Heidi et Charles, Photo Grancy

C'est une image que j'aurais préféré ne pas faire dans ces circonstances. Ce jeudi 25 juin 2020 marque la fermeture définitive de Photo Grancy à Lausanne, une adresse que tous les amoureux de la photographie connaissent par coeur. Depuis quarante ans, elle attirait tout ce que la région (et au-delà) compte de naturalistes, reporters, voyageurs, photographes du dimanche, amateurs de belles occasions ou de nouveautés à prix d'ami... Photo Grancy était devenu bien plus qu'un magasin: un lieu de pélerinage. On y venait parfois pour acheter, souvent pour faire du lèche-vitrine, discuter un moment.

Ah, les vitrines de Photo Grancy ! Pleines à craquer de Leica, Nikon, Hasselblad, Olympus, Fuji et autres que les mains de Heidi et Charles venaient saisir en tâtonnant, comme dans une pêche miraculeuse, selon les indications du client depuis le trottoir. Les passionnés d'oiseaux rares y revendaient leur zoom qu'il venaient d'échanger contre un modèle plus lumineux; on y trouvait l'objectif macro qui manquait justement à sa panoplie, un boîtier de réserve pour presque rien, un flash, une cellule... C'était Noël tous les jours de la semaine. L'intérieur était minuscule, vite bondé - en ces temps de Covid-19, il y avait presque toujours la queue devant l'entrée. On s'impatientait un peu derrière le retraité qui racontait sa vie avant de commander le dernier hybride Canon, puis quand venait notre tour, on s'attardait aussi plus que nécessaire. Heidi et Charles recevaient tout le monde avec la même affabilité, qu'on dépense chez eux cinq mille ou trois cents francs. "C'est un excellent choix!", concluait Charles. La formule était devenue légendaire, tout comme le "A demain !" du café voisin, Le Milan, où j'allais célébrer un nouvel achat (mon Leica M6 et la plupart des objectifs viennent de là).

Il ne faut pas être nostalgique, je sais. Depuis dix ans, le marché des appareils photo s'est effondré. La fermeture de Photo Grancy (pour raisons familiales, car le magasin était rentable, fonctionnant sur un modèle d'affaires sain) coïncide avec l'annonce d'Olympus qui abandonne son secteur photo. La roue tourne, on s'arrangera d'une autre manière. Mais on ne retrouvera pas de sitôt une telle convivialité, pareil amour du métier, une telle compétence souriante.

Heidi et Charles, vous avez embelli nos rêves. Merci pour tout ! Vous nous manquez déjà.

Que l'avenir vous soit doux.