Journal breton

Maison de vacances près de Louannec. Les volet bleus, le mur blanc et la combinaison de plongée rouge composent involontairement un drapeau tricolore. Ce qui énerverait doublement Yann Quéffelec, dont j'ai téléchargé le "Dictionnaire amoureux de la Bretagne" dans la liseuse accompagnant mon périple vélocipédique de dix jours.

L'amour des siens passe parfois par des règlements de comptes avec les autres. Quéffelec n'aime pas le tourisme qui défigure "sa" Bretagne, symbolisé par cette villa proprette avec gazon manucuré et palmier. Ni la France jacobine et centralisatrice qui a extirpé de force la langue des Bretons, coupables de sympathies envers l'Ancien régime.

Le mot "hortensia" ne figure pas dans le dicitionnaire de Qéffelec, étonnante lacune. Car l'hortensia est omniprésent en Bretagne, appréciant semble-t-il l'humidité du climat et l'acidité du sol. Ceux qui tirent sur le bleu sont particulièrement appréciés. En arrivant au soleil couchant à Rostrenen, point de départ de mes dix jours à vélo, ceci a été ma première photographie.

Rostrenen. Au début du XIXe siècle, 22 foires y étaient organisées, plus les marchés du mardi. Ce qui frappe aujourd'hui, le temps d'une promenade vespérale, est le nombre de vitrines arborant l'écriteau "à vendre" ou "à louer". Quoi qu'en disent les avis officiels vantant les charmes de ce chef-lieu du pays Fisel, il y règne un léger sentiment d'abandon que n'allège pas la rencontre d'un homme titubant au visage tuméfié par on ne sait quelle bagarre ou chute. Non loin du monument aux poilus, un sobre poteau rappelle qu'un jeune résistant a été torturé et pendu en 1944 à cet endroit par les Allemands.

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De Rostrenen, quelques kilomètres vers le sud suffisent à rejoindre le canal de Nantes à Brest et l'itinéraire vert de la "Vélodyssée". Construit au début du XIXe siècle - par des forçats - ce canal de 364 km n'a pas résisté à la concurrence du chemin de fer, cent ans plus tard. A part sur quelques plans d'eau, on n'y trouve même plus de bateaux de plaisance, les portes manquent aux écluses. Aux alentours de Glomel, les eaux stagnantes du bief supérieur composent des spirales colorées qui rendraient jaloux Monet.

Huelgoat, forêt de fées et de légendes, que l'on atteint en quittant la Vélodyssée pour quelques kilomètres pour suivre la mal nommée "rivière d'argent", dont les eaux ont plutôt la couleur d'un whisky écossais bien tassé. Elle serpente dans un chaos de rochers, le plus célèbre étant la "roche tremblante", un bloc de 137 tonnes en équilibre sur une arête, et que l'on peut faire bouger (un peu) en s'arc-boutant à un endroit précis.

A la Mare aux sangliers (ci-dessus), une fillette n'écoute pas es parents, veut descendre toujours plus bas sur la roche glissante, se retrouve pieds et chevilles dans l'eau, pleure tout son saoûl. Héros du jour, je lui tends une main secourable et la tire de son bain au single malt.

Les Monts d'Arrée, leurs enclos paroissiaux, leurs landes frisottantes culminant à moins de 400 mètres. "J'y suis allée par beau temps et sous les brumes d'automne, c'était chaque fois magnifique", assure la dame à l'accueil du camping de Huelgoat. J'y laisse donc ma tente pour une seconde nuit et enfourche mon vélo malgré une bruine tenace. "Il pleuvra surtout l'après-midi", a entendu ma voisine de tente, une pétulante maman tirant sa fillette sur une remorque. Ne jamais croire la météo et les jeunes mamans ! Tandis que je pédale vers les Monts d'Arrée, la bruine se transforme en vraie pluie drue et froide. Le ciel est de plomb. Trempé, je m'arrête pour un café à La Feuillée, demande mon chemin, me hisse jusqu'à un sentier boueux où, après cent mètres, je fais l'image ci-dessus avant de ranger précipitamment mon appareil avant qu'il ne prenne l'eau et bats en retraite au camping.

