A l'Ouest

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Premier janvier 2019, premières images de l'année. C'est peu dire qu'une banlieue suisse est calme ce jour-là, même les fantômes osent à peine y froisser leur suaire. Un stratus gris menace, tel l'édredon de l'assassin, tous ceux qui auraient la velléité de secouer leur gueule de bois.

C'est une ambiance que j'aime bien pour me balader dans des rues et friches où, justement, on vous fiche une paix royale alors qu'en temps ordinaire, on vous demanderait, méfiant, ce que vous fouinez dans le coin. En plus, depuis le temps que j'y vis, je connais les coins et recoins de l'Ouest lausannois. Ils ne manquent pas de charme - pour l'instant. Quand j'étais môme, la tradition familiale consistait, entre Noël et Nouvel-An, à "faire un tour au cimetière" du Censuy. Officiellement pour se recueillir devant les ancêtres allongés. En fait, il s'agissait de prendre l'air, digérer la dinde et tromper l'ennui d'une journée vide. Fini les cadeaux, finie la tourte au moka, fini les pétards. Il ne restait plus qu'à regarder le bal viennois de l'An neuf sur la télé noir-et-blanc.

Ce sont maintenant mes parents qui reposent dans l'urne. Je pense à eux tandis que je me dirige vers le chemin des Côtes, où j'ai vécu mes deux premières années - et dont je ne garde aucun souvenir, si ce n'est celui, vague, d'un voisin casse-cou qui s'était tué à moto. On mourait souvent d'accidents de la route en ce temps-là, comme mon oncle Marius, qui habitait à quelque pas de là et fut fauché dans un virage à Saint-Saphorin. Tout cela sonne un peu lugubre, mais en fait non, j'aime ce ronron du souvenir.

La société actuelle est plus organisée. Bien que beaucoup plus nombreux, nous mourons plus banalement d'un cancer ou d'un infarctus. Notre nombre va augmenter encore. L'Ouest lausannois a été désigné par le canton de Vaud comme un des "sites stratégiques" à densifier pour accueillir des dizaines de milliers d'habitants supplémentaires. Combien au juste, personne ne sait, les scénarios des prévisionnistes (sic) varient du simple au triple. Les responsables politiques retiennent la variante haute: on n'est jamais assez prudent, et puis quand le bâtiment va...

Le bâtiment, dans l'Ouest lausannois, c'est d'abord les frères Orllati, à commencer par Avni. Une "success story" remarquable, comme on dit, sur laquelle j'ai rédigé un article il y a quelques années. Cet immigré kosovar a du flair, et comme son activité (assainissement de sols, terrassements) boudée par les grandes entreprises locales le mettait en contact très en amont avec tous ce qui se prépare dans la région, il a acheté les bons terrains au bon moment. Avec quel argent ? Celui durement gagné à la sueur de son front, répond-il, et un peu celui des banques. Les langues de vipères - le canton de Vaud n'en manque pas - suggèrent qu'il pourrait s'agir de blanchiment, mais personne n'a jamais avancé un début de preuve. les Orllati sont des bosseurs, ça c'est sûr, de redoutables négociateurs aussi. Ce n'est pas un crime.

A vrai dire, j'avais un projet le concernant: raconter la saga de l'entreprise familiale, qui emploie aujourd'hui plusieurs centaines de personnes en Suisse romande, à travers les portraits des frères et de leurs employés, cadres, etc. Mais Avni est fuyant comme une savonnette, timide comme une jeune fille. Il a a d'abord dit peut-être, puis plus tard, puis on verra, puis oui, puis non... Je crois qu'il se méfiait de l'intrusion d'un ex-journaliste dans ses chantiers, où un oeil critique trouve toujours quelque chose à redire (encore que les siens soient parmi les plus soignés côté rangement). 

Bref, ça ne s'est pas fait, et j'y repense en parcourant le no man's land semé de grues Orllati (ou Steiner), d'immeubles Orllati et de terrains Orllati. Dans dix, vingt ans, ce paysage sera méconnaissable. Il a déjà passablement changé. Le regard averti y décèle les derniers vestiges de la vie d'avant: des jardins potagers, les petites villas bon marché des années 1920-50 (dont celle de mon oncle Marius, toujours debout), un centre asturien gagné de haute lutte par la précédente génération d'immigrés, un atelier déserté par un collectif d'artistes alternatifs, une terrasse et une lessive posées sur un ancien wagon de chemin de fer, une voie ferrée recouverte de végétation.

 

Juste à côté, une corne d'alarme résonne, seul signe d'activité en ce premier janvier. Les CFF construisent une quatrième voie entre Lausanne et Renens pour transporter plus de pendulaires. A Malley, ce sont des logements et un centre d'affaires. La petite forêt aux ânes et l'ancienne maison du directeur de l'usine à gaz vont disparaître, les sans-abris trouveront un toit ailleurs, les urbanistes ne les ont pas inclus dans leurs plans. Le théâtre Kléber-Méleau se trouvera plongé au milieu d'un "centre vibrant" (les mêmes urbanistes l'affirment) mais ne sera plus visible depuis le train, que longeront des blocs d'une dizaine d'étages. Ces immeubles devaient être aménagés en décrochements, toits-terrasses, comme un écoquartier. On n'en voit pas trace sur les plans des projets lauréats présentés en 2018, mais faut-il s'en étonner ?

L'heure n'est pas à la nostalgie. Cette zone bien irriguée en transports publics est appelée à se développer, elle gagnera en animation ce qu'elle perdra en caractère. D'ailleurs, est-elle la seule à perdre du caractère ? Ceux qui sont le plus plaindre sont au fond les habitants de l'autre banlieue lausannoise, celle de l'est, cossue et vieillissante. Il y a moins de chances qu'on touche à leurs jardins et villas (quoique...), mais eux vont sentir la main glacée de la solitude se refermer sur eux. Tandis qu'à l'ouest, comme chante la légende, il y a toujours quelque chose de nouveau !

C'est ce monde en transition, collision du vieux bricolé et du neuf aux couleurs pétantes que je montre dans la galerie ci-dessus.  J'ai travaillé aussi bien avec le Leica M-10 (objectifs Summucron 35 et Elmarit 90mm.) qu'avec un Nikon D5500. Si les puristes veulent s'amuser à deviner quelles images proviennent de quel boîtier, bonne chance à eux, je ne leur donnerai aucun indice. 

© Jean-Claude Péclet. Reproduction soumise à autorisation