La campagne de Gustave, sans les Aimés

Une tombe, fraîchement creusée, le tranchant de la pelle a laissé des traces brillantes. Je cherchais au cimetière de Vucherens la sépulture d'Olivier Cherpillod, comme l'indique le dépliant glissé dans la poche de ma veste, et c'est sur ce trou oblong, net que bute mon regard. Le trou et ce qui s'y trouve. Deux cordes épaisses presque blanches, comme neuves, se déroulent jusqu'au fond de la tombe. L'un fait une boucle artistique suggérant le nœud coulant dont on entoure le bientôt pendu.

 

Que font ces cordes ici, alors qu'on les retire habituellement sitôt le cercueil déposé ? Il y a dans ce rituel brouillé quelque chose de déstabilisant. Mais pas autant que les roses – encore fraîches – parsemées au fond du trou. Je n'ai pas une grande pratique de ce que les Vaudois nommaient jadis les « ensevelissements »; aujourd'hui on incinère, on jadrin-du-souvenirise, n'est-ce pas ma sœur amoureuse du Jorat qui a choisi celui de Savigny? Mais quand on s'en tient à la méthode classique, on dépose d'une main délicate et retenue une fleur sur le couvercle du cercueil, pas au fond du trou, avant que la caisse de bois y soit descendue…

Double mystère, donc. Il n'est pas déplacé sur un sentier qui t'est dédié, Gustave. Je reparlerai de toi tout-à-l'heure. En attendant, voici qu'arrive un véhicule utilitaire orange de la voirie. Si l'employé s'approchait, je lui demanderais d'éclairer ma lanterne, mais il reste dans sa cabine, prenant sa pause de midi. Ne levons pas le mystère. En revenant sur mes pas, je vois la tombe d'Olivier Cherpillod, et deux arrosoirs en plastique accrochés à l'entrée. Ceux du cimetière de Carrouge où repose Gustave Roud, sous une pierre si discrète qu'elle est à peine lisible, sont en bon vieux fer blanc, comme les utilisait ma grand-mère.

Mais reprenons au début. C'est-à-dire le livre de Bruno Pellegrino « Là-bas, août est un mois d'automne » (éd. Zoé), que j'ai fini par acheter à force de le voir primé. Il raconte la vie de l'écrivain-photographe Gustave Roud et de sa sœur Madeleine dans leur ferme de Carrouge, Haut-Jorat, sur plusieurs décennies. C'est d'une lenteur minutieuse, fastidieuse. Littéraire, au sens laborieux du terme. Chaque geste, chaque objet, chaque rien sont amoureusement détaillés. « J'écris sur des gens qui étaient capables de nommer les choses, les fleurs et les bêtes, alors que j'ai besoin d'une application sur mon téléphone qui identifie les oiseaux par leur chant, les plantes par la forme de leurs feuilles », prévient-il.

 

Moi aussi, je ne sais plus nommer – et je m'en fous ! ai-je envie de lancer à Bruno Pellegrino. Premier contact : son bouquin me tombe des mains. Qu'il ne s'y « passe » pas grand-chose, je m'y attendais, la vie semi-recluse de Madeleine et Gustave étant faite de rituels, d'habitudes longuement peaufinées, de non-dits. Mais qu'à longueur de pages l'auteur nous réchauffe la soupe « à la manière » de Roud, comme tant d'autres épigones plus ou moins talentueux, cela agace. « L'assommante lenteur n'est pas un gage de spiritualité », marmonné-je en tournant les pages.

 

Monsieur Roud, poète, homosexuel tragique qui n'osait déclarer sa flamme aux jeunes paysans dont le torse en sueur luisait au soleil des moissons, mais compensait sa timidité en les photographiant sous toutes les coutures. Es-tu passé à l'acte au moins, sacré Gustave ? Ce n'est évidemment pas Pellegrino qui nous renseignera, tourneur autour du pot comme toi.

 

Voilà que je deviens méchant.

 

Curieusement, presque contre ma volonté, je poursuis ma lecture du livre et découvre que Gustave Roud s'éclipsait pour de longues marches qui lui prenaient toute la nuit. Non, pas à la recherche du fruit défendu, mais dans une forme de communion avec la nature que connaissent les animaux et que nous, humains avons oubliée. Le monsieur en complet strict, cheveux tirés en arrière, faisait preuve à sa façon d'une audace surprenante, à l'exact opposé de celle qu'exhibent les aventuriers gonflés de testostérone. Tiens, il m'intéresse de nouveau. Pardon : il m'intéresse pour la première fois. Je n'avais lu de Roud que quelques extraits hâtifs. Dégâts de l'ignorance. Promis, je vais combler cette lacune.