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L'ancienne gare de Kermeur. La Vélodyssée traverse les Monts d'Arrée côté nord en empruntant une ancienne voie ferrée. Déclivité constante, chemin roulant, météo plutôt souriante: je décide de rattraper la journée "perdue" d'hier en roulant directement jusqu'à Roscoff, en passant par Morlaix, son fameux viaduc et ses maisons "à pondalez". A partir de là, l'océan, enfin ! Ou plutôt un bras de mer qui s'enfonce jusqu'à Morlaix et que je suis en réalisant que la Bretagne n'est pas de tout repos... Petites côtes vicieuses, faux-plats, suivre la côte est un perpétuel jeu de montagnes russes.

Je découvre aussi que la Bretagne n'est pas qu'un pays de marins. C'est aussi le grand potager de la France. Vagues d'artichauts et de salades à perte de vue. D'ailleurs j'en mange un, d'artichaut, ce soir à Roscoff, après avoir surmonté les foules endimanchées bouchant les quais, un festival de "food trucks", une chorale d'hommes bretonnante et les buveurs de bière du camping. Un artichaut façon pays de Léon, avec oeuf mollet, sauce rouille et vinaigrette. Somptueux.

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Je ne suis pas un coureur de dolmens et autres menhirs, mais ce serait une injure à Malraux que de ne pas s'arrêter à ce qu'il a surnommé le "Parthenon de la préhistoire". Ce cairn de 75 mètres vieux d'environ 7000 ans et abritant onze chambres mortuaires a failli partir en morceaux sur les différents chantiers de la région. Aujourd'hui protégé, il domine crânement la pointe de Barnenez, où la pluie refait son apparition.

Ma route suit désormais le tour de la Manche à vélo, l'étape du jour (57 km) mène de Roscoff à Plougasnou, où j'arrive vidé en pestant contre la signalisation aléatoire qui me fait remonter une artère raide à grand trafic juste en vue du but. Pas envie de chercher un camping: je pose mes sacs à l'Hôtel de France, où l'on indique encore ce que coûte l'envoi d'un fax (1 euro 50 la feuille). La patronne, voix de crécelle et profil d'oiseau de proie, m'inscrit derrière un guichet de bois aussi accueillant qu'une meurtrière. Une autre vieille dame, courbée et trottinante, sert les habitués au restaurant le soir, dont un gars flasque qui expose dans le détail différents problèmes de santé - les siens, ceux de sa voiture. Pour digérer mon poisson, je descends à la plage. Le coucher de soleil est uns symphonie de rose et de jaune, je discute avec un... photographe qui, pour se détendre, pêche le bar jusque vers minuit en déplaçant sa canne au rythme de la marée.

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La marée. Pour le natif d'un pays de montagne, c'est un spectacle d'une attirance que les mots ne peuvent exprimer. A Trebeurden, je suis resté plus d'une heure assis sur un rocher à observer l'eau clapotante se rapprocher en moussant, essayant de deviner à quel moment elle viendrait me lécher le bout des pieds. Le jardinage de la mer se fait à marée basse, c'est aussi l'heure de la grande bouffe pour les mouettes et les goëlands, à l'affût des bulles et frémissements trahissant les habitants du sable. Les rochers dénudés, piquetés de moules, forment de petites chaînes de montagne. Plissez les yeux, resserrez l'angle: vous êtes en Mongolie, dans le Caucase, sur la Lune...

La côte du Finistère près de Locquirec.

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Calvaire au carrefour de Christ; cathédrale et cloître de Tréguier; ancienne église templière de la Trinité à Brélévenez; abbaye de Beauport à Paimpol; oratoire Notre Dame de la garde, Port Dahouët. Sur le livre d'or d'une chapelle, je lis ceci: "Faites que mon fils Mathieu retrouve le chemin de la lumière. Une maman désespérée". Le vitrail de la cathédrale de Tréguier illustre la division du travail lors de la guerre de 14-18: l'Etat envoie au massacre, l'Eglise console les mourants.

Port Morvan; cap Fréhel; pointe de Bihit; Trébeurden; baie des Coulées.

