
Au royaume du trompe-l'œil

Le grand salon



Le grand salon
Selon la légende, le peintre Zeuxis (464 av. JC – 398) est mort de rire en faisant le portrait d'une vieille femme qui voulait qu'il la représentât en Aphrodite. Si aucune de ses œuvres n'a été conservée, celles-ci suscitèrent les éloges de ses contemporains qui louaient « le jeu des couleurs, les contrastes d'ombre et de lumière donnant l'illusion de l'espace ». Une autre légende affirme que Zeuxis peignit des raisins si réalistes que des oiseaux, trompés par l'exécution parfaite, se précipitaient contre le tableau.
Lundi 20 avril 2026, un soleil voilé baigne la Riviera vaudoise. Ce sont de bonnes conditions de lumière pour apprécier la technique du trompe-l'œil appliquée à une autre échelle que celle d'un tableau : celle d'un bâtiment tout entier. Si le canton de Vaud, carrefour séculaire de routes commerciales, compte de nombreux châteaux, celui d'Hauteville est le seul à présenter des éléments en trompe-l'œil datant du 18ème sur toutes ses façades, assez bien conservés pour qu'ils soient visibles encore aujourd'hui, soit dans leur « jus », soit rafraîchis par d'importants travaux de restauration menés en 2021-23. Sans parler du spectaculaire salon qui en est la pièce maîtresse (ci-dessus).
Mentionné dès le 13ème siècle, le domaine d'Altavilla, partie basse de la seigneurerie de Blonay, comprend d'abord un bâtiment plus modeste. Jacques-Philippe d’Herwarth, baron de Saint-Légier, l'acquiert en 1734, y transfère son siège de justice et fait de Hauteville le centre administratif de sa juridiction. Collecteur des impôts pour le baillage bernois de Vevey, le nouveau propriétaire a des moyens et le montre. Il confie à des disciples du peintre Antonio Petrini la décoration du monumental salon. Les murs, hauts de deux étages, sont littéralement recouverts de scènes mythologiques entourées de volutes ou frontons. Un médaillon géant montre par exemple Véturie et Volumnie, respectivement mère et femme de Coriolan, supplier ce dernier d'épargner Rome qu'il menace de détruire pour se venger d'avoir été exilé. Les visiteurs étaient sans doute saisis par cette immersion à laquelle contribuait un magnifique mobilier qui a malheureusement été dispersé par manque d'intérêt du canton de Vaud. La photo d'archives ci-dessous (André Kern, © BCU) en donne une idée...

En 1760, Herwarth vend à Pierre-Philippe Cannac ses terres avec tous leurs droits. Ce dernier, qui a fait fortune comme directeur des coches de Lyon, décide d'agrandir la maison seigneuriale d’Hauteville : le noyau historique avec son salon, orienté est-ouest face au Léman, est flanqué de deux ailes perpendiculaires entourant une cour d'honneur. Les plans sont dessinés par deux architectes français : François II Franque d'Avignon français et Claude-Pierre Cochet, à qui l'on doit le décor d'architecture feinte des façades.






À la mort de son père en 1785, Jacques-Philippe Cannac hérite du château. Sa fille unique, Victoire, épouse Daniel Grand de la Chaise (1761-1828), issu d’une ligne de banquiers parisiens anoblis peu avant la Révolution. Le couple prend le nom de Grand d’Hauteville; la propriété va rester pendant huit générations dans la même famille.
Outre le château, elle comprend un vaste domaine que les Grand d'Hauteville aménagent partiellement en parc à la française, avec deux majestueuses allées perpendiculaires bordées de platanes et autres essences. Passionnés par les sciences de la nature comme nombre de nobles européens de cette époque, ces gentlemen farmers s'adonnent à la viticulture et à l'agriculture, élèvent des mérinos et des vers à soie. L'ensemble bâti est aussi constitué de fermes, de serres, d'une orangerie, d'un manège, d'une cave et d'une glacière, puits circulaire où l'on entasse l'hiver de quoi conserver et rafraîchir les aliments le reste de l'année. Tout cela a été remarquablement conservé.
Les passions des Grand d'Hauteville ne sont pas qu'agricoles. Le divorce de Gonzalve Grand d’Hauteville et d’Ellen Sears, en 1841, passionne le nord-est des Etats-Unis. De cette union malheureuse nait Frédéric Grand d’Hauteville (1873-1944), personnage proustien qui publie en 1932 un livre sur l’histoire du château et de sa famille. Dans les années 1920, il relance les arts de la scène au château, comme en témoignent des décors réalisés sur mesure par un artiste veveysan.


Le temple de l'amour aménagé sur une hauteur proche du château témoigne des penchants romantiques des Grand d'Hauteville. Il a échappé, comme l'essentiel de la propriété, au massacre que prévoyaient les premiers tracés de l'autoroute reliant Lausanne à Montreux : les véhicules auraient vrombi juste sous le château. Finalement, l'autoroute a été construite au nord de la propriété, qu'elle a tout de même amputé d'un bon bout. Les conducteurs circulent peuvent apercevoir, en contrebas, le petit temple toujours vaillant.







Les Grand d'Hauteville ont résisté à la bagnole dévoreuse, mais pas à l'usure du temps et aux soucis financiers d'un bien classé « monument historique d'importance nationale », impliquant beaucoup plus de contraintes que de subventions. « Aux critiques qui s'en prennent à nous, je réponds: donnez-nous les moyens pour continuer! », dit Philippe Grand d'Hauteville en 2015 dans une interview à 24 Heures ; il y fait visiter les pièces principales dans une intéressante vidéo.
En 2019, l'université privée Pepperdine, basée à Malibu en Californie, achète le château pour y installer son antenne suisse. Proche d'un mouvement religieux qui vise à restaurer le christianisme originel, l'institution est ouverte à des étudiants d'autres religions, voire agnostiques. On peut penser ce qu'on veut de ce lien, le fait est que les responsables de Pepperdine se sont montrés extrêmement respectueux du patrimoine en finançant les coûteux travaux de restauration, dirigés par le bureau Glatz-Delachaux. Le campus, qui peut accueillir une centaine d'étudiants, a été inauguré en juillet 2023. Les lieux ne sont en principe pas accessibles au public, sauf dans le cadre de visite organisées comme celle de Patrimoine Suisse à laquelle j'ai participé.
Un livre sur le château, ses occupants, son mobilier et le domaine, rédigé sous la direction de Béatrice Lovis, a paru aux éditions Slatkine en 2024.

Façade sud

La glacière

La cave

Côté sud du grand salon

Fresque murale du grand salon, détail

Moulures de la salle de billard

Tenture orientalisante dans le petit salon




L'ancien bûcher accueille aujourd'hui dans sa partie supérieure des chambres pour les étudiants,
"à peine plus grandes que les cellules des moines au couvent de la Tourette" (Le Corbusier), précise l'architecte Nicolas Delachaux

La serre

Décoration dans la cour d'honneur

Trompe l'œil sur la façade ouest, non restaurée
Saint-Légier, 20 avril 2026. Nikon Z5II + 24-70mm. f4S. Traitement d'images: Lightroom et Nik Color Efex
© Jean-Claude Péclet 2026