La maison. La ferme où vécut Gustave Roud de 1908 à 1976 – presque sept décennies - comme l'indique la plaque blanche à droite au-dessus de la porte d'entrée, est le point de départ de deux circuits pédestres (1h 50 et 2h. 45) dont on peut se procurer le plan sur internet ou au greffe municipal, situé non loin le long de la route cantonale. Elle est proprement rénovée, rien à dire, le jardin bien tenu. Le couvert à fontaine a été déplacé pour permettre l'élargissement de la route cantonale, comme le raconte Pellegrino dans son livre. Madeleine a essayé de se battre, de temporiser, puis s'est résignée : ces messieurs de l’État finissent toujours par avoir raison, même quand ils ont tort. La partie du rural semble inutilisée depuis longtemps, du temps de Roud déjà, probablement.

 

On ne visite pas. De toutes façons je n'aime guère ces bureaux-musées où le génie est sensé flotter, tourbillon de poussière en contrejour, au-dessus d'un sous-main écaillé et de pipes refroidies depuis belle lurette. Le « bureau » de Roud, mobile avant l'heure, pouvait être le banc de l'église de Vucherens, le tronc d'un arbre ou la paroi d'une grange contre laquelle il appuyait son dos.

Sa maison, imposante, est donc belle, mais plus « habitée » dans le sens où Madeleine et Gustave la faisaient vivre de leurs leurs odeurs, de leurs gestes quotidiens.

Carrouge n'est pas (encore?) un nid à pendulaires comme on en trouve autour d'Echallens, mais ce n'est plus tout-à-fait un village agricole. « Parque pas mon Jorat », proteste une feuille A4 épinglée sous plastique à la porte d'une grange voisine. Des fonctionnaires, techniciens et autres aménagistes en chambre ont d'abord décrété que la région se prêtait à l'implantation d'éoliennes, ses paysages ne « présentant pas un intérêt majeur » ; puis qu'il fallait la protéger, la mettre sous cloche en quelque sorte comme le résume le dessin du tract. Seigneur, gardez-nous des bonnes volontés, fichez-nous la paix ! protestent les habitants du crû.

 

Photographe comme l'était Roud, donc traînasseur, je choisis le circuit court qui commence entre sa ferme et une pension pour chevaux. Il rejoint bientôt une autre ferme, exploitée celle-là ; j'en admire le potager, cadre l'explosion de couleurs dans le télémètre du Leica. Du coin de l'oeil, je vois approcher le paysan et son « Bonjour... » suspendu. J'ai l'habitude, la phrase suivante sera quelque chose entre « on peut vous aider ? » et « vous cherchez quelque chose ? », façon polie de demander : « qu'est-ce que vous foutez ici avec votre appareil photo ? ».

 

Une de mes tactiques, que j'utilise ici, est la provocation souriante: « Bonjour, je viens pour Bernard Nicod qui envisage de construire une PPE de quatre étages sur cette parcelle... » Un peu interloqué, le paysan est au moins rassuré sur un point : je suis du coin pour invoquer en blaguant le promoteur honni. J'enchaîne en le complimentant sur le potager. « C'est ma mère de 85 ans qui s'en occupe », dit-il. Tant qu'on a la santé ! Une pause, puis il ajoute : « Vous comprenez, on devient un peu méfiant quand on voit des gens photographier la maison... » Méfiant de quoi, il ne le précise pas. Des voleurs ? Peu probable. Je complète d'un air entendu : « Ah oui, le fonctionnaire qui vous demande de changer les tuiles du toit, non conformes, tout en précisant que le canton n'a pas les moyens de vous aider financièrement ». Cette fois, le paysan rit franchement avant de retourner à sa discussion avec le contrôleur des extincteurs.

Chemin de Louchyre, puis chemin agricole bétonné, petite montée sur une colline au lieu-dit « La Croix ». Voici ce qu'en écrit Gustave Roud. « Je regarde : pas une de ces collines autour de moi qui ne se peuple d'anciennes présences où je puisais chaque fois la même angoisse et me même apaisement. (…) Un seul appel et les voici tous autour de moi, ces hommes qu'au long des années j'ai rejoints dans leur solitude passagère pour les mieux interroger sous la vivante lumière des saisons. (…) Le ciel d'août se fanerait comme une fleur de lin s'il ne reprenait vie à leur regard, le vent retomberait comme un oiseau mort s'il ne devenait leur souffle. »

 

Le vent tonique offre ce matin une spirale ludique à un couple de milans noirs, mais de souffle humain, aucun dans la mosaïque de colza et d'herbe. Tel est sans doute le principal changement survenu. Quand Roud emménagea dans la ferme de Carrouge, les paysans représentaient un bon tiers de la population suisse, il suffisait d'arpenter les champs pour les rencontrer, faux, fourche ou râteau à la main. Aujourd'hui, moins de cinq pour cent des Suisses pratiquent une agriculture mécanisée. Dans ma balade, j'en rencontrerai un seul, enfermé dans la cabine de son tracteur bourdonnant. Comment raconterais-tu cela, Gustave ? Tes « Aimé » ont pris de l'âge et se débattent avec les paiements directs devant l'écran de leur ordinateur.