Port de Paimpol le soir. "Il n'y a pas de beau ou de mauvais temps, maugréait François Mitterrand, il y a le temps qu'il fait, c'est tout." En Bretagne comme dans la plupart des zones côtières, le temps est simplement... changeant. Ce qui donne parfois, après une journée de grisaille, de tardifs et jolis coups de chalumeau comme celui-ci sur le port de Paimpol, qui n'est plus aujourd'hui que de plaisance. La dernière fois que j'étais venu en Bretagne - il y a longtemps, en 1984 - on voyait encore ici ou là les bateaux de pêche déchargeant leur cargaison. Comme tant d'autres activités liées à ce bien essentiel, la nourriture, celle-ci est devenue industrielle et lointaine.

Morlaix, Lannion, Tréguier: la Bretagne compte nombre de maisons historiques remarquables témoignant de l'âge d'or qu'a connu la région quand la pêche, l'agriculture et le commerce rapportaient gros. J'en retiens ces deux détails. A gauche, la façade d'une maison de Lannion, recouverte de tavillons d'ardoise finement ouvragée. A droite, les poutres de l'hôtel des ducs de Bretagne à Saint-Brieuc. Tréguier cité de Saint-Yves, patron des avocats, mérite une mention spéciale pour le charme de sa vieille ville. Après m'y être désaltéré de deux grands bols de cidre, j'y ai parcouru avec délices la ruelle des... trois avocats (ci-dessous).

Nuances de rouge. Ne me demandez pas, hélas, de quel arbre ni quelles fleurs il s'agit. Ma science s'arrête aux hortensias, ou presque.

Tuyaux d'irrigation aux environs de Trédarzec. Si Quéffelec peste contre le tourisme de masse, il vitupère avec la même énergie l'agriculture ultra-productiviste qui décharge chaque année l'équivalent, en lisier de porcs, de la cargaison pétrolière (220 000 tonnes) de l'Amoco Cadiz qui fit naufrage en 1978 au large des côtes bretonnes.

Une de mes images préférées de cette Manche qui débouche sur l'océan sans fin. Un minimalisme absolu où même la ligne d'horizon tend à s'effacer.

Du minimalisme au pointillisme. Dès que l'eau s'est suffisamment retirée, les puissants camions amphibies s'ébrouent et roulent en file indienne sur la baie de Saint-Brieuc, direction les champs de pieux noirs que la marée haute cachait jusqu'ici. Leur temps est minuté pour récolter une cargaison de moules que l'on dégustera meunière, à la crème ou aux poireaux coupés menu.

Entre Planguenoual et Port Dahouët, le GR 34, le fameux "sentier des douaniers". Il suit les côtes bretonnes au plus près sur plus de 1800 km. La voie verte cycliste n'est jamais bien loin du rivage non plus, mais n'offre pas le même contact direct avec la mer. Ceux qui ne veulent pas rater les criques célèbres doivent décrocher du parcours normal et rallonger de plusieurs kilomètres à chaque échappée sur les flots des étapes déjà exigeantes sans cela. Il vaut mieux ne pas être trop ambitieux sur les trajets. Compte tenu des dénivelés qui s'additionnent, les 45 à 60 km quotidiens planifiés par le vélo-guide d'Ouest France doivent être considérées comme un maximum, surtout si on emporte 6 à 8 kilos de bagages avec soi pour camper.

Sur le GR 34 près de Port Dahouët, des arbres et des haies blanchis par le vent chargé de sel.

Les landes de cap Fréhel, par un vent à renverser un cycliste.

Dixième jour de randonnée et arrivée au but que je m'étais fixé: Saint-Malo. Pour éviter le fort trafic sur des routes peu faites pour les deux-roues, il est conseillé de prendre la navette-bateau depuis Dinard, ce qui offre la plus belle vue sur la cité de Surcouf.

Nous avons commencé avec l'écrivain Yann Quéffelec, terminons avec la librairie Septentrion de Saint-Malo, spécialisée dans les livres anciens de marine et de religion un havre d'histoires et de culture au milieu des vendeurs de glaces et de crêpes à toutes les sauces. 

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation