Val Blenio

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"Je pense que l'eau de ce torrent murmure quelque chose d'indéchiffrable, comme la Muette, cette vieille toujours renfrognée quand elle marmonne. Elle jaillit des hauteurs de la montagne et rejoint plus bas, vers Dongio, les eaux du Brenno, le fleuve qui coupe le Val Blenio en deux. Le Brenno naît sur le col du Lukmanier et meurt dans le fleuve Tessin, à Biasca. Aux Bolle di Magadino, l'eau croise le lac Majeur, puis poursuit sa route en Italie, dans le Tessin au début, puis le Pô qui se jettre dans l'Adriatique. Je me demande si le Felice s'est déjà dit que cette eau va à la mer, et qu'il s'agit de la même, que l'on se baigne dans le Pô, sur les plages de Rimini ou dans la Moscova, en Russie.

Et aussi qu'entrer dans cette gouille revient comme qui dirait à naviguer le long des fleuves et à travers les lacs, les mers et les océans, même sous la pluie. C'est aussi comme se sentir en communion avec quelqu'un qui se baignerait à l'autre bout du monde. L'eau de la gouille doit mettre une heure pour rejoindre un baigneur dans le Brenno plus bas dans la vallée, des jours pour le lac Majeur, des années pour la Moscova. Mais le Felice a de la patience, je pense."

("Jours à Leontica", Fabio Andina, éditions Zoé)

Val Blenio, septembre 2018

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation