Les drôles de vacances (11)

Cave du château de Denens, 28 mars 2020

Le "Diamond Princess", vous vous souvenez? Il y a six semaines, nous suivions les péripéties de ce bateau de croisière dont les 3700 passagers et membres de l'équipage avaient été mis en quarantaine pour cause de virus. J'avais envisagé d'écrire une nouvelle dont l'intrigue aurait pour toile de fond cette croisière de rêve virant au cauchemar. Quelque chose m'avait retenu, la pensée que parfois, la réalité peut dépasser la fiction.

Aujourd'hui, le "Diamond Princess", c'est nous, avec ses femmes et hommes d'équipages - infirmières, vendeuses, conducteurs de bus, éboueurs, fonctionnaires, etc. -, ses passagers de 1ère, 2ème ou 3ème classe, son capitaine et ses seconds qui ont donné un brusque coup de barre, direction sécurité.

Nous attendons.

Nous attendons que le navire réagisse à la commande, ce qui - même ceux qui ont peu navigué le savent - prend un certain temps. Notre sillage à nous est la courbe des infectés (13 800 ce samedi 28 mars) et des décès (235), nous espérons qu'elle va "s'aplatir", récompensant ainsi  notre patience et notre discipline. D'autres navires, presque toute la flotte de l'humanité en fait, suivent plus ou moins la même trajectoire. De mémoire d'homme, personne ne se souvient de pareille arche de Noé. La grippe "espagnole" de 1918? Elle fit des ravages bien plus importants, sans doute, mais survint après une guerre à laquelle on sacrifia aussi des millions de vies. Elles n'avaient pas le même prix alors.

L'événement le plus remarquable de ces quinze derniers jours est la rapidité avec lequel le message a passé; la solidarité s'est imposée. Mot recuit à toutes les sauces, mais qui prend ici un sens authentique. Il y a bien sûr des exceptions, des récalcitrants, des inégalités dans le confinement, mais globalement, l'effort est remarquable. Nous espaçons les queues dans les magasins, nous lavons les mains souvent, maintenons la distance face à nos interlocuteurs. Moins nombreux dans les rues, nous nous saluons plus souvent, prenons des nouvelles les uns des autres. 

L'ennui? Pour l'instant, je ne le constate guère autour de moi. Au contraire, certain(e)s ont plus à faire pour s'adapter aux circonstances exceptionnelles - j'y reviendrai. Comme pour conjurer le sort, une créativité fébrile s'est emparée du web. Il y a six jours, je présentais ici le projet de mon fils Vincent pour Unisanté: mettre sur pied des séances régulières d'exercices physiques pour les "seniors" retenus chez eux. En temps normal, cela aurait pris des mois. La première a eu lieu vendredi, plus de 400 personnes y ont participé!

Et après, quand la phase aiguë de la crise sera passée? "On ne peut pas imaginer que tout va reprendre comme avant, ce serait faire preuve de naïveté", affirme le directeur de Pro Helvetia dans "24 heures" du jour. J'aimerais partager sa certitude; mon scepticisme me suggère plutôt qu'il y a une certaine naïveté à penser que "rien ne sera plus comme avant". Naturellement, nous aimerions croire que cette mise à l'épreuve aura les effets bénéfiques d'un grand nettoyage de printemps sur nos mentalités encrassées par la routine et les injustices. Des philosophes, des économistes, des sociologues écrivent déjà là-dessus, je conserve leurs textes mais prends le temps de les digérer.

Pour l'instant, on l'oublierait un peu vite, nous restons dans l'urgence et, pour certains, la survie. Ainsi Caroline Couteau, directrice des éditions Zoé. J'ai beaucoup de respect pour cette maison qui publie régulièrement parmi les meilleurs auteurs romands. Caroline Couteau a publié un texte personnel dont je retiens notamment ceci: "Pour l’heure, les grandes phrases philosophiques de mes amis sur le vide sonnent un peu bizarres à mes oreilles de directrice de PME."

