
Ma mère, qui aurait eu cent ans...

Je n'ai pas été juste avec ma mère. Longtemps, je lui a reproché de trop se plaindre: d'un père autoritaire qui l'obligeait à tirer une charrette de Renens à Lausanne pour livrer le bois industriel que produisait son atelier-scierie, rue de la Mèbre; d'un "régent" sadique - c'était la guerre, on prenait ce qu'il y avait - qui obligea Micheline, ma mère, à monter sur le piano pour l'humilier devant la classe et lui "apprendre" à chanter juste; d'un mari qui la laissait seule des heures pendant qu'il refaisait le monde au "carnotzet" avec ses potes; de sa famille italienne où la jalousie et l'avarice l'emportaient sur la douceur; du monde en général qu'elle voyait hostile.
De moi, elle ne s'est jamais plainte, en tout cas je ne m'en souviens pas. J'étais le chouchou de la famille, le garçon sage (les rapports avec ma sœur Michèle furent beaucoup plus tendus). Ma mère m'a donné tout l'amour qu'elle pouvait, avec cette moue résignée qu'elle arborait souvent.
Je trouvais qu'elle en faisait trop. Matériellement, elle n'avait pas à se plaindre; elle accompagna mon père dans son ascension sociale - ah! les Trente Glorieuses... - et en eut sa part. Voiture, chalet et villa où jardiner "sa" rocaille... Un petit héritage de son père lui permit de voyager avec ses amies; elle découvrit l'Espagne, l'Afrique du Nord, en ramena des rires. C'est elle aussi qui nous emmena la première fois, ma sœur et moi, visiter Paris, avec un vol en Caravelle. À ses soupirs, j'opposais cette face claire de sa vie: "Franchement, il y en a de plus malheureuses que toi!" Avec le recul, je comprends mieux sa frustration. Privée d'une éducation digne de ce nom, tôt jetée dans la maternité, elle n'a pu que partiellement assouvir une curiosité au monde qui était, en fait, plus large que celle de mon père. Bien qu'ayant fait carrière dans une entreprise de presse, Armand était un casanier qui n'aimait guère quitter les territoires familiers. En tout cas pas avec son épouse.
Quelle part d'énergie et de joie de vivre nous anime-t-elle dès notre naissance? Laquelle s'acquiert ou s'effrite au contact des parents et de l'entourage? Sur la photo ci-dessus, ma mère, Micheline, regarde l'objectif avec une certaine curiosité, elle ne sourit pas vraiment.

Voici, la famille italienne de ma mère, les Perotti. Micheline se tient debout, deuxième depuis la gauche, entourée du bras de "l'oncle Bernard" souriant, tandis que son regard à elle semble chercher quelque chose hors du champ de l'image. Les autres personnes que je peux identifier sont, en haut à gauche, son père Samuel, sa mère Germaine qui, elle aussi, semble regarder ailleurs. Puis, probablement, la "tante Maria", "l'oncle Charlot", la "tante Candine" (nous l'appelions tous comme cela, mais le nom figurant sur un document officiel était Candide), probablement la "tante Rose" et un monsieur inconnu qui fut peut-être son mari. À côté de ma mère: sa grand-mère, figée dans sa robe noire, sa sœur Marthe et son frère Émile, le grand-père, - véritable patriarche qui, sur son lit de mort, regrettait de laisser des enfants "en bas âge" alors qu'il avait plus de 90 ans et ses rejetons la soixantaine passée... - et une jeune fille inconnue (peut-être Luciana).
La photo a dû être prise à Curino, dans la province de Vercelli. Jusqu'à l'âge de 14 ans environ, j'ai fait des visites régulières à cette ferme perchée sur une colline où la vigne offrait une piquette aigre et un abri idéal aux vipères. J'adorais les odeurs - de foin, de poussière, de miel, de vin. Parfois, notre grand-père Samuel nous y amenait dans sa voiture, ce qui était totalement irresponsable de la part de mes parents: au volant, Samuel était un vrai danger public. Mais le bon Dieu veillait, il n'y eut aucun accident, sans doute parce que "tante Marie" semait du sel ou du poivre, je ne sais plus, autour de l'auto pour la protéger du mauvais sort.

Curino, une génération plus tard. Ma sœur Michèle (devant à droite, avec ses bas blancs) et moi (yeux fermés) sommes sur la photo. Ma mère est derrière moi, à côté de "l'oncle Charlot". Derrière, de gauche à droite: "l'oncle Bernard", la "tante Marie", le mari de "tante Rose", l'arrière-grand-père, mon grand-père Samuel, son épouse Germaine et "tante Rose".

