Col du Sanetsch - Zanfleuron

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Nous ne sommes « que » le 15 septembre, mais il flotte dans l'alternance de bruine et de soleil une légèreté cristalline d'automne. Elle convient à merveille au paysage lunaire qui se dévoile après une petite heure de marche depuis le col du Sanetsch à 2253 mètres d'altitude. Mousses, lichens, galets et lapiaz polis par le glacier – d'une blancheur éclatante – composent des pastels aux tons subtils.

 

L'objectif de l'iPhone les rendra-t-il ? Au fait, je suis monté avec un Rolleiflex chargé d'un film Ilford noir-et-blanc calibré à 50 ISO, pensant combiner ainsi la finesse du grain et la précision de l'optique Zeiss. Mais la pluie qui se fait drue par moments, l'essoufflement de la montée et la distraction offerte par quelques marmottes en décident autrement : ce n'est pas aujourd'hui que je vais chercher longuement mon angle de prise de vue, exposer le viseur vertical du Rollei à l'humidité. L'iPhone, vite sorti et remis dans la poche, devra faire l'affaire.

 

D'autant que, pour avoir consulté l'animation de Météosuisse, nous savons que la fenêtre de visibilité avant l'arrivée du brouillard et d'orages plus conséquents ne sera que de trois à quatre heures. À cette altitude, on ne plaisante pas avec ça.

 

Marcelin et Francine Dumoulin – lui cordonnier et président du syndicat d'alpages, 40 ans, elle institutrice et mère de sept enfants à 37 ans – avaient beau connaître parfaitement leur région quand, le 15 août 1942, ils partirent à pied de Chandolin (pas le village d'Ella Maillart, mais un hameau de la commune de Savièse) pour rendre visite aux vachers estivant sur le flanc bernois de la montagne. Ils ne disposaient pas de prévisions météo précises. Et même... en montagne, une nappe de brouillard peut vous surprendre en un quart d'heure et affoler le sens de l'orientation.

 

C'est ce qui leur arriva quand, après cinq heures de marche, ils étaient déjà bien engagés avec leurs souliers cloutés et leurs habits en toile épaisse sur le glacier de Zanfleuron. Une crevasse, probablement. Ne les voyant pas revenir après deux jours, les habitants de Chandolin lancèrent de nombreuses recherches sous la direction du curé Pierre Jean, avec des militaires commandés par Roger Bonvin, futur conseiller fédéral. En vain. Les sept enfants âgés de 2 à 13 ans, devenus orphelins, furent alors séparés et recueillis par diverses familles saviésannes.

 

Si le drame marqua fortement la communauté locale, il eut un retentissement mondial 75 ans plus tard quand, en 2017, la fonte progressive du glacier rendit deux corps dans un état de conservation qui permit de les identifier rapidement. C'étaient Marcelin et Francine Dumoulin. Ils étaient allongés à côté l'un de l'autre. On retrouva également un livre, une montre, une bouteille, habits et souliers. Les descendants des Dumoulin – certains enfants vivaient encore – purent ainsi prendre congé de leurs parents la paix dans l'âme.

 

La plupart des images de cette galerie ont été réalisées environ deux cents mètres plus bas (en altitude) que l'endroit où périrent les époux Dumoulin, sur le sentier qui conduit à la cabane de Prarochet. C'est une randonnée relativement aisée, d'autant plus que depuis les années 1960 et la construction du barrage de Senin, on peut monter au col sur une route asphaltée, certes tortueuse, qui offre des vues splendides sur la vallon de la Morge.

 

En 2022, on a reparlé du la région dans les médias internationaux, pour une raison peu réjouissante en soi : le réchauffement climatique a séparé, pour la première fois depuis deux millénaires, le haut des glaciers de Zanfleuron et du Sex Rouge. Au rythme actuel, ils auront disparu dans vingt ou trente ans. Ce ne sont pas seulement les fantômes des époux Dumoulin, mais aussi celui des neiges d'antan qui flottent autour de la « quille du Diable ».

Col du Sanetsch, 15 septembre 2022.

​© Jean-Claude Péclet, 2022. Reproduction soumise à autorisation