Nicolas de Flue, camera obscura

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Dans sa biographie sur Saint-François d'Assise, G. K. Chesterton prend les romantiques à rebrousse-poil :

 

« Bien entendu, François n'avait rien d'un amoureux de la nature. L'acceptation bovine de l'univers matériel qu'elle implique, implique également une manière de panthéisme sentimental sans rapport avec la mystique. Les poètes romantiques donnent souvent dans ce contresens qui mettent en scène (de préférence au clair de lune) un ermite chenu qui trouve la paix dans une chapelle (de préférence en ruines). Perdu au fond de forêts solennelles, sous les étoiles silencieuses, ce pittoresque vieillard médite sur un in-folio enluminé dont l'auteur se garde bien de préciser de quoi il traite au juste. Bref, l'ermite est censé savourer la nature comme un arrière-plan.

Pour Saint-François rien n'était à l'arrière-plan, sinon peut-être les ténèbres divines d'où naissaient l'une après l'autre toutes les créations multicolores de l'amour divin. »

 

Du peu que je connais, depuis peu, de Nicolas de Flue (1417 - 1487), il me semble que ces lignes lui conviendraient assez bien. A un important détail près : il est hautement improbable qu'un visiteur l'ait jamais trouvé penché sur un texte biblique - pour la simple raison qu'il ne savait ni lire, ni écrire.

 

Paysan aisé, marié sur le tard à Dorothée Wyss, de quatorze ans sa cadette, père de dix enfants, choisi par ses concitoyens comme « Landamann » (sorte de juge de paix et notable local), Nicolas de Flue avait tout pour réussir une belle carrière publique dans le canton d'Obwald quand il a fait sa « crise de la quarantaine ». Une remise en question fondamentale qu'annonçaient quelques signes avant-coureurs : sa propension, enfant déjà, à jeûner en cachette de ses parents, son goût pour la prière et une certaine solitude…

 

Saisi par le doute et une forme de dépression, Bruder Klaus - comme le nomment plus sympathiquement les Alémaniques - entreprit un pèlerinage qui tourna court du côté de Bâle. Enchaîner les kilomètres à la recherche de la Lumière n'était pas sa voie. Du côté de la cité rhénane, il s'imprégna en revanche, si ce n'était déjà le cas précédemment, d'une approche religieuse que l'on désigne par « mysticisme rhénan », dont Hildegarde de Bingen est une des représentantes les plus connues.

 

Un mystique ? Le mot charrie son lot de secrets et suscite la méfiance. Comment savoir si celui qui se réclame de cette approche penche du côté de Dieu ou du Diable ? Surtout s'il lui prend l'idée de cesser complètement de s'alimenter. C'est ce que fit Nicolas de Flue en 1467, après des discussions qu'on imagine compliquées et tendues avec son épouse Dorothée, qui se retrouva seule à élever les enfants et diriger le train de ferme.

Au cimetière jouxtant l'église de Sachsen, où elle est enterrée, se trouve une statue de Dorothée avec deux enfants dans sa jupe et un troisième sur les bras – qu'on suppose être le cadet, prénommé Nicolas comme son père. Le bambin a mis la main sur sa bouche, peut-être pour envoyer un baiser d'adieu à son ermite de papa, ou masquer l'inquiétude qu'on lit dans son regard. Celui de sa mère se dirige plus à gauche, vers un indéfinissable au-delà.

 

Depuis un certain temps, historiens et exégètes s'intéressent beaucoup à Dorothée, que certains voudraient canoniser. Un petit livre vendu dans l'église « Nicolas et Dorothée, si loin – si près » tente une lecture moderne de ce couple peu banal : « Ils s'entraidaient pour permettre le déploiement de ce qui était donné à chacun des deux. Ils ne restaient cependant pas fixés sur les rôles habituels, ils se sont détachés d'attentes contraignantes l'un envers l'autre et ont pris au sérieux la vocation intime de l'autre. »

Dans l'église de Sachseln se trouve également un document extraordinaire : une peinture à tempera sur lin réalisée une dizaine d'années avant la mort de Nicolas de Flue, où un pèlerin, après discussions, a résumé sa démarche méditative. Ce dessin atypique dans l'iconographie chrétienne a suscité au fil des siècles maintes interprétations qui ne lèveront à jamais qu'une partie du mystère. « Bruder Klaus » n'a laissé aucun texte à part une courte prière, sa réputation s'est établie, se son vivant déjà, à partir de ses actes. Le plus connu est la médiation qui évita aux jeunes Confédérés de s'entre-déchirer en luttes internes après les guerres de Bourgogne lors de l'admission des cantons de Fribourg et Soleure.

De Sachseln, quelques kilomètres de route mènent à Flueli-Ranft où un hôtel « Jugendstil » magnifiquement restauré, le Pax Montana, dresse ses deux tourelles à un champ de la maison de Nicolas et Dorothée (à gauche sur l'image ci-dessus), restaurée elle aussi, « avec dix pour cent des poutres qui la constituaient à l'origine », précise la guide, et une rangée de géraniums sur le devant. Des génisses broutent alentour.