 

Comme Roud, je regarde autour de moi au lieu-dit « La Croix » et vois une antenne de téléphonie mobile, sur laquelle des graffeurs ont écrit « dead end » - impasse.

Petite descente sur la ferme de La Gottaz où vécut Olivier Cherpillod, ami de Roud. On y coule une grande plateforme de béton. Extension, rationalisation ? Après un crochet à la chapelle et au cimetière de Vucherens, évoqués plus haut, le chemin repasse par « La Croix » puis traverse la route cantonale après avoir longé les entrepôts Grosjean Stettler SA, « entreprise spécialisée dans la distribution de produits frais et surgelés auprès de professionnels de la restauration, de la boulangerie et des collectivités ».

Deux cents mètres encore, et le marcheur est récompensé par un havre de fraîcheur. Ici serpente le Carrouge, ruisseau ou rivière c'est selon, agréablement chantante en cette fin d'avril après quelques jours de pluies et giboulées. Une plage de cailloux blancs en demi-lune invite à la halte, je m'y assieds. Pense à elle. Non loin se trouve une des haltes préférées de Gustave Roud, la grange du lieu-dit « Le Moulin » qu'il avait baptisé « Port-des-Prés ». Extrait.

 

« La très haute grange parmi les prairies, avec son toit de tuiles fraîches où s'avivent les ciels d'été, l'âpre crépi des murs, le banc toujours vide entre deux portes fermées, ce Port-des-Prés tout pareil (on dirait) à d'autres granges perdues dans d'autres prairies, d'où vient que je retourne à lui sans cesse, comme si, hors des sables du réel, une oasis m'était donnée où triomphe enfin la toute puissance du coeur ? »

Et cette image extraordinaire : « Un laboureur bâillait dans le soleil, étirant contre les collines d'énormes bras fauves, un village à chaque poing ». Vision de poète, oeil de photographe aussi, comme si Roud avait restitué par les mots une apparition trop fugace pour la capter sur la pellicule. Je n'ai pas ce problème avec les conteneurs aux couleurs pastel, plus ou moins rouillés, docilement alignés face à la grange.

Je m'interroge néanmoins sur le sens qu'il y a à photographier les paysages du Haut-Jorat aujourd'hui. Faut-il privilégier la nostalgie, en gommer la modernité ? Dénoncer au contraire les dysharmonies qui sont la marque brutale de l'époque ? Mon naturel me fait pencher vers la première attitude, mon côté râpeux me pousse vers la seconde (typique des années 70). Dilemme. Pour dénoncer, il faut être motivé par une colère qui ne m'habite plus, plus autant qu'avant en tout cas. Entre les deux, j'adopte une neutralité attentive qui peut passer pour un classicisme suranné, assumé. «Telle a été cette journée, en Suisse et dans le monde, à notre connaissance », concluait le présentateur du TJ quand il trônait dans nos téléviseurs. Telle est cette campagne vaudoise en avril 2019 devant mes yeux.

Roud était-il conscient de photographier un monde en voie de disparition ? Sans doute. Ce n'était pas un grand photographe, dans le sens où il n'a pas imposé un style original. Mais il avait un sens sûr de la composition et un certain culot pour approcher ces paysans en plein travaux des champs dont certains devaient le regarder de travers. Ses images ne sont pas de celles qui « frappent », elles expriment la même réserve que leur auteur. Comme les paysages qu'elles restituent, elles demandent de la patience, une empathie. Au fond ce bonhomme sauvage, précurseur des écrivains-arpenteurs, a inspiré plus de gens qu'on ne l'imagine, moi compris.

 

Le chemin suit les méandres de la rivière. C'est la partie la plus agréable de la ballade qui touche à sa fin. Des troncs déracinés improvisent des ponts au-dessus du courant. Roud rêve d'Aimé. « Tu traverses en courant les seigles, la pente commence, et tout de suite l'ombre à ton épaule ! Le ravin s'ouvre et se referme sur le ciel. Tu descends, battu de feuilles et d'odeurs ; tes pieds aveugles tâtent le sentier sous les branches, le tuf craque, les prêles lient les genoux. »

Je remonte une route bétonnée ; dans leur enclos électrifié, deux chevaux curieux viennent en se dandinant humer ma paume. La maison du poète, à nouveau, la chapelle tricentenaire, simple et belle avec son plafond de bois bleu étoilé, l'épicerie tea-room du village où reste un sandwich salami et un croissant aux amandes. Village-dortoir ? Pas tout-à-fait. Si la cour du collège est déserte maintenant, j'y ai vu ce matin des garçons, huit-dix ans, jouer aux militaires. Le chef donnait des ordres à la bande, figée au garde-à-vous face à lui, puis les emmenait au pas, « une-deux ! ». Ce n'est pas en ville qu'on verrait cela, me suis-je dit.

Avril 2019. Images Leica M10, Summicron 35mm

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation