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confins turcs
de Trébizonde à Mardin - dans le désordre...

La vieille ville de Mardin. En arrière-plan, la Mésopotamie et, à 30 kilomètres, la frontière syrienne

1. Akdamar, 40 ans plus tard


Non, cette jeune femme n'est pas en train de photographier les fresques intérieures de l'église Sainte-Croix d'Akdamar, chef d'œuvre d'architecture arménienne datant du Xème siècle. Comme les centaines de touristes turcs débarqués sur l'île du lac de Van en cette période de "fête du mouton" (l'équivalent de notre "pont" Ascension-Pentecôte) elle fait des portraits-souvenirs de famille.
Chacun les siens... Il y a quarante ans, nous étions venus sur l'île d'Akdamar avec mon épouse Wendy. Autre époque! À Van, alors douze fois moins peuplée qu'en 2026, nous avions loué un taxi qui s'était enlisé sur la route terreuse, il avait fallu le désembourber, puis le chauffeur mué en batelier nous avait fait traverser le lac jusqu'à l'église, plus ou moins à l'abandon, dont nous étions les seuls visiteurs.
Sur les plus de deux mille édifices religieux jalonnant jadis cette partie de l'Arménie, l'église Sainte-Croix d’Akdamar est une miraculée. La plupart des autres ont été démolis ou réaffectés, et le même sort la menaçait: en 1951, l'écrivain Yachar Kemal, alors jeune journaliste découvrit par hasard que l'armée avait commencé à la détruire! Avec l'aide d'un officier sensible à la valeur de la cathédrale, il alerta la rédaction de son journal Cumhuriyet, et le ministre de l'Éducation interrompit in extremis les travaux. Le site fut encore interdit aux étrangers jusqu'à la fin des années soixante. Puis le gouvernement turc comprit son intérêt touristique. La cathédrale a été restaurée (pas de façon très heureuse) au début des années 2000, une croix posée sur son dôme en 2011; elle a été proposée pour une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais à l'exception d'une messe annuelle, y prier reste interdit.
Akdamar symbolise la tragédie arménienne. Ses moines furent massacrés en 1915, comme le furent 1,2 à 1,5 million d'Arméniens vivant dans l'empire ottoman. Ne cherchez pas l'évocation de ce génocide sur l'île, ou nulle part ailleurs en Turquie: sujet tabou. Il gèle aussi depuis des décennies les relations avec l'Arménie voisine, dont nous avons aperçu les miradors en visitant les ruines d'Ani (voir plus loin). Mais depuis trois ans, les choses bougent. Tandis que nous longeons la frontière, un "groupe de travail" turco-arménien prépare la réouverture de la ligne ferroviaire Kars-Gumri. Et puis cette noria de touristes sur l'île d'Akdamar, n'en déplaise aux romantiques dont je fais partie, portera peut-être ses fruits: si les familles turques conservent sur leur smartphones omniprésents les traces d'une visite qui leur a offert un moment de détente et de beauté qui les renvoie à un passé commun, la paix entre les peuples aura avancé d'un pas...

L'église actuelle a retrouvé sa croix en 2011, mais son statut reste celui d'un musée

Une frise sculptée mêlant scènes bibliques et profanes fait le tour de l'édifice

Le lac de Van et le mont Süphan (4058 mètres), troisième plus haute montage de Turquie

Berger, rive nord du lac de Van

2. arrêt-pipi

Lecteurs et lectrices de ce site, tirez votre chapeau à Nurten Oztürk, photographiée ci-dessus par Aylin Saraçoglu. C'est à cette entrepreneuse à fibre sociale que vous devez de ne plus vivre un calvaire lors des inévitables et redoutées pauses-pipi turques, tant il est vrai qu'un voyage n'est pas fait que de ruines au clair de lune et de grands espaces enivrants, mais aussi de triviaux besoins corporels.
Rien de tel pour gâcher une matinée prometteuse que de faire la queue devant un WC où l'unique suspense est de deviner s'il sera juste dégoûtant ou carrément infâme. C'est ce qu'a dû se dire la prof de biologie Nurten Oztürk quand, avec son mari, elle a décidé en 1980 de se lancer dans une activité a priori peu féminine: l'exploitation d'un réseau de stations-service. Pour casser l'image peu hygiénique du pays, les siennes se distingueraient par leur propreté, a-t-elle décidé. Gestion rigoureuse, pari tenu. Le réseau OPET a été un tel succès qu'il a été imité depuis par la plupart des concurrents. Nurten Oztürk a fait fortune et a décroché plusieurs récompenses prestigieuses pour ses projets sociaux.
Évidemment, se dégourdir les jambes sur une aire de station à essence fait moins couleur locale que déguster un café turc à la terrasse d'un boui-boui villageois (où la présence féminine a d'ailleurs assez peu progressé). Mais le second ne vous proposera probablement que des toilettes... turques tandis que vous trouverez dans la première des sanitaires qui n'ont pas grand chose à envier à leurs cousins suisses, et tous les signes de la modernité orientale: sucreries en cascade (hélas), café buvable (c'est selon), un chantier voisin (toujours), et parfois un sujet d'étonnement. Dans une des stations-service où nous avons fait halte, trois hommes égorgeaient tranquillement un mouton à même le béton près de la zone de lavage.

Sur la route de Bayburt

3. Trébizonde, depuis ce balcon...

Commençons ce voyage par le commencement: Trébizonde, au bord de la Mer Noire. L'image ci-dessus, prise le 24 mai 2026, illustre les limites étroites de la démocratie à la sauce Erdogan. Des femmes protestent dans le square Atatürk, autour de deux portraits de politiciens - à droite celui de Özgur Özel.
Özel a été élu en 2023 chef du principal parti d'opposition, le CHP (Parti républicain du peuple). Mais il déplait au président Erdogan. Ni une ni deux, ce dernier a fait casser l'élection interne par des juges complaisants et, le 23 mai, donner l'assaut au siège du CHP par des dizaines de policiers lourdement armés. "Nous nous y attendions", disent les manifestantes. Avant cela, Erdogan avait déjà fait arrêter le populaire maire d'Istanbul Ekrem Imamogen. Quelques dizaines de personnes scandent des slogans sous les fenêtres de mon hôtel, surveillés par une police plutôt débonnaire. Protester est encore possible, mais l'étau se resserre avant les élections prévues en 2028.
Ironie de l'histoire, une plaque commémorative sur la même place Atatürk célèbre la mémoire d'Adnan Menderes, qui s'exclama en 1946 depuis ce balcon de Trébizonde: "Cela suffit, la parole est au peuple!" Devenu premier ministre, anticommuniste farouche et assez autoritaire lui-même, Menderes fut destitué par un coup d'Etat en 1960, pendu l'année suivante, puis gracié à titre posthume en 1990. En 2001, Recep Erdogan est venu à son tour sur le balcon de Trébizonde célébrer sa mémoire et déclarer à la foule: "nous sommes maintenant sur le chemin de la liberté et de la démocratie". Peut-être le pensait-il vraiment à ce moment-là.
La politique turque est un enchevêtrement, comme l'autoroute urbaine qui coupe la vieille ville de Trébizonde de sa zone côtière. Difficile d'imaginer qu'ici prospéra de 1204 à 1460 un petit empire distinct du byzantin. Le port sommeille, d'autres villes ont pris le relais sur l'ancienne route de la soie, la faute probablement à un voisinage géopolitique peu favorable. La clientèle arabe, en revanche, apprécie cet endroit tempéré d'où il est facile d'aller se rafraîchir dans des collines luxuriantes où on cultive le thé.
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Musosquée
Ne cherchez pas dans le dictionnaire, c'est un néologisme que j'ai inventé pour désigner les anciennes églises byzantines reconverties à la fois en musées et en mosquées. Ainsi Sainte-Sophie, passage obligé des visiteurs à Trébizonde. Construite à la fin du XIIIème siècle, c'est-à-dire à l'apogée du mini-empire local, elle vaut effectivement le déplacement pour les seules peintures de son chapiteau, dont l'audace géométrique présente un caractère étonnamment moderne. Au terme de maintes polémiques et procès, on peut les voir dans toute leur splendeur...


...Mais le reste de l'église-musée a été aménagé en mosquée avec son mihrab - non sans goût, d'ailleurs, voir ci-dessous - et l'extérieur en petit parc d'attractions familial. Pourquoi pas? Qu'on m'excuse pourtant d'insister: Trébizonde fut un centre important d'extermination (notamment par noyade sur des barges spécialement affrétées) et de déportation de la communauté arménienne. Le silence turc à ce sujet est d'autant plus étonnant que la Turquie organisa en 1919 des procès où furent jugés des sous-fifres et quelques responsables qui n'avaient pas attendu pour s'enfuir.
On sut à cette occasion avec quelle minutie tout avait été planifié. Un Suisse, William Peter, qui fut agent consulaire américain à Samsun, apporta un témoignage accablant qu'il conclut en faisant fi de la réserve helvétique: "Si la Turquie n'est en général pas à la hauteur en fait d'organisation et de talent, cette fois-ci où il s'agissait de massacres, vols, etc., elle a montré un savoir-faire bien combiné et bien accéléré. D'expédier dans l'autre monde en peu de temps des centaines de milliers de créatures."
C'est parfois à des détails absurdes qu'on mesure l'ampleur d'une tragédie. Parmi les affaires dont il eut à s'occuper, William Peter fut harcelé par une société de Richmond aux Etats-Unis qui avait loué une cinquantaine de pianos à des familles de la bonne société arménienne de Samsun: le loueur exigeait qu'il fasse saisir illico les instruments dont les mensualités ne rentraient plus! Il ignorait que les "mauvais payeurs" avaient été sommairement exécutés ou agonisaient sur quelque route poussiéreuse.


4. Vive les mariées!

Medarsa de Mardin
Parlons d'un sujet plus revigorant.
Célébrons les mariées, actuelles ou futures! J'en ai rarement vu autant que pendant ces quinze jours de voyage turc. Il faut dire que nos chemins étaient faits pour se croiser: comme les voyageurs, les fiancé(e)s adorent les monuments historiques. Tandis que les touristes cadrent les vieilles pierres sous tous les angles, les promises - plâtrées comme le salon de Donald Trump - les utilisent en toile de fond pour s'y faire tirer le portrait avec leur promis - gominé comme Travolta de la grande époque. Tous deux imitent la pose énamourée dont les séries télévisées turques leur donnent mille exemples.
Insérons ici une parenthèse politico-culturelle. Lors de mon premier voyage dans cette même région d'Anatolie, j'avais surpris un soir une petite foule réunie face au halo bleuâtre de l'unique télévision du village: elle regardait la série américaine "Dallas". "Jusqu'où percole l'impérialisme yankee!", m'étais-je dit, un peu amer. En 2026, les studios turcs n'ont plus rien à envier à Hollywood ou Bollywood, ils produisent leur propre soupe. Ce n'est peut-être pas un progrès majeur pour l'humanité, mais au moins la soupe est-elle locale.
Revenons à nos futurs époux. On se sourit, on échange quelques mots et, oui, vous pouvez nous prendre en photo, cela nous fait très plaisir et restera comme un souvenir particulier dans l'album de mariage. Vexé, le photographe local ou l'ami doit céder la place pendant quelques minutes à un groupe caquetant, trouvant que la demoiselle d'honneur est quand même plus jolie que la mariée, et patati et patata.
Sans y être formellement invités, nous nous sommes retrouvés mêlés à un mariage kurde où notre présence paraissait aussi naturelle que celle de la famille, ce qui m'a permis de sortir mon daf (un instrument de percussion avec de petits anneaux métalliques) et de joindre mes timides battements à une sono qui devait secouer les murs voisins au degré 5 sur l'échelle de Richter.
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5. Kars, sans neige

Kars, le toit d'un hammam désaffecté
On emporte toujours quelque attente secrète dans ses bagages. J'en avais deux à propos de ce voyage où nous frôlions cinq pays (Géorgie, Arménie, Iran, Irak et Syrie): voir le mont Ararat et Kars.
La montagne, c'est bien sûr à cause de Noé et de son arche. Une des histoires les plus fascinantes de la Genèse, ô combien adaptée aux humeurs légèrement apocalyptiques de notre temps! Prenez Elon Musk et consorts: ils rêvent d'aller refaire le monde sur Mars, jugeant les piètres humains que nous sommes indignes des performances de leur intelligentes machines. Leur arche est technologique. À l'autre extrémité du spectre politique, la parabole biblique évoque un plan miraculeux pour préserver la biodiversité piétinée par le capitalisme prédateur. Sacré Noé, idole à la fois des technofachos et de leurs ennemis jurés! Me plait aussi l'entêtement de chercheurs plus ou moins allumés qui fouillent les pentes du mont Ararat à la recherche d'un morceau de la "vraie" arche comme d'autres collectionnent ceux de la "vraie" croix. Un de ces illuminés, français, organisa plusieurs expéditions et soutint mordicus devant l'historien-vedette de TF1 Alain Decaux que l'authenticité de sa trouvaille ne faisait aucun doute. Chrétien et croyant, Decaux préféra cette profession de foi aux analyses scientifiques qui disaient le contraire, et la messe fut dite.
Voilà que j'ironise, et Ararat se venge. Pendant trois jours, il s'est réfugié pour l'essentiel sous son capuchon de nuages. Je l'ai à peine vu et me venge à mon tour: je ne publierai pas dans cette galerie le profil grisâtre que j'en ai ramené.
Pour Kars, c'est une autre histoire. Cette ville qui fut sous domination russe de 1878 à 1918, j'avais l'impression d'en avoir parcouru les rues, subi le scintillant isolement d'un huis clos hivernal, touché de ma paume les sinistres parois de basalte noir. Quel talent, cet Ohran Pamuk! "Neige" est un des meilleurs romans du prix Nobel de littérature. Tous les enjeux de la Turquie au début de ce millénaire y figurent: le port du voile et l'instrumentalisation de l'islam; les défenseurs éparpillés de la cause kurde; les non-dits d'une communauté où tout le monde se connaît, où tout se sait. Je ne vous raconte pas l'intrigue, lisez-le.
Mais me voilà, fin mai, dans une Kars méconnaissable par rapport au roman. On y voit bien quelques-une de ces sévères demeures de l'époque russe, parfois reconverties en bar branché. La forteresse, que nous ne visiterons pas; à son pied, la très ancienne cathédrale des Saint-Apôtres (930-37), dont un gardien veut bien nous ouvrir la porte, et dont les absides -polygonales à l'extérieur et circulaires à l'intérieur - ne m'impressionnent pas plus que ça. Ce doit être cette pierre noire...

Kars, cathédrale des Saint-Apôtres

Dans le hammam désaffecté

La rivière Kars depuis le pont de pierre (1579)

6. Lumières sur la route
Depuis le début de ce récit, je saute d'une étape à l'autre, du coq à l'âne et me rends compte qu'il y manque une dimension: l'écoulement du temps; le défilement de paysages parfois monotones - striés de fils électriques, empâtés de médiocres constructions - souvent magiques quand le soleil printanier joue à cache-cache avec les nuages.
Notre itinéraire nous fait traverser des environnements très différents. Les contreforts pluvieux, verdoyants et fortement découpés dominant Trébizonde ressemblent parfois à une véritable jungle. Puis la route monte en lacets, traverse une sorte de Suisse turque dont même les vaches ressemblent aux nôtres et débouche par des cols dont l'altitude dépasse 2000 mètres sur un vaste plateau qui pourrait être celui de la Mongolie. On y roule ainsi sur de longues distances, imaginant le trafic caravanier qui empruntait jadis cet important axe commercial entre l'Orient et l'Occident. Puis la route redescend en gorges torturées sur la cuvette du lac de Van, sept fois plus grand que le Léman. Elle se termine (pour nous) à Mardin, là où s'ouvre comme une promesse, entre Tigre et Euphrate, la plaine dorée de Mésopotamie, berceau des plus grandes civilisations.
Voici, sans souci de logique géographique, quelques-uns de ces jeux de lumière pris au vol.




7. vendeurs de peluches

Qui dira un jour le blues des guides? Le nôtre, ancien instituteur, est cultivé, parfaitement à l'aise en français, proche de la retraite et sans illusions sur le président de son pays, qu'il ne désigne que par les mots "ce monsieur", ou la jeunesse turque qui ne croit plus aux vertus de l'effort, préférant l'argent facile.
Comme pour lui donner raison, tandis que nous admirons la forteresse de Hosap érigée en 1643 par le chef kurde Mahmudi Süleyman, six gamins nous entourent. Le guide entame la conversation avec celui de gauche sur la photo, qui dit avoir 13 ans et ne plus aller à l'école depuis la seconde: il gagne sa vie, dit-il, en vendant 10 000 livres turques (170 francs suisses) des jeux vidéo qu'il achète pour 5000. Je ne crois pas un traître mot de son histoire: où trouverait-il l'argent pour investir dans ce commerce, et quel compte en banque utiliserait-il? Vraie ou fausse, son histoire est révélatrice de ce qui fait rêver ces gamins - de l'argent facile gagné sur internet. En attendant, ils essaient de vendre des peluches pour quelques sous.
Ci-dessous, les fortifications extérieures de Hosap.

8. ani

Le plateau archéologique d'Ani, brièvement évoqué au début de ce récit, exprime une mélancolie particulière. Moins en raison des monuments qui y subsistent qu'à cause du vide. Une sorte de no man's land géographique et mémoriel. Combien de fantômes - surveillés par les miradors de la frontière turco-arménienne - hantent cette "ville aux mille églises", ancienne capitale du royaume arménien des Bagratides qui compta au temps de sa splendeur, c'est-à-dire aux Xè et XIè siècles, jusqu'à 200 000 habitants? La route pavée entre la porte d'entrée et le cœur de la cité, bordée de boutiques, caravansérails et autres hammams, faisait pas moins de 700 mètres! On se trouvait ici sur une des branches principales de la route de la soie, dans une mosaïque de peuples, dont la carte ci-dessous (tirée de l'atlas historique de l'Arménie. éditions Autrement) donne une petite idée.

Le déclin d'Ani commença avec l'invasion mongole et un séisme destructeur en 1319. Au XVIIIè siècle, elle était presque complètement abandonnée. Les monuments religieux qui y subsistent témoignent d'influences aussi bien zoroastriennes que chrétiennes et musulmanes. Il faut compter deux bonnes heures pour parcourir l'ensemble du périmètre et se laisser gagner par son atmosphère. Notre guide musical, Mathieu Clavel, y ajoute sa touche particulière en égrénant des mélodies sur son rubab, un luth afghan.







Mathieu Clavel

Ancien hammam
9. un chat de van... à diyarbakir

Peu avant l'entrée de Van, un écriteau indique le chemin vers un centre de recherche assez original, puisqu'on y sélectionne et élève le "chat de Van", dit aussi "turc de Van". Las! Notre chauffeur ne l'a pas emprunté, tandis que le guide résumait les caractéristiques de cette race féline rare répertoriée dans les années cinquante: poils mi-longs, souvent blancs, les deux yeux de couleurs différentes... et sourd. Quelques recherches sur internet ne confirment pas ce dernier point (il s'agirait en fait d'une tendance génétique à la surdité en cas d'yeux bicolores), mais ajoutent d'autres caractéristiques au "turc de Van": il est malin, joueur et adore l'eau.
À Van même, je n'ai rencontré aucun spécimen, mais le destin m'avait donné rendez-vous à l'étape suivante. C'est à Diyarbakir, lors d'un concert en plein air de musique kurde que j'ai photographié le chat - disons: le chaton - de Van ci-dessus. Relisez cette phrase et retenez le principal sujet d'étonnement qui n'est pas le félin, si mignon soit-il, mais le concert lui-même. De la musique kurde? Sur une place publique? Sponsorisée, en plus, par la municipalité? Dresser un état de la question kurde dépasse largement les ambitions de ce récit; disons seulement qu'après la cessation des hostilités armées par le PKK, la situation reste assez embrouillée. Ankara donne d'une main et reprend de l'autre tandis que les autorités de Diyarbakir, traditionnellement pro-kurdes, saisissent chaque occasion de rappeler leurs sympathies. C'est le cas ce lundi 1er juin, où le chanteur Mikail Aslan se produit en soirée, gratuitement, sur une grande scène. Plus que la musique, ce sont les discours officiels introductifs - traduits et résumés par Mathieu Clavel - qui méritent qu'on tende l'oreille. Il y est question d'un martyr kurde mort sur cette place, d'une jeune femme violée par le fils d'un gouverneur turc, le tout en plusieurs langues, dont le kurde. "Cela aurait été impossible il y a quinze ans", commente Mathieu.
Le public, familial, ne semble ni particulièrement revendicatif, ni étonné. Pour autant qu'une déambulation dans cette ville puisse en témoigner (j'y avais le souvenir de militaires patrouillant, mitraillette à la hanche), il y règne une atmosphère que je résumerai d'un qualificatif à la mode: cool. Cela vaut aussi pour le rapport entre femmes voilées (majoritaires) ou non. Comme si cette question brûlante qui, dans le roman "Neige" de Pamuk, fait l'objet d'une vague de suicides était aujourd'hui dépassée. Par quoi? Les impressions d'un centre-ville animé, que j'essaie de rendre dans la galerie ci-dessous, sont souvent trompeuses. Je les tempèrerai d'une remarque que m'a faite, en marge du concert, un Kurde de Diyarbakir émigré en Espagne: "Le problème numéro 1 ici, c'est l'inflation, tout est devenu si cher!"





La musicienne Evindar Dülek enseigne la musique kurde traditionnelle à l'institut Ma Muzik, subventionné par des fonds privés
10. cimetières

"Tant qu'à être enterré, autant que ce soit en ce lieu", m'étais-dit il y a quarante ans en faisant cette photo (tirée ici en gomme bichromatée) au-dessus d'Antalya. Je n'ose imaginer ce qu'est devenue aujourd'hui cette côte où les hôtels ont poussé comme des champignons. Mais les autres dernières demeures de charme ne manquent pas. Une de celles qui m'a le plus séduit, juste en contrebas de la route, était recouverte de coquelicots. Les anciennes tombes au bord du lac de Cildir ne sont pas mal non plus.
Le cimetière le plus spectaculaire est sans conteste celui d'Ahlat avec ses milliers de stèles monumentales en pierre volcanique sculptée, datant du XIIe au XVIe siècles. Il se trouve dans un territoire qui fut il y a longtemps - on parle ici du millénaire précédant Jésus Christ - le royaume d'Urartu. Bien plus tard, c'est de la ville d'Ahlat que partit en 1071 le sultan seljoukide Alp Arslan pour défaire à la bataille de Manziket les troupes de l'empereur Romain IV Diogène.
Au-delà de leur entrelacs artistiquement sculptés, les tombes m'interpellent (via la traduction de certaines inscriptions) sur la notion omniprésente de "martyr". Qu'une partie de ces défunts soit tombés héroïquement au combat, je veux bien, mais combien sont des martyrs au sens où nous l'entendons habituellement? Apparemment, l'islam en a une conception bien plus large que la nôtre, incluant "toute personne qui témoigne de sa foi par sa mort ou qui perd la vie dans des circonstances tragiques spécifiques". Fût-ce un cancer des intestins, imagine le mécréant que je suis.

Galerie: le cimetière d'Ahlat





Cimetière yézidi de Magara

Lac Cildir
11. Dogubayazit

D'où me vient cette impression de déjà-vu? Je suis sûr de ne jamais être venu ici et pourtant, la silhouette du palais, les montagnes qui l'entourent me sont familières... Ça y est, la connexion neuronale s'est faite! Il y a longtemps, j'avais dans ma bibliothèque un livre sur la Turquie dont la couverture représentait, justement, le palais d'Ishak Pasha. L'image me fascinait tellement qu'elle a dû jouer un rôle inconscient dans le choix du voyage anatolien.
J'y suis donc - mais pas seul. Des agents de la circulation tentent de fluidifier le colonne de voitures, turques pour la plupart, qui gravissent les pentes de la colline. Dominant la plaine de sa masse, le palais érigé entre 1685 et 1784 a fière allure. On sent qu'un Louis XIV local cherchait ici à dissuader ses ennemis et impressionner ses hôtes. Très bien conservées, les salles de réception sont admirablement proportionnées, décorées avec goût. Si les influences architecturales ont été multiples (seljoukide, ottomane, géorgienne, perse, arménienne) l'ensemble, taillé dans une belle pierre ocre ou jaune pâle, donne une impression d'unité.




Les anciennes cuisines du palais d'Ishak Pasha


12. galerie: van, Tatvan, Mardin, pont malabadi




13. monastère de sumela

"Joyau accroché aux falaises du nord-est de la Turquie, Sumela est un de ces lieux où l'histoire, la foi et la nature semble dialoguer depuis des siècles. Perché à 1200 mètres d'altitude, au cœur du parc national dl?Altindere, il semble suspendu entre ciel et terre, blotti dans une paroi rocheuse abrupte que les brumes de la mer noire caressent souvent"... Comme c'est joliment écrit!
Lors de notre visite, la caresse s'est carrément muée en étreinte brouillardeuse, et nous n'apercevons que fugacement les anciennes cellules de moines, façon HLM troglodyte, qui évoquent effectivement (sur les photos) les monastères du Bouthan. Ici s'arrête la comparaison. Fondé au IVème siècle sous l'empereur Théodose Ier, le monastère s'est agrandi au fil du temps, devenant le centre spirituel de l'empire de Trébizonde, doté de riches privilèges, forteresse orthodoxe sertie dans les montagnes pontiques. Même après la conquête ottomane, il a conservé une certaine autonomie jusqu'à ce que les guerres balkaniques et l'échange de populations gréco-turques entériné par le traité de Lausanne en 1923 ne le vident de sa substance. Livré aux intempéries, à l'oubli et aux déprédations de divers occupants, il tombait en ruine.
Comme à Akdamar, l'État turc a récemment mené ici des travaux considérables de restauration et surtout de consolidation de la roche surplombant l'église rupestre (le reste du complexe n'était pas visitable quand nous sommes passés, fin mai 2026). En ce jour férié, la foule était dense - très dense - à tel point que croiser sur les sentiers de roches humides demandait une attention soutenue. Alors oui, par rapport aux attentes, la visite des lieux au milieu de familles avides de selfies est une déception.
Pas complètement toutefois. Là où les vandales n'ont pas réussi à défigurer les fresques retraçant la vie de la Vierge et du Christ, on reste saisi devant leur beauté, que semblent même rehausser des taches de moisissures ou l'usure du temps. À quoi cela tient-il? À ces regards immenses qui semblent exprimer une sérénité inébranlable?


Deux exemples de fresques partiellement détruites

L'entrée peinte de l'église rupestre

Intérieur de la chapelle, plafond

Encadrement de fenêtre

La bibliothèque des moines


La ville de Maçka... où l'on peut voir (en photo) le monastère de Sumela sans la brume

Maçka

Maçka
14. travaux d'hercule

Du pain et des jeux? Allons, le peuple est moins bête que cela! Il veut des réalisations plus tangibles, du solide; c'est à ce prix que les régimes autoritaires se maintiennent au pouvoir. Recep Erdogan l'a compris et propulsé la Turquie dans un tourbillon de chantiers. Des (auto)routes, des universités par centaines (on dirait à sillonner l'Anatolie que chaque ville de moyenne importance compte la sienne), des barrages, du logement, encore du logement!
La photo ci-dessus montre l'entrée d'un tunnel, en bas à droite. Nous en avons ainsi franchi ainsi une cinquantaine, totalisant près de 40 kilomètres sur les 265 que compte la route reliant Erzerum à Savsat. Tous construits ces quinze dernières années, en même temps que le complexe hydroélectrique de Yusufeli. On a beau se dire que cette boulimie énergétique a un coût (villages déplacés, biodiversité sous pression), la descente en zigzags dans les gorges titanesques dont les parois plissées semblent vouloir vous réduire en poudre pour vous punir d'avoir percé leur secret silence dégage un sentiment à la fois oppressant et grandiose.
Quatre lettres symbolisent la frénésie constructice: TOKI (en anglais: Housing Development Administration of the Republic of Türkiye). Héritier d'une loi datant de 1984, cet organisme public bâtit des logements sociaux à tour de bras, par dizaines de milliers chaque année, mais on dirait (comme en Suisse, tiens...) que cela ne suffit jamais. Les chantiers appellent d'autres chantiers. La valse du béton s'accompagne de son lot d'histoires sur les "cinq familles qui tiennent l'industrie de la construction", toutes en cheville avec le régime bien entendu, et une inflation qui oscille en mai 2026 autour des 32%.

Le barrage de Deriner (249 m. de hauteur)

Pisciculture sur le lac de retenue

Logements sociaux dans la ville d'Artvin
15. au lac noir

Pour un peu, on entonnerait le "Ranz des vaches". Sapins, pâturages et barques qui se balancent mollement sur l'onde sombre, tout y est. Mais ce lac noir se niche dans un repli du terrain près de Savsat, une ville dominée par le mont Karçkal à 3500 mètres d'altitude et ce soir, c'est au son d'une cornemuse turque et du kamancheh (petit violon qui se joue verticalement) que nous regarderons le soleil se coucher.


16. monastère de haho (Khakhuli), aujourd'hui mosquée



17. la ville qui rêve des Jeux olympiques

Erzerum, ville de 500 000 habitants située à près de 2000 mètres d'altitude, se serait bien vu organiser les JO d'hiver 2026. Raté, c'est Milan-Cortina qui les aura. Mais on sent qu'elle s'est donné des moyens pour convaincre. Notre hôtel - de la chaîne Ramada - fait face à un hôpital privé flambant neuf. La citadelle, qui fut un relais commercial important entre la Perse et le plateau turc, a été ripolinée, de nouveaux quartiers poussent alentours. Et les rues, comme dans la plupart des cités turques, étouffent sous un embouteillage permanent.



L'hôpital

Mausolée
18. écritures

Ci-dessus, caractères cunéiformes reproduits sur un site archéologique ourartéen près de Van. Le royaume d'Ourartou se constitua vers le IXe siècle av.J.C, entre le Sud-est de la mer Noire et le Sud-ouest de la mer Caspienne, sur le haut-plateau arménien. À son apogée, il couvrait une superficie d’environ 520.000 km², s’étendant au Nord de la rivière Kura située au Sud de la Géorgie, au Sud aux contreforts Nord des montagnes du Taurus, à l’Ouest à Euphrate et à l’Est à la mer Caspienne.
Ci-dessous, caractères araméens sur le mur de l'église syriaque orthodoxe de Mar Sobo, à Anitli.

19. Galerie: Hasankeyf, mar Sobo, mor gabriel, dara



Ruines troglodytes de Dara, dernière ville romaine face à l'Empire sassanide

Tombeau de Zeynel Bey, Hasankeyf

Mor Sobo

Ruines troglodytes de Dara, dernière ville romaine face à l'Empire sassanide
20. le diplôme

Nous roulions vers les ruines romaines de Dara, à quelques kilomètres seulement de la frontière syrienne, quand nous sommes passés devant une cour d'école dont les élèves, costumés comme de vrais diplômés de Harvard, s'apprêtaient à célébrer la fin de l'année scolaire. Notre guide a eu l'excellente idée de faire stopper le bus, nous sommes entrés dans la cour où nous avons été reçus à bras ouverts. Les élèves comme les institutrices étaient visiblement heureux et fiers de cette visite impromptue. Bientôt, nous menions tous une ronde d'enfer au son d'une tonitruante musique anglo-saxonne. Bonne chance à toi, jeune diplômée!
21. Le chat, l'oiseau et le thé

Nous voici au terme de ce périple anatolien. Son guide culturel, Patrick Ringgenberg, ne m'en voudra pas d'avoir peu cité ses intéressantes analyses sur l'art islamique - ah! les vertus comparée de la représentation humaine et de l'iconoclasme, sans parler du rôle essentiel de l'ornement -ou les méandres du zoroastrisme: les notes prises au vol dans un bus ne sont pas une source très fiable, j'avais peur d'écrire des bêtises. Sans doute y en a-t-il quelques-unes dans les textes ci-dessus, qu'on me les pardonne.
Il me reste à remercier celles et ceux qui m'ont suivi jusqu'au bout, à leur offrir un verre de thé (20 centimes suisses sur une terrasse de Mardin) et cette merveilleuse citation tirée du livre "Turquie" de Zeynep Ersan (collection L'Âme des peuples):
Bir varmış bir yokmuş
...qu'on pourrait traduire librement en adaptant l'expression amorçant nos contes d'enfants: "il était une fois, ou peut-être n'était-il pas". Voilà, résumée en une formule, toute la subtile ambiguïté des récits orientaux.

Turquie, Trébizonde-Mardin, du 25 mai au 5 juin 2026. Nikon Z5II + 24-200mm. f4-6.3, 40mm. f2
© Jean-Claude Péclet 2026