 

En cette fin d'octobre, virus oblige, pèlerins et touristes sont peu nombreux à descendre le chemin asphalté qui descend à l'ermitage. Un virage dans la forêt, et voici deux chapelles blanches. La plus proche de la rivière attire le regard mais est postérieure à la mort de Nicolas. C'est sur le flanc de la chapelle supérieure, consacrée en 1469, que se trouve la cabane de l'ermite, « encore dans son état original, en forme et en matériau », précise la fondation qui gère les lieux. Elle est si discrète que je l'ai ratée lors de mon premier passage. J'y suis retourné le dernier matin de mon séjour, il n'y avait personne.

 

Deux choses frappent quand on y entre : l'exiguïté des lieux et l'obscurité. Situées l'une sur l'autre et reliées par un étroit escalier, les deux pièces (celle du bas agrémentée d'un poêle en catelles) ont au maximum deux mètres et demi de côté. Les fenêtres font dix centimètres et n'éclairent que très chichement le mur de pierres et les poutres noircies. L'ameublement se résume à un banc spartiate.

 

Avant de sortir mon appareil photo, je suis resté quelques instants à me demander ce que je faisais là, quelle était ma motivation de venir en cet endroit et de le montrer à d'autres. Sursaut tardif de religiosité ? Je ne crois pas avoir la foi. Notamment à cause d'un mot que j'ai longtemps considéré comme un barrage insurmontable sur un quelconque chemin spirituel : obéissance.

 

Ce mot revient dans de nombreux textes chrétiens, et je l'ai retrouvé chez Nicolas de Flue à propos de son fameux jeûne qui a tout de même duré vingt ans, à l'exception de quelques hosties… « Impossible ! », protesteront les esprits logiques parmi lesquels je me range. Les Obwaldiens de son époque aussi, qui placèrent quelques gardes aux différents accès du Ranft pour s'assurer que nul ne ravitaillait l'ermite en cachette !

 

Méfiante également, l'église envoya un évêque interroger l'ascétique marginal du Ranft.

 

- Quel est le fondement de votre foi ? interrogea le prélat.

 

- L'obéissance, répondit Bruder Klaus.

 

Sur quoi l'évêque disposa un peu de nourriture devant l'ermite et, au nom du principe d'obéissance, lui ordonna de manger. Nicolas de Flue tenta de négocier, finit par avaler quelques morceaux et fut aussitôt pris de convulsions si sérieuses que l'homme d'église repartit apparemment convaincu qu'il n'avait pas affaire à un simulateur.

 

Mais revenons à la question : que fais-je dans cet antre obscur, que veux-je y montrer ?

 

A défaut d'illumination, une réponse finit par s'imposer. Je me trouve dans une camera obscura, dans la chambre noire où se réalise le mystère de la photographie (pour moi), celui de la méditation pour Nicolas de Flue, ces fameuses "créations multicolores de l'amour divin", dont parle Chesterton. J'essaie – tâche impossible – d'imaginer les innombrables heures passées par l'ermite à suivre le processus, la technique même, que tente de décrire la peinture sur lin exposée à Sachseln. Se méfier des impressions, des « ondes », d'une approche purement sensorielle.

 

Sauf que voir – et si possible restituer ce que j'ai vu – est ma démarche de toujours. Je suis trop vieux, les neurones trop encrassés pour en entamer une autre.

 

Reste un sentiment d'humilité et de paix dans cet ermitage désert. Les autres images ont été faites dans la rivière et le champ voisins, que Nicolas de Flue avait sous les yeux quotidiennement.

Si les Suisses devaient élire un héros faisant l'unanimité parmi eux, ils choisiraient probablement Nicolas de Flue plus que Guillaume Tell, rebelle un peu bravache et surtout personnage largement mythique. Renonçant au confort et aux honneurs pour une vie utile et retirée de médiateur, Bruder Klaus force le respect par sa conduite et son silence doctrinal, d'où la fraîcheur de son message.

 

Le sainteté a aussi ses inconvénients. Les ex-voto exposés à l'entrée de son ermitage montrent assez que certains viennent à lui comme on va à Lourdes, dans l'espoir d'une guérison miraculeuse ou d'une décision de justice favorable. D'autres ont déduit de son exemple qu'il vaut mieux ne pas sortir de chez soi et surtout ne pas se mêler des affaires des autres (la danse des squelettes ci-dessus, réalisée au début du XXe siècle dans la chapelle supérieure, exprime cet état d'esprit « voyez-à-quoi-nous-avons-échappé »). En quoi ils n'ont pas compris l'action de Nicolas de Flue puisque c'est justement en démêlant des écheveaux très embrouillés ne le regardant pas forcément qu'il a cheminé vers la sainteté, et non en s'abstenant de manger !

 

… Quant au rocher de l'obéissance, il reste solide sur le chemin...

Flueli-Ranft, 18-20 octobre 2020, Leica M10 Monochrom, Summilux 35mm. f1.4, apo-Summicron 50mm. f2

© Jean-Claude Péclet 2020. Reproduction soumise à autorisation