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Inde, 1984

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Ce monsieur en costard-cravate posant devant un tableau moderne ne correspond pas à l'image "typique" qu'on s'attend à trouver dans un reportage vieux de quarante-et-un ans sur un pays aussi bigarré que l'Inde. Les circonstances du voyage étaient, elles aussi, atypiques.

 

Le 31 octobre 1984, Indira Gandhi fut criblée de trente balles par deux de ses gardes sikhs, tandis qu'elle se rendait à une interview avec... Peter Ustinov.

Tôt ce matin-là, quand la nouvelle est tombée, nous n'étions que deux dans la rédaction de L'Hebdo à Lausanne: Joëlle Kuntz, remplaçante du rédacteur-en-chef Jacques Pilet, et moi. "Il faut envoyer quelqu'un sur place!", avons-nous décrété sans hésiter. Mais qui? Il n'y avait pas de temps à perdre. La voix déjà moins assurée, je me souviens avoir proposé à Joëlle: "Je veux bien y aller, mais je t'avertis, je ne connais aucun des 700 millions d'habitants de ce pays..."

Un ou deux jours plus tard, mon avion se posait à New Delhi. Mission: assister à l'enterrement de la "dame de fer" indienne, raconter l'ambiance, les réactions. Mission accessoire: rapporter un reportage sur la situation économique de l'Inde, géant encore passablement ensommeillé à cette époque (l'acronyme "BRIC" n'existait pas encore). Il fallait rentabiliser le voyage.

C'était plus facile à dire qu'à faire. Dès la sortie de l'aéroport, des bus en flammes ponctuant le parcours tels de sinistres flambeaux rappelaient que les Indiens ont le deuil... expressif. Des foules maigres effleurant l'asphalte de leurs pieds nus - je me souviens très précisément de ce léger frou-frou contrastant avec la violence se dégageant de leurs longs bâtons et de leurs visages - me contournaient comme si je n'existais pas. J'avais réservé une chambre dans un quatre étoiles gardé par un Sikh enturbanné, orné d'une barbe magnifique, armé d'une pétoire dérisoire. J'espérais y trouver un téléphone en état de marche pour organiser quelques rendez-vous, ayant quitté la Suisse sans en avoir le temps.

Téléphone il y avait, mais une dizaine de tentatives étaient nécessaires pour passer la première étape du standard, une dizaine d'autres pour mener un semblant de conversation avec un interlocuteur, en espérant que ce fût le bon. C'est ainsi que j'ai décroché une interview avec le monsieur ci-dessus, banquier comme son costume l'indique, dont j'ai malheureusement oublié le nom. Je me souviens juste l'avoir rencontré à Bombay.

Il m'a accueilli, ou plutôt cueilli avec une question qui m'a laissé sans voix: "Alors, dites-moi ce que vous pensez de la désintermédiarisation?" (Prononcez-le en anglais, c'est encore mieux). La dé-sin-quoi?? La désintégration de l'Inde minée par ses conflits religieux, ça oui, je pouvais me le représenter plus ou moins, la désinformation sur l'état du pays aussi, mais la dé-sin-ter-mé-dia-ri-sa-tion?

 

Comme je l'ai peu à peu compris en discutant avec lui, et surtout une quinzaine d'années plus tard, ce banquier avait une demi-génération d'avance sur nous. La situation politique de l'Inde ne le préoccupait pas outre mesure; sur le plan économique, il ne doutait guère que malgré ses lourdeurs administratives, son pays sortirait bientôt de l'ornière. Ce qui le fascinait au plus haut point en revanche était la révolution en marche dans les métiers de la finance comme tant d'autres (les médias par exemple): la disparition des intermédiaires traditionnels. Tous ces analystes, conseillers, comptables, juristes, rédacteurs de synthèses, rouages besogneux d'une mécanique bien huilée qui allait bientôt voler en éclats avec l'arrivée d'internet. 

Cela mon interlocuteur de Bombay - que j'étais venu voir, non sans condescendance, comme le représentant d'un "pays émergent" - l'avait pressenti bien avant moi. Il me faudrait attendre les années 2002-2008 pour voir exploser le modèle publicitaire puis rédactionnel des médias occidentaux, assister à deux crises financières, manifestations très concrètes de "désintermédiarisation"... C'est une leçon que j'ai retenue de ce reportage: avant de partir, laisser nos idées préconçues au vestiaire.

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Une autre idée préconçue concernant Indira Gandhi dépeignait celle fille de Jawarlahal Nehru (et non du mahatma Gandhi, comme on le croit souvent) comme une politicienne de grand talent victime de la violence rampante dans la société indienne. Certes, elle ne manquait ni de talents, ni de caractère, mais je me suis vite rendu compte en discutant avec des gens sur place qu'elle était aussi une politicienne autoritaire, parfois très dure, au bilan contrasté.

Plusieurs confrères croisés sur place sont tombés dans le piège de "l'héroïne martyre": n'est-ce pas le portrait que les gens voulaient lire, là-bas en Occident? Je crois l'avoir évité, mais j'avoue avoir raté un scoop majeur.

 

Parmi les quelques rendez-vous que j'avais réussi à décrocher en figurait un avec George Fernandes (1930-2019). Ce syndicaliste et député était une figure majeure de la politique indienne, très critique à l'égard du régime mais dont les avis étaient généralement respectés.  Nous discutions depuis un moment dans une atmosphère d'incertitude et de tensions - il se passait des choses en ville, mais on ne savait pas quoi - quand il a dû couper court: "J'apprends qu'on massacre de nombreux Sikhs dans certains quartiers. Voulez-vous venir avec moi voir ce qui se passe?" J'étais déchiré: la crémation d'Indira Gandhi avait lieu deux ou trois heures plus tard, et je devais encore décrocher une accréditation ad hoc pour me trouver une place devant de la foule qui se pressait sur le grand terrain où se déroulait la cérémonie. C'était un des points forts du reportage, je pouvais difficilement le rater en échange d'une rumeur non vérifiée.

George Fernandes est parti sans moi. J'ai vu se consumer Indira Gandhi tandis que la police faisait reculer à grand coups de bâtons les spectateurs surexcités. Et le lendemain, j'ai lu dans les journaux - le fait était peu mis en évidence - que pendant la crémation, trois mille Sikhs au moins avaient été massacrés par mesure de représailles. George Fernendes y était, deux ou trois journalistes (tous locaux), personne d'autre. J'aurais pu être le seul témoin international de cette page sombre de l'histoire indienne contemporaine.

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Les autres souvenirs de ce voyage sont plus flous, comme cette cohue de bus. Je me souviens avoir fait des photos à Delhi et Bombay, pas d'avoir visité une usine où l'on fabriquait des copies de Fiat (?). 

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Les scooters, oui, cette bête de somme à tout faire de la classe moyenne-inférieure me fascinait. Un jeune collègue indien m'a aimablement véhiculé sur le sien à Delhi. Un peu suicidaire, mais grisant.

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Des éléments hérités du système anglo-saxon subsistent dans cette société par ailleurs si radicalement différente des nôtres. Les syndicats par exemple, ou les associations de consommateurs.

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Pose d'un câble de communications. Si on m'avait dit, quand j'ai fait cette photo, que vingt ans plus tard, l'Inde aurait directement basculé dans le monde de téléphonie mobile!

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En 1984, les "Ambassador" étaient encore les reines des rues indiennes. Le marché automobile s'est ouvert l'année suivant ma visite. Leur fabrication s'est arrêtée définitivement en 2014.

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À l'époque, je trouvais cette photo jolie et l'aurais placée en tête. L'innocence de deux enfants... Aujourd'hui, je ne sais pas si je la referais. Le débat sur le "regard néo-colonial" est passé par là. Les Indiens (entre autres) ne sont pas dupes des clichés que les touristes (et les journalistes) amènent dans leurs bagages, ils ne sont plus des "sujets" passifs. Adieu l'innocence.

Ce qui m'amène à l'autre souvenir marquant de ce voyage. Un matin, je me rendais à pied au centre de Delhi pour une interview; des mendiants m'abordaient à chaque coin de rue, forcément. J'avais en tête une lecture de jeunesse: dans ses mémoires, un ambassadeur nordique versé dans l'aide au développement recommandait de se montrer dur et impassible face à ces sollicitations. "Si vous croisez leur regard, vous êtes fichu! Ignorez-les, foncez droit devant." Ce que je faisais, donc.

 

Mais un cireur de chaussures ne me lâchait pas, tirait ma veste avec toujours plus d'insistance. J'ai fini par baisser les yeux et vu sur une de mes chaussures... une magnifique crotte que lui-même avait probablement déposée en douce, connaissant le truc du "regard-droit-devant", et le détournant à son avantage! Il m'a lancé une œillade désolée qui signifiait: "Et maintenant? Tu es à ma merci, mon vieux!" Impossible d'aller à mon rendez-vous dans cet état.

 

OK, me suis-je dit, tu as gagné, fripouille de cireur, "combien pour le nettoyage?" Il n'a pas répondu, s'est saisi de mes escarpins, m'a montré la semelle fatiguée, les talonnettes arrondies par l'usure, la languette un peu avachie... Un numéro de magie s'en est suivi. En moins de trois minutes, il a réparé semelle, talonnette et languette, nettoyé, ciré, frotté et fait briller, m'a tendu la paire refaite à neuf. Je ne sais plus ce que cela m'a coûté, à peine quelques francs suisses, sans doute le triple du tarif qu'il pratiquait habituellement.

J'ai payé le cœur léger, laissant même un large pourboire. Non seulement pour le travail accompli en un tournemain, mais pour la brillante démonstration de son approche commerciale. Décidément, nous avons beaucoup à apprendre de ces "pauvres gens".

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