
Jane Fournier Dumet

À la fin du spectacle, elle était épuisée, contente, en rage, un peu tout cela à la fois. «Nous passons par des moments compliqués», a-t-elle lancé au public qui l'applaudissait. Pas le temps d'en dire plus, on est là pour passer un bon moment et boire une bière, pas vrai ? Alors les festivaliers des Six Pompes sont repartis vers d'autres émotions, sans retenir le nom du duo qui venait de les mettre en danse, presque en transe: le Collectif La Méandre dont la prestation s'intitulait Bien Parado. «Un spectacle de danse dans lequel la Sévillane rencontre la musique électronique», annonçait le programme. Si on veut. «Une ode à la liberté, une bataille viscérale jusqu'à l'émancipation». Déjà plus.
L'espace de liberté du Collectif La Méandre est en sursis - d'où l'allusion finale. Installé depuis une quinzaine d'années dans un ancien port industriel à Chalon sur Saône, ce groupe d'artistes un peu anarchistes a été prié de déguerpir pour faire place nette. «Nous ne sommes prêt·es ni à quitter ces lieux, ni à sacrifier la liberté à laquelle nous avons travaillé, proteste son communiqué. Avec tant d’autres, nous sommes tombé·es en amour des grues, des hangars, des jardins et des ruines, de tout ce qui témoigne d’une riche histoire industrielle, ouvrière, paysanne, souvent populaire. Raser, remplacer ces espaces reviendrait à nier une part essentielle de ce que ces endroits représentent.» Cette farouche résolution se heurte, on l'imagine, au rouleau compresseur de l'urbanisation, on devine le résultat de l'affrontement.
Voilà pour le contexte. Le spectacle lui-même s'est mis en route mollement. Assis sur notre carré de moquette pour protéger notre popotin du goudron, nous devinions à peine la forme noire qui, tel un scarabée, progressait péniblement au milieu du public en poussant une grosse caisse de bois sur fond électro lancinant. Ouais, on connaît ce genre de rengaine...
Mais il y avait quelque chose dans le regard de cette danseuse, au-delà de la représentation, une onde de révolte secouée de mimiques déconcertantes. Le public, jeune en particulier, ne sachant pas trop s'il fallait en rire ou s'enfuir, hésitait entre imitation clownesque et frayeur. Une mère-poule a pris ses petits sous ses bras. Le scarabée rampait, progressait vers le second rang où je me trouvais. J'ai pensé à un spectacle de strip-tease très, très peu conventionnel vu à Paris il y a cinquante ans: la performeuse presque nue enjambait les sièges où des messieurs tétanisés auraient donné une fortune pour être ailleurs... Là, c'était plus habillé mais tout aussi ambigu. Et j'avais cinquante ans de plus! Quand Jane Fournier Dumet est venue droit sur moi et s'est lovée dans mes bras pendant quelques secondes, je me sentais parfaitement en paix avec elle et moi-même.
À partir de là, le spectacle est monté en rythme, en tonus, la danseuse est montée sur sa caisse de bois où, par son énergie qu'amplifiait le beat électronique, elle faisait bientôt bondir sur leurs pieds les dizaines de spectateurs qui l'ont accompagnée jusqu'à la fin. C'était impressionnant. Je venais de dire à une dame que d'une manière générale, je regrette la sonorisation excessive de la plupart des festivals de rue, qui tue l'émotion. Ici, c'était différent, la force venait du plexus, d'un engagement total de la danseuse. Je crois que le public l'a senti.
Bien placé pour le final, j'en ai profité pour saisir quelques-unes des nombreuses expressions de Jane Fournier Dumet, que je mets en galerie ci-dessous.






La Chaux-de-Fonds, festival de la Plage des Six Pompes, 3 août 2026. Leica M11 + apo-Summicron 35mm.
© Jean-Claude Péclet 2026