(Texte sur l'inauguration du nouveau Parlement vaudois, suite)

 

Cela lui donne un sens, de gauche à droite plus précisément, comme la lecture d’un journal. L’oeil accroche d’abord une façade du Château, clin d’oeil au gouvernement, puis survole le toit chantourné du Palais de Rumine, devine la place de la Riponne derrière avec ses marchés et ses marginaux, puis glisse sur la droite vers la Barre, les quartiers populaires de Bellevaux et la colline de Sauvabelin. En toile de fond, le Plateau et la chaîne du Jura. On aurait voulu résumer les paysages urbains et paysans du canton qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

On aurait pu craindre que cette vue distraie, ou crée un fâcheux contrejour. Cela ne semble pas être le cas, pour une raison simple: la salle elle-même bénéficie d’un jour zénithal combiné avec un éclairage savamment dosé, et elle a été revêtue de bois clair, lumineux et chaleureux. Nous sommes là aux antipodes de ces salles de délibération fermées sur elles-mêmes, sombres comme les arcanes du pouvoir. Je sais, le mot « transparence » est à la mode et souvent utilisé à tort et à travers, ainsi dans les sièges de multinationales où la transparence du verre-miroir n’est qu’un leurre. C’est d’une autre transparence dont il est question ici. Elle marie intelligemment les restes du passé (le Parlement qui se trouvait là a brûlé en 2002) et le contemporain, ouvre sur la Cité comme sur la ville moderne, joue avec bonheur entre les différences de niveau pour créer des espaces conviviaux.

Les matériaux sont sobres, mais pas froids. On pourra regretter la tribune un peu étriquée du public (une conséquence du toit rétréci) et trouver l’aménagement de la buvette un brin austère (pour que les élus ne s’y attardent pas?). Ce ne sont que des points secondaires par rapport aux qualités de ce bâtiment qui offre au Législatif vaudois un lieu de délibérations à la fois serein et solennel juste ce qu’il faut. Une architecte membre de l’UDC croisée au marché fait un joli compliment à la réalisation: « J’y ai décelé très peu d’erreurs ».

L’ironie de l’histoire est que les députés qui bombaient le torse dans les travées le jour de l’inauguration critiquaient abondamment le projet il y a cinq ans. Dans un article analysant ce manque d’enthousiasme, reproduit ci-dessous, j’en citais un qui m’a serré la main ce Vendredi Saint, tout fier du Parlement qu’il jugeait « condamné » en 2012.

 

Article paru dans Le Matin Dimanche du 12 août 2012:

Les députés vaudois n’osent pas défendre leur Parlement

 

URBANISME Détruit par le feu en 2002, le bâtiment abritant les débats des députés vaudois n’est toujours pas reconstruit. Le référendum qui vient d’aboutir contre le projet choisi pour le remplacer pourrait encore geler les choses.

Où sont-ils passés? Certes, il y a les vacances, et aussi l’effet de surprise des 17 500 signatures récoltées en six semaines. Reste que le silence des députés vaudois est assourdissant depuis qu’a été annoncé, mardi, le succès du référendum contre le projet de reconstruction de leur Parlement.

Parti en fumée le 14 mai 2002 alors qu’il était en rénovation, le bâtiment dessiné par Alexandre Perregaux avait été inauguré en 1804 – moins d’un an après l’indépendance vaudoise! Après sa destruction presque totale par le feu, le canton a d’abord attendu que ses finances s’améliorent. Puis il a lancé un concours d’architecture. Parmi 33 projets, «Rosebud», signé par Atelier Cube (Lausanne) et Bonell & Gil (Barcelone), a été choisi en 2009 par un jury international. Un recours a été rejeté.

En juin dernier, le Grand Conseil vaudois a accepté à une large majorité (115 oui, 3 non et 9 abstentions) le crédit de 15,5 millions de francs pour le réaliser. Deux mises à l’enquête n’ont suscité que trois oppositions en tout et pour tout.

