format sur la feuille, pressé à l'aide d'un châssis, on expose le tout au soleil ou sous une lampe UV, puis on lave l'épreuve dans une une cuvette d’eau à 20°. 

Un des meilleurs manuels de procédés photographiques anciens est "Keepers of Light", paru en 1979 chez Morgan & Morgan. On le trouve d'occasion sur internet.

Le site d'Erick Mengual donne une description détaillée et en français du procédé, qui est assez simple en lui-même. Mais comme tout ce qui est ancien, il demande patience et tour de main. Le temps d'exposition? A évaluer par tâtonnements. La densité de la couche? Généralement trop faible au premier passage. Il faut souvent plusieurs expositions du même négatif - donc le repérer avec grande précision sur la feuille - en courant le risque de tout gâcher après une soirée de travail...

Mais le résultat est unique. La couche sensible acquiert une sorte de troisième dimension, elle aura la pigmentation que vous aurez choisie - une combinaison de couleurs différentes si tel est votre désir - et se révèle quasi indestructible.

Les grands maîtres américains Edward Steichen et Alfred Stieglitz ont pratiqué avec bonheur la gomme bichromatée. Une des images les plus connues au monde est celle du "Flatiron building" à New York, de Steichen (ci-dessous).

D'autres photographes ont été moins inspirés, sombrant dans le kitsch propre à la "Belle Epoque". Après la fin de la Première guerre mondiale, le monde des beaux-arts entre en effervescence, le pictorialisme est balayé. 

Mais la gomme arabique, tout comme le cyanotype, la technique du collodion humide ou le procédé au charbon, continue d'attirer un carré d'aficionados qui échangent leurs recettes et nous rappellent que, si la plupart des images sont consommées virtuellement aujourd'hui, comme sur ce blog, une photographie reste d'abord un tirage.

Alain Walther, avenue de Menthon, Lausanne. La photographie a été faite avec une chambre 13x18cm. de marque Koilos (1909 environ), avec un objectif Emil Busch 190mm. f.6.8. Comme toutes les images de cette série, elle date de la première moitié des années 1980.

Cage d'escalier de l'immeuble où habite, à l'époque, mon ami Jean-Marie Tran à La Chaux-de-Fonds (c'est aussi un fan de gomme bichromatée, un vrai alchimiste). Exemple d'utilisation de deux pigments différents, en jouant sur les densités du négatif.

Cimetière au-dessus d'Alanya (Turquie). S'il fallait m'enterrer quelque part, j'aimerais autant que ce soit là

La célèbre girafe du Musée de zoologie au Palais de Rumine (Lausanne).

Reflets d'eau (lieu inconnu, probablement une rivière vaudoise).

Christophe Gallaz. Je cois que c'est l'image où j'ai passé le plus de couches, plus de dix au total pour faire ressortir le côté sombre qu'exprime souvent dans ses chroniques le doux Christophe, qui fut mon collègue de bureau.

En regardant attentivement, on aperçoit à l'arrière du crâne les craquelures dues à l'épaisseur de la zone pigmentée.

Brins de végétation émergeant de la neige devant une grange. Lieu inconnu.

Conduite forcée (probablement gorges de l'Orbe).

Terrasse du Rockefeller Building, New York

Wendy (probablement en Bretagne). Cette image est une des rares où j'ai conservé la partie entourant la zone du négatif, ce qui permet de voir les coups de pinceaux des différentes couches et les cibles de repérage.

Habitations troglodytes, Cappadoce (Turquie).

Thierry Barrigue

Anciennes carrières, Baux-de-Provence.

Poule devant la dépendance d'un ancien hôtel (lieu inconnu).

Orbe, Les Clées.

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation.