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marins et marées

   Sur le rivage frissonnant, la mer dépose ses débris longuement moulinés. De la brume surgit un coffre aux solides ferrures, il a résisté au vagues. Je l'ouvre…

 

   Mon coffre a la forme prosaïque de deux classeurs fédéraux qui ont connu plusieurs vies. Adolescent, j'y serrais les prospectus de l'Exposition nationale de 1964, aussi méthodiquement que ses organisateurs avaient conçu l'événement : agriculture, commerce, sciences, armée, chemins de fer… Cette encyclopédie de la Suisse moderne inspirait confiance.

 

   Les prospectus disparus, seul un logo d'Expo 64 a résisté sur un classeur. Pendant des décennies, j'y ai conservé les feuilles de pergamine où je glissais les négatifs noir-et-blanc découpés en bandes de six. Bien entendu, j'avais d'abord sélectionné ceux que je considérais comme les meilleurs, dont je développais un tirage sur papier photo. Mon laboratoire se trouvait à la cave (il y est toujours), je devais le monter et démonter partiellement à chaque session ; l'eau courante n'était disponible que dans la buanderie voisine, le chauffage aléatoire.

 

   Ceux qui ont enchaîné les séances de chambre noire connaissent cette frustration. On n'est jamais sûr du résultat – peu fiable dans l'éclairage d'un sous-sol – les produits chimiques perdent assez vite en efficacité, le choix de papiers a rétréci comme peau de chagrin en même temps que les prix augmentaient. Et à moins d'être un tireur hors pair, on n'a pas toujours la « main » pour retenir la lumière sur un visage trop sombre, ou à l'inverse accentuer un ciel trop clair.

 

   Ce qui nous amène à l'enjeu même de la photographie. Alors que notre œil ne se contente pas de « voir » une scène mais est relié au cerveau qui l'interprète en fonction de maints paramètres (souvenirs, associations d'idées, images vues…) ; alors que le merveilleux outil qu'est notre vue corrige en permanence les contrastes excessifs, se focalise sur l'élément important, l'appareil photo, si perfectionné soit-il, ne fait qu'enregistrer la lumière selon les trois réglages de base : l'ouverture de l'objectif, qui conditionne la quantité de lumière et la profondeur de champ, la vitesse et la distance de mise au point.

 

   Une bonne photographie restitue avec plus ou moins de bonheur ce que le cerveau a « vu », c'est-à-dire pas seulement une image physique, mais une image mentale. La « prise de vue » est bien sûr le moment où l'essentiel se joue, mais les étapes suivantes comptent aussi. Qui n'a poussé un soupir de dépit en découvrant que l'atmosphère sombre et poussiéreuse d'une ruelle qui l'avait poussé à déclencher est ressortie en bouillie grisâtre du laboratoire industriel ? Les logiciels des géants de la photo fonctionnent à l'inverse de notre cerveau : ils sont conçus pour « optimiser » par défaut tout ce qui leur est soumis, selon un goût moyen, souvent tapageur.

 

   L'informatique nivelle. Mais soyons justes, c'est aussi un outil formidable de précision grâce auquel des photographies dont nous n'étions qu'à moitié satisfaits peuvent correspondre enfin à ce que nous avions « vu » au départ ! Ouvrons donc le coffre évoqué au début de ce texte, en précisant l'endroit où il a échoué : le Mont-Saint-Michel et la Bretagne.

 

   C'était en 1984. Jeunes mariés, Wendy enceinte d'un bébé qui deviendrait notre premier fils, Vincent, accompagnés de notre labrador Sam, nous avions mis le cap sur la Bretagne dans un bus VW qui avançait au rythme d'un sénateur essoufflé et ressemblait moins au véhicule fleuri des hippies californiens qu'à un chalet sur roues. Le précédent propriétaire avait en effet doublé tout l'intérieur de lamelles de pin ! Joli mais lourd.

 

   Parmi les souvenirs qui me restent de ce voyage figure l'arrivée au Mont-Saint-Michel, en fin de journée. Les touristes étaient repartis, et dans le chenal qui n'avait pas encore été rendu à la mer par de titanesques travaux, nous avions pu poser notre vénérable bus sur le sable, face au Mont, seuls à part un couple de motards allemands en combinaison orange. Casque à la main, ils vacillaient de fatigue dans la lumière du phare de moto, ayant probablement roulé tout le jour pour ce moment. C'était un spectacle irréel, rappelant les premiers pas de l'homme sur la lune, quinze ans plus tôt.

 

   Le reste se mélange dans ma mémoire. Nous avons parcouru les côtes sud et nord de la Bretagne. Sur Belle-Île-en-Mer, je me souviens de l'Apothicairerie aux falaises vertigineuses, de son hôtel abandonné rongé par le sel et du Fort-Sarah-Bernhardt sous lequel l'eau mugissant dans le creux des rochers improvisait une lugubre symphonie, comme si les dieux nous invitaient à sauter dans quelque infernal vortex sorti d'un roman d'Edgar Poe.

 

   En revanche, je ne me souvenais plus avoir ramené autant de bobines de films : une bonne quinzaine. Ce nombre explique probablement que, découragé par la tâche, j'en aie tiré finalement assez peu à l'époque. Ces négatifs m'attendaient dans le classeur fédéral. J'en ai rephotographié une partie avec un Nikon D850 – si pratique avec sa commande d'inversion négatif/positif – équipé d'un objectif macro 60mm. et d'un dispositif de reproduction. J'ai ensuite traité les fichiers sur Lightroom et Nik Collection. Assez pour retrouver « l'image mentale » qui m'avait amené à déclencher, mais sans trahir les caractéristiques du négatif original.

 

   C'est un sentiment étrange que de voir (re)surgir du passé des marins photographiés à Paimpol(?), Concarneau (?), Lorient (?), peut-être morts aujourd'hui, ou au moins aussi âgés que moi. Nous avions suivi quelque marchés à la criée, assisté à l'arrivage du petit matin. La pêche était encore artisanale dans ces ports, je ne sais pas ce qu'il en est aujourd'hui.

 

   Les rochers de Perros-Guirec, les calvaires de Saint-Thégonnec : quelques noms, les plus connus, sortis de l'oubli. Et puis – côté inspiration - le fameux portrait de Lella réalisé en Bretagne par Edouard Boubat. C'est un peu tout cela qui constituait le « paysage mental » que j'allais non pas découvrir, mais en quelque sorte retrouver dans notre improbable chalet motorisé. Que photographions-nous, si ce n'est des bribes d'un passé immémorial qui se sert de nous pour ricocher à l'infini ?

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