Et patatras! Une polémique et un référendum plus tard, tout est remis en question. Rapporteur de la commission qui avait unanimement soutenu «Rosebud», Michel Renaud est écœuré: «Si le référendum passe, on en a pour dix ans au moins, sans garantie qu’un nouveau projet ne rencontre pas les mêmes problèmes. » Et de dénoncer l’attitude peu courageuse des exécutifs vaudois et lausannois: «Le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne se sont pas mouillés, refilant la patate chaude à d’autres. » Lui ne la prendra pas, «trop âgé pour jouer les Winkelried».

Président du Grand Conseil, le Vert Philippe Martinet ne s’engagera pas non plus. D’ailleurs il n’est «pas surpris que le photomontage officiel ait facilité la récolte de signatures». «Les rats quittent le navire», grince le député Jérôme Christen (Vaud Libre), un des rares à vouloir se battre pour «Rosebud».

«Bonnet de Stroumpf»

La polémique se concentre sur le toit du bâtiment, qualifié par ses adversaires de «station de télécabine», de «bonnet phrygien» ou «de Stroumpf», entre autres amabilités. Les uns le jugent trop grand, disproportionné par rapport au voisinage, d’autres dénoncent le revêtement en étain qui jurera avec les toits en tuile de la Cité. «Il donne une image d’étouffoir, celle d’un Parlement refermé sur lui-même», dit Graziella Schaller, une des chevilles ouvrières du comité référendaire.

A quoi l’architecte Marc Collomb, coauteur du projet, répond que le nouveau Parlement aura une fenêtre panoramique, alors que l’ancien était confiné, qu’il s’ouvrira aussi du côté de la Cité, là où l’ancien était labyrinthique, et qu’il remet en valeur la façade d’une des plus vieilles maisons patriciennes de Lausanne. Il rappelle aussi que la forme du toit n’est pas un geste gratuit: elle économise l’énergie par un phénomène de convexion naturelle. Quant à l’étain, il se patine et ne brille pas. Mais, de tout cela, on ne parle pas, pas encore du moins. Le débat s’est crispé sur la forme du toit et sur le choix du matériau dont il sera recouvert. Un choix révélé tardivement et, pour le moins, maladroitement.

Présidente de la Société vaudoise des ingénieurs et architectes, Jacqueline Pittet craint que l’on «jette le bébé avec l’eau du bain». Un bébé qui, soit dit en passant, a déjà coûté pas mal d’énergie et5 millions de francs à ses parents. Sans intervenir sur la forme et le revêtement du toit – «un choix esthétique et personnel» – elle souligne qu’un projet «se travaille jusqu’à la dernière minute. Il y a peut-être encore un débat à avoir sur le choix du matériau, mais globalement, «Rosebud» dégage une certaine force et répond de façon intéressante à des contraintes contradictoires».

Philippe Pont, chef du Service immeubles, patrimoine et logistique, partage l’analyse: «Les opposants font une fixation sur le toit, mais le projet peut encore évoluer. » Et de souligner ses atouts: «Il tire le meilleur parti d’un espace restreint, les circulations sont limpides. »

Cela ne convainc pas le conseiller communal lausannois Antoine Hildebrand (PLR), un des chefs de file des référendaires, auxquels s’est joint le Mouvement de défense de Lausanne. «L’affaire était mal emmanchée dès le départ, dit-il. Le programme était trop vaste. Par ailleurs, un Parlement doit être empreint de quelque chose qui vise à l’équilibre, à la transparence. Là, c’est tout le contraire. »

«Pas terribles, les Welsches»

Le débat va s’ouvrir jusqu’à la votation populaire, probablement fixée au 25 novembre. Architecture et démocratie peuvent-elles faire bon ménage dans un canton connu pour son conservatisme? En 2008, 52,4% des Vaudois rejetaient un musée des beaux-arts à Bellerive.

A force, les bonnes volontés s’usent. Une délégation de députés zurichois et bâlois visitait Lausanne il y a peu et s’enquit de la reconstruction du Parlement. «Quand ils ont su où on en était, se souvient un élu vaudois, ils ont trouvé que les Welsches ne sont pas terribles. »