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de Béthusy au "village des postiers"

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Si nous avions su!

Si nous avions su que le quartier de Béthusy doit probablement son nom à un lointain ancêtre gallo-romain du nom de Bitutius, nous aurions inventé plein de jeux de mots lamentables autour de l'organe typiquement masculin qu'évoque ce patronyme digne d'Astérix. Mais Astérix, dont le premier album venait de paraître, n'était pas encore célèbre, et nos obsessions pré-adolescentes de braguette durent trouver d'autres inspirations.

 

Au fait, nous étions plutôt sages. Récemment promus au collège, qui était alors dans le canton de Vaud, la voie royale vers des professions rapportant - les Trente Glorieuses le promettaient - un bon salaire et un prestige social adéquat, nous étions cinq ou six garçons à avoir obliqué vers une section dite "moderne" que les élèves latinistes et autres scientifiques regardaient de haut. La section "moderne" mettait l'accent sur les langues, dont l'italien. Autant dire un passe-temps de filles à marier. Choisir cette voie à peine mieux prisée que la "générale" (celle réservée aux cancres) supposait du courage, de l'inconscience, une légère perversion sexuelle ou de la paresse, ou un peu des quatre.

Le collège de Béthusy, fermé pour vacances pascales, est le point de départ de cette balade lausannoise. Désert mais toujours vigilant: pendant que je change mes objectifs, une sonnerie stridente retentit, deux fois, pour signaler la fin de la récréation... Elle n'a pas dû changer depuis cinquante ans. La raide architecture du lieu tient à son passé de... pénitencier, une "maison de force" comme on disait alors (images historiques: MHL). Il en exhale, aujourd'hui encore, un petit fumet de garde-chiourme. Au temps où ma sœur, mon aînée de deux ans, et moi y usions nos fonds de culotte, l'établissement était dirigé par un monsieur distingué aux cheveux brillantinés vers l'arrière, dont je me souviens qu'il portait des escarpins bicolores noir-et-blanc. Il y avait aussi quelques spécimens de profs étonnants, dont un certain Tür, maître de sciences sauf erreur, qui scandait ce credo: "La dictature du père Tür dure éternellement!" Pour rire, bien sûr.

Mais trève de souvenirs acides, Béthusy m'a effectivement appris à maîtriser l'italien (ce qui m'a facilité la voie vers l'espagnol plus tard) et surtout l'anglais, dont j'ai tiré grand avantage. Merci donc à ces pédagogues, la blonde Mademoiselle Ramel en particulier, la seule dont j'aie retenu le nom. Ah!... Respect aussi à Monsieur Gruaz, le prof de gymnastique qui aurait pu être à la retraite mais montait chaque matin depuis Ouchy donner ses cours - à vélo, non électrique naturellement.

Après les cours, il n'y avait qu'une route à traverser pour s'approvisionner au kiosque voisin en sucettes ou coquillages "colle-aux-dents". La route était dangereuse, je me souviens avoir fonctionné comme patrouilleur scolaire. En tout Suisse sommeillait, en tout cas en ce temps-là, un flic ou un soldat. Pendant les cours de gymnastique, sur la grande pelouse derrière le collège, nous nous entraînions au jet de grenade.

Aujourd'hui, Béthusy déborde de tous côtés, les pavillons provisoires remplissent le préau. On devine que l'établissement est un des prochains sur la liste pour une remise en état complète. Le kiosque a disparu. En revanche, au début des années 2000, la ville de Lausanne a eu la bonne idée de restaurer le petit parc-promenade de Mon-Repos qui relie Béthusy au Tribunal Fédéral. Avec sa fausse tour néo-gothique, sa grotte glougloutante, son monoptère avec vue sur le lac, l'endroit est kitsch à souhait mais frais. Et puis un illustre visiteur s'y donna en spectacle: Voltaire lui-même jouait ses créations avec les théâtreuses de la bonne société lausannoise dans un amphithéâtre de verdure. Casanova le suivit de quelques années; il ne récolta pas, auprès de ces dames, que des compliments sur les prestations voltairiennes.

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La nature de Dieu s'exprime par la formule "je suis qui je veux être". Autrement dit: pas de destin pré-cuit, mais une boussole morale conciliant les exigences du christianisme, la solidarité entre autres, et les lumières de la philosophie. 

Telle était en gros la ligne de conduite de Charles Secrétan (1784-1858) qui fut un professeur, essayiste, politicien et journaliste vaudois réputé. En face du collège de Béthusy, l'avenue qui porte son nom mérite d'être parcourue à pied pour une raison plus prosaïque: on y trouve un bel échantillon d'architectures que je qualifierai de "douces", datant d'une époque où les balcons aux belles rondeurs, des réminiscences d'Art nouveau et le soin du détail n'étaient pas encore considérés comme une coquetterie décadente et superflue par une profession aujourd'hui sinistrée, celle des bâtisseurs de clapiers.

 

Ci-dessous, trois exemples de ces constructions. La troisième, à droite, est le collège privé de Brillantmont fondé en 1882. La même famille le gère depuis cinq générations, il accueille une centaine d’élèves internes et une vingtaine d’élèves externes, filles et garçons de 13 à 18 ans, "pour suivre un enseignement exigeant", précise son site. Béthusy, institution publique préparant les jeunes bourgeois aux responsabilités d'un côté; Brillantmont, école privée drillant les héritiers des grandes familles fortunées de l'autre... On est "du bon côté" de Lausanne, quartiers Est.

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Après une semaine de bise, le ciel dégagé rend plus mordants les rayons du soleil printanier. C'est 'occasion de relever le jeu de lumière des grilles du parc de Mon-Repos. Retour à l'angle droit! Ce n'est pas un hasard: le Tribunal fédéral, juste en contrebas se signale par les lignes austères, solennelles convenant à sa fonction.

On en trouve une sorte de rappel sur la porte d'un locatif situé plus loin sur le plateau de Béthusy, juste avant le Pont-de-Chailly. Il s'agit d'un ensemble de trois bâtiments qui ont reçu la Distinction vaudoise 2026 de Patrimoine suisse, dont voici le communiqué: "Ce projet de transformation et de surélévation de deux immeubles démontre que la densification du milieu bâti peut répondre aux défis démographiques et environnementaux. (...) Les bâtiments font partie d’un ensemble de logements édifiés à la fin des années 1930 par l’architecte Charles Kamer. Celui-ci présente une cohérence architecturale et urbaine marquée, tant par la composition symétrique de ses façades que par la verticalité affirmée de ses cages d’escalier. Le vocabulaire Art déco, qui s’exprime dans les décors géométriques, les balcons et la porte d’entrée, confère à l’ensemble une identité reconnaissable et une valeur patrimoniale significative. La démarche du bureau Bunq, auteur du projet de surélévation, s'inscrit dans une logique d’amélioration incrémentale, privilégiant des transformations progressives, qualitatives et socialement acceptables. En remplaçant la toiture existante par un attique en bois, le projet permet la création de six nouveaux logements sans emprise supplémentaire au sol."

Ne désespérons donc pas complètement des architectes. Il en est qui savent agir avec délicatesse.

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Au moment où j'écris ces lignes, les États-Unis sont embarqués par la volonté (?) de leur président mégalomane dans une guerre avec l'Iran dont ils cherchent à trouver les justifications et les objectifs. Il est difficile de s'afficher ami des Américains par les temps qui courent. Le promeneur se demande donc quel lien avec ce pays entretient le propriétaire de la maison de maître ci-dessous au chemin du Levant pour avoir ainsi placé en majesté une statue de la liberté qui paraît moins stressée dans ce parc ombragé que sa grande sœur au sud de Manhattan.

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And now for something completely different, diraient les Monty Python's...

Après avoir sillonné les beaux quartiers, ma balade plonge, au propre comme au figuré, dans un autre monde - un endroit caché, magique, ignoré de la plupart des Lausannois, bien que voisin de Béthusy. Le "Village des Postiers".

J'en ai moi-même découvert l'existence récemment en feuilletant un livre édité à compte d'auteur que l'imprimeur m'offrait en passant. L'ouvrage* est à vrai dire assez mal fichu, sans plan, truffé de détails redondants. On sent que son auteur, Jean-Pierre Casolo-Roubakine aurait eu besoin de plus de temps ou d'une aide extérieure pour le rendre lisible. Or il vient de mourir, il y a juste un mois. Laissons-lui la parole posthume:

"Habitant et propriétaire, avec mon épouse, de ce lieu idyllique depuis 47 ans, j'ai soudain ressenti la fragilité des choses lorsqu'en 2018 un projet immobilier, impensable il y a peu vu la nature du terrain, a divisé les propriétaires. (...) Mes travaux ont débuté aux archives de la Ville en 2018 et se sont poursuivis à la bibliothèque cantonale."

Le "lieu idyllique" qu'évoque Jean-Pierre Casolo est ce "Village des Postiers" resté largement méconnu car il se trouve au bas du chemin du Levant quand celui-ci s'achève en cul-de-sac, après une descente si raide et étroite que seule une très petite voiture arrive à s'y glisser. Il est constitué de seize maisons de type "ouvrier" construites par l'architecte Edmond Guinand au début du XXème siècle dans le vallon de la Vuachère.

 

En décembre 1904, les treize premières sont vendues sur plans. Tous les acheteurs - sans exception! - sont facteurs ou employés de la Poste fédérale, créée cinquante ans plus tôt. Les murs sont construits en maçonnerie (pierre de Meillerie) jusqu'au rez-de-chaussée, en béton de chaux au-dessus. La charpente est en bois. Chaque maison comprend 3 à 5 pièces, une cuisine avec fourneau (alimenté au charbon ou au bois), des fourneaux à catelles dans les chambres, des WC dotés d'une chasse (nouveauté pour l'époque), une chambre à lessive et des caves. Il y a également un jardin-potager.

Du fait de son inaccessibilité au trafic lourd, le quartier est resté miraculeusement préservé - socialement aussi. Certes, on n'y trouve plus de fonctionnaires postaux, mais les habitants ont respecté le caractère des lieux, comme si celui-ci leur dictait une sorte d'obligation morale. Avant de rejoindre le paradis, Jean-Pierre Casolo a rassemblé tout ce qu'il savait sur les habitants du "village", en particulier la "tante" Alice Wölfli qui y vécut des premiers jours aux années 1940.

Le soleil d'avril baisse déjà et jette des ombres assez disgracieuses sur le "Village des Postiers". Ce n'est pas ce premier contact qui donnera les meilleures images! J'en garde cinq, dans la galerie ci-dessous, pour donner une idée des lieux, où j'aurai sans doute à tenter ma chance dans de meilleures conditions de lumière.

* "Le Village des Postiers à lausanne", Jean-Pierre Casolo-Roubakine, avec des illustrations de Patrick Rion. Le livre, sans éditeur, est introuvable dans le commerce, mais il en reste peut-être quelque exemplaires chez l'imprimeur lausannois Ange Création au 021 626 33 32

Lausanne, 3 avril 2026. Nikon D850, Micro-Nikkor 60mm. f 2.8, Nikkor 28mm. AIS f2.8

© Jean-Claude Péclet 2026

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