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le rouge et le noir


"Je pense que vous avez raison. L’audiovisuel public, c’est quelque chose de précieux, d’utile": l'affirmation vaut son pesant d'or, venant d'un certain... Vincent Bolloré, qui répondait à une question d'une membre de la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel français ("Le Monde" a relaté l'entretien). Le magnat de la presse hexagonale l'a aussitôt assorti d'un chausse-trape: "Je suis pour un service public qui gagne de l’argent". Ironique et provocateur, il a plaidé pour un audiovisuel d'État entièrement financé par la publicité, comme dans le privé...
Alors qu'en France Bolloré avale un média après l'autre, qu'en Italie le groupe Antenna de feu l'armateur grec Minos Kyriakou rachète "La Repubblica", qu'aux Etats-Unis Jeff Bezos, propriétaire du "Washington Post" asperge de ses millions un documentaire sirupeux sur Melania Trump, qu'en Suisse le TX Group impose un plan d'économies après l'autre aux titres survivants du groupe Édipresse racheté en 2011, la votation populaire suisse 2026 sur l'initiative "200 francs ça suffit" avait valeur de test. Les citoyens-contribuables étaient-ils d'accord de financer la Radiio-Télévision Suisse (RTS) à raison de 350 francs de redevance par an (bientôt ramenée à 300 francs selon le contre-projet du Conseil fédéral), ou donneraient-ils le coup de sabre financier demandé par les milieux proches du parti conservateur-nationaliste UDC (redevance à 200 francs)?
Le peuple a rejeté l'initiative avec le score étonnamment élevé de 61,9%. Un précédent texte allant dans le même sens avait été balayé par 72% des voix en 2018. Le soutien à la RTS s'érode, mais il reste solide.
Pendant la campagne, un mastodonte a été inauguré - le plus discrètement possible: le nouveau centre de production de la RTS sur le campus de Dorigny à Lausanne, coût 165 millions de francs. Les dirigeants de la RTS ont répété en boucle que l'opération, financée notamment par la vente de la tour TV de Genève à la fondation Wilsdorf (Rolex) et celle des studios de La Sallaz au canton de Vaud, était non seulement saine, mais avantageuse sur le plan économique. Ce n'est pas le lieu d'en débattre ici. Reste que l'achèvement d'un complexe en lui-même spectaculaire au moment où le pays votait sur des coupes sombres dans l'audiovisuel public pouvait passer pour une provocation.
Finalement, elle n'a pas pesé sur les résultats du vote. Reste donc à découvrir le nouveau bâtiment, ce que m'a permis l'Association Mémoire de Lausanne dans le cadre de ses visites. L'ensemble se présente comme un grand plateau suspendu, d'un ovale irrégulier, dont émergent quatre bâtiments cubiques de quatre à sept étages. Un mot d'abord sur l'insertion dans le site, qui n'est pas anodine car le "campus RTS" est le voisin direct du Rolex Learning Center, conçu par l'agence japonaise Sanaa. Ce dernier, considéré à juste titre comme une prouesse architecturale et technique, est très plat, subtilement ondulé. Sans être laid, le bâtiment RTS fait un peu lourdaud à côté, nettement moins inspiré et plus massif, privant le Rolex Learning Center de l'espace qui lui conférait jusqu'ici l'allure d'une soucoupe volante égarée sur les vertes prairies vaudoises.
Il faut densifier, répètent les urbanistes sur tous les tons. C'est ce qu'on a fait ici, dans un bâtiment qui accueillera à terme 900 collaborateurs. Ce dernier terme est particulièrement adapté, car en ce lieu qui décline jusqu'à la caricature le vocabulaire architectural de "l'open space dynamique et collaboratif", on ne vient plus s'asseoir à "sa" place de travail. D'abord les bureaux, réglables en hauteur, permettent de travailler debout (bonne idée). Ensuite, les employés réserveront leur place au coup par coup ou prendront celle qui reste. Plusieurs endroits, décorés d'arbres en pot auxquels on souhaite bonne chance, sont conçus comme "places du village", puisqu'il est acquis que la créativité naît des rencontres et du dialogue. Bien sûr, il existe toujours, pour des raisons techniques, des espaces dédiés à des fonctions précises - studios, régies, loges, salons de maquillage, etc. - mais tout le reste est modulable, ouvert, interchangeable. Plug-in!
Comment y préserver un peu d'intimité? Simple: le plateau est parsemé de cubes-isoloirs aux parois en tissu vert amortisseur phonique, qui offrent un petit volume discret pour une une à quatre personnes. On y trouve aussi des cabines vitrées où l'on s'isole des bruits extérieurs. Le tout est - fortement! - structuré par des poutres métalliques auxquelles est accroché le sol du plateau. Techniquement, c'est calé, nous assure-t-on. Visuellement, cette forêt métallique omniprésente fatigue assez vite et, si on n'y prend pas garde, risque de faire exploser le budget "sparadraps" de la RTS.
Au rez, le hall d'entrée, entièrement vitré, est spectaculaire. Des néons et des écrans géants y captent immédiatement le regard, une fois que celui-ci s'est détaché de la cage d'escaliers centrale, aux parois métalliques grillagées peintes en rouge vif. Les architectes et décorateurs n'ont pas épuisé leur nuancier: ici, tout est noir, gris ou rouge (sauf les cubes-isoloirs mentionnés plus haut). Il faut pénétrer dans une régie-studio de la chaîne radio Couleur 3 pour voir exploser une palette de couleurs plus bariolée - sur écrans leds, car tout peut être reconstitué virtuellement aux jours d'aujourd'hui... Il sera intéressant de voir comment évolue ce complexe RTS quand les employés y auront pris leur aises, déposé leurs affaires et leurs rognures d'ongles.
Un mot encore sur les températures internes. Le bâtiment n'est pas climatisé, sobriété énergétique oblige, juste tempéré. Le hic est que ses larges espaces vitrés ouverts au sud risquent d'en faire une fournaise l'été, comme ce fut le cas pour un atelier de l'EPFL voisin. On dirait que les architectes n'apprennent pas de leurs erreurs. Des stores ont été promis mais pas encore installés. Quand je l'ai visité par un après-midi ensoleillé mais plutôt frais de mars, la chaleur était déjà excessive.
Telles sont les premières impressions de ce nouveau temple collaboratif de l'audiovisuel inauguré 90 ans après les studios de "Radio-Lausanne" à La Sallaz, rue du... Temple.












Dorigny, 19 mars 2026. Nikon Z5II + Nikkor 24-70mm. f4
© Jean-Claude Péclet 2026