"On est très organique dans la famille du livre, poursuit-elle: si les uns vont mal, les autres aussi. Nos marges sont modestes, nos salaires également. Une crise comme celle-ci peut donc être fatale pour le livre. Chez ZOE, nous versons 7 salaires et avons environ CHF 100 000 de factures chaque mois. Nos revenus, ce sont à 80% les ventes en librairie, et 20% de subventions et de soutiens." Or depuis quinze jours, les ventes ont brutalement cessé; les prochains mois verront s'accumuler les invendus en retour. Le chômage partiel "forfaitaire" payé aux indépendants représente moins de 3000 CHF après déductions légales - "presque risible", compte tenu des 50 à 60 heures de travail hebdomadaire, dit Caroline Couteau. 

Les pertes sèches déjà enregistrées à ce jour "représenteraient quelque CHF 1,5 Mio pour les éditeurs et plus de CHF 2 Mio pour les libraires. Notons que tous les membres n’ont pas communiqué de chiffres mais ont fait état d’une perte de 90 à 98% de leur C.A. prévisible sur la période considérée, ou d’une
diminution de 25 à 30% de leur C.A. annuel. Ces chiffres constituent donc une estimation
basse", écrit LivreSuisse dans sa prise de position. Au fait,  voici la liste des librairies indépendantes romandes où l'on peut commander en ligne. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce n'est qu'un exemple, un secteur parmi de nombreux autres. Aujourd'hui, Wendy et moi sommes allés chercher un panier de légumes à Denens (d'où les images illustrant ce billet) pour compenser la fermeture des marchés. Le maraîcher bio chez qui elle se fournit enregistre à ce jour une chute de deux tiers de son chiffre d'affaires malgré des efforts considérables pour s'adapter aux mesures de confinement: présence quasi quotidienne dans une ferme, commandes en ligne, livraisons à domicile et en différents points de ramassage. Tout cela demande énormément de logistique, de manutention, du personnel, du travail supplémentaire pour un revenu moindre. Le maraîcher a demandé à sa banque un crédit selon le modèle proposé par la Confédération: 20% maximum du chiffre d'affaires annuel, 0% d'intérêt, remboursable sur cinq ans. La Ville de Lausanne lui fait grâce du loyer pour son emplacement de marché et des taxes. Cela suffira-t-il? il n'en sait rien à ce stade.

Autre lien utile: le site où commander plein de produits locaux frais (et autres).

En sortant de chez le maraîcher, nous avons marché un peu, découvert les vins bio du Château de Denens et le propriétaire de ce dernier, Pierre de Buren, auquel sera consacrée la prochaine émission de "Passe-moi les jumelles". Nous avons parlé Histoire en dégustant ses vins dans la cour du manoir; le château remonte aux alentours de l'an 1000 et posséda un des plus grands domaines agricoles de Suisse avant qu'un ancêtre joueur ne le dilapide aux cartes... Belle rencontre.

On aimerait que de ces nouvelles relations tissées par le hasard et la nécessité naisse quelque chose de neuf, de moins stressé, de plus durable. Ne l'excluons pas à ce stade. Mais le cabernet-sauvignon a quelque peu embrumé mon esprit cet après-midi, laissons décanter.

P.S.: Et au milieu de tout cela, une nouvelle sans rapport, ou peut-être si. Fernand Melgar annonce sur FB qu'après 27 ans de sa vie consacrés au cinéma documentaire, il entreprend une formation d'ornithologue et d'apiculteur! Nous nous étions mémorablement écharpés à propos de son film "Vol Spécial", ce qui ne m'empêche pas d'avoir de l'estime pour son travail. A près de 60 ans, il remet son destin en jeu: chapeau.

P.P.S: Deux bonnes idées photographiques sur la crise covid-19. Le le photographe espagnol de l'agence Reuters Jon Nazca est retourné dans des endroits qu'il a photographiés à Ronda, près de Malaga, pour documenter ce dépeuplement. A voir sur le site du Temps. A Lausanne, Marko Stevic a eu la bonne idée de photographier les confinés accoudés à leur endroit de prédilection: leur balcon ou le rebord d'une fenêtre. A découvrir sur le site de "24 Heures".