Les enfants trouvent que leurs parents ont toujours eu l'air vieux, même quand ils ne l'étaient pas. En feuilletant d'anciens albums, j'ai trouvé des photos de la belle jeune femme qu'était ma mère, ici à Renens à l'époque où elle a rencontré mon père.

Ma préférée: ma mère en costume de marin (au centre, à côté de la dame à lunettes), probablement pour un spectacle des "pupillettes". Mon père faisait partie de la société de gymnastique masculine de Renens, c'est peut-être comme cela qu'ils se sont rencontrés.

Sur cette image (à gauche, à côté d'une inconnue), Micheline a carrément de la classe. On dirait une actrice tout droit sortie d'un film avec Humphrey Bogart. Son acteur préféré à elle était Daniel Gélin. Mon père, feignant (?) des crises de jalousie, tirait sur le portrait de Gélin avec une carabine à mouchets. Ce n'était pas d'une grande finesse, mais nous nous tordions de rire.

Ma sœur Michèle était "en route", comme on disait alors, d'où le mariage précipité de mes parents en 1948.


Comme nombre de citadins, mes parents étaient des adeptes du chalet, le week-end et pendant les vacances. Le plus remarquable fut "Le Mazot", entre Gryon et la Barboleusaz, dont la partie ancienne de la ruche, recuite par le soleil, date de 1625! Il fallait y baisser la tête pour franchir les seuils. Sur la photo de gauche, Micheline, toujours élégante, pose fièrement à côté d'Albert Diggelmann. Il fut le chef du garage des Imprimeries Réunies qui chapeautaient la "Feuille d'Avis de Lausanne", la "Tribune" et d'autres titres, l'ami le plus fidèle de mon père, et acheta un chalet non loin du "Mazot". Ce Suisse allemand d'origine était une crème d'homme, un des meilleurs que j'aie connus. Je me demande s'il n'avait pas un petit béguin pour ma mère, qui n'y était pas insensible. En tout bien tout honneur.
Quelques années plus tard, en 1956 (fameux hiver!), voici Micheline un peu enrobée, avec sa moue, tricotant sur le banc du chalet.La radio passait des pièces policières.

Photo de famille du côté de Villars. De gauche à droite: ma sœur Michèle, moi avec casquette, ma mère et mon père Armand, mort en 2008, à 83 ans. Au début, ma mère nous accompagnait dans les randonnées, puis de moins en moins.


Les années filent. À gauche, daté de 1963, ce tirage d'un studio professionnel fut distribué aux participants d'un congrès de journalistes et d'éditeurs qui se déroulait régulièrement dans des grandes villes d'Europe - ici, Venise bien sûr - avec une inévitable partie récréative. Mes parents logeaient au "Danieli". Heureuse époque où la presse avait un avenir! Mon père se tient debout à l'avant de la gondole, avec son Rolleiflex, tandis que ma mère, en manteau clair à l'arrière, regarde le canal. Elle avait apprécié ce voyage. En d'autres circonstances plus ou moins mondaines, elle endossait le rôle de l'épouse dévouée que l'on remercie d'une phrase à la fin du discours. Mon père Armand (qui aurait eu 100 ans en 2025) retenait l'attention, charmait l'assistance de ses bons mots. À droite, les deux posent devant un tonneau, lors d'une de ces manifestations auxquelles Armand, "ambassadeur" du club Prosper Montagné et membre de la Confrérie du Guillon, était souvent convié.

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Cruelle collision. Sur la photo de gauche, ma mère et sa sœur Marthe, au centre, s'amusent entre filles dans les pâturages jurassiens, l'air coquin. Elles ont la vie devant elles. Sur l'image de droite, leur vie est derrière elles.

Ma mère, déjà âgée, a souhaité revoir une dernière fois le village de sa famille, Curino. Nous y sommes allés les deux, en passant par le col du Simplon où cette photo a été faite. Micheline sourit, je crois qu'elle était vraiment heureuse à ce moment-là. Quelques mois avant sa mort, je l'ai emmenée, en chaise roulante, voir un spectacle du cirque Knie. Nous étions placés à côté de l'entrée des artistes, l'odeur des éléphants nous enveloppait (on les montrait encore à ce moment). J'ai aimé pouvoir lui rendre cet accompagnement au cirque qu'elle nous offrait quand nous étions petits. Ce soir-là aussi, elle fut heureuse. Elle est décédée en 2014, à l'âge de 